mercredi 3 janvier 2018

HUMBLE PIE 1970

"Steve Marriott procède à cette exaltation totale des sens, déchirant l'air lourd de sa voix de loup pris au piège."

HUMBLE PIE : Humble Pie 1970

L'aube se lève à nouveau en ce premier jour de l'année. Le vent souffle violemment dans les silhouettes décharnées des arbres, et une pluie abondante s'abat sur les plaines de l'Oise où je réside quelques jours chez des amis. Nous ne nous sommes pas vus physiquement depuis quinze ans, mais le contact n'a pas changé. Les discussions abondent, sur tous les sujets : politiques, spiritualité, musique… Mon bilan sentimental vient évidemment s'échouer sur ce tour d'horizon des quinze années écoulées. Alors que le couple de mon vieil ami tient fièrement la barre depuis douze ans, je dois avouer l'échec successif de deux relations qui ne m'auront pas épargné. A Noël, j'ai retrouvé un autre vieux compagnon de route, et nous avons discuté autour d'un verre des derniers mois écoulés. Là, dans ce bar rustique, assis au comptoir, et alors que les vieux mineurs de Carmaux jouent aux cartes, je brise la glace sur son sentiment vis-à-vis de moi, car j'ai senti une certaine distance. Malgré sa gentillesse et sa grande compréhension, il m'avoue brutalement que j'étais devenu une loque. Abruti par les médicaments, incapable de boire un verre sans m'effondrer brutalement d'épuisement nerveux, bouffi, l'humour en berne, tout le temps au bord du précipice, il m'explique que je faisais bien peine à voir. Aussi a-t-il pris un peu de recul, tout en s'inquiétant de mon état mental en chute libre. L'annonce de ma rupture fut pour lui un soulagement : il savait que j'étais sauvé. Là, devant le zinc, nous devisons à nouveau gaiement de la vie. Je lui présente mes excuses, pour mon attitude méprisable. J'avais fini par me détester moi-même, carbonisé par une colère intérieure dont je n'arrivais pas à distinguer clairement la source.

Ce soir du premier de l'An, et bien que je déteste cette célébration du bonheur forcé, je retrouve ma jovialité. Mon ami picard est heureux de me retrouver comme j'étais il y a quinze ans, selon ses propres dires, il n'a heureusement pas connu mes années de déchéance physique et mentale. Lui non plus n'a pas changé. La connexion est toujours là, intacte. Ses convives autour de la table sont des gens agréables et amusants, et certains ont un passé sentimental tout aussi chargé que le mien, ce qui brise rapidement la glace. Nous rions de bon coeur à ce remarquable panorama de la loose sentimentale. La soirée se terminera dans la rigolade générale devant une bouteille moisie de Génépi haute performance vers cinq heure du matin, moment où j'ai choisi de commencer à m'endormir à table, cette fois réellement fatigué, et parmi l'un des derniers à abdiquer. Le lendemain fut aussi joyeux, bien que moins arrosé. J'avais l'impression d'exister, d'être quelqu'un de bien. Je n'avais plus ressenti cela depuis longtemps. En permanence au bord du précipice, incapable de me faire entendre et comprendre, j'avais fini par mourir dans une coquille invisible dans laquelle mon âme refusait de rester enfermer. Elle frappa la gangue jusqu'à s'en faire saigner les poings, appelant à l'aide avant que la Mort ne vienne clore le chapitre. J'ai failli abdiquer avant qu'un réflexe de survie me sauve, et que l'air emplisse à nouveau mes poumons. La vie semblait plus légère, et je replongeai dans ces découvertes musicales passées. L'une s'arrêta à moi : Humble Pie. Il était tant pour moi d'évoquer le troisième album éponyme.

Humble Pie, c'est un vieux compagnon. Lorsque je l'achetai en vinyle pour quelques pièces, je découvris une inscription au feutre vert, ressemblant fort à ces signatures de propriétaires lors des surprises-parties. Sur le carton gaufré, j'avais déjà planifié un bon coup de chiffon avec de l'acétone, avant que la signature m'interpelle : S Marriott. Après comparatif avec d'autres dédicaces, il s'agissait de la vraie signature de Steve Marriott, guitariste-chanteur-compositeur d'Humble Pie, et accessoirement, une de mes idoles absolues. Jamais un homme ne sut à ce point hululer le Blues avec une telle force. Il y a le Blues noir, avec sa nature propre, et puis il y a le Blues blanc, Heavy, parlant aux gosses des banlieues occidentales. Il est considéré avec le plus grand mépris, car considéré comme un ersatz vulgaire du vrai Blues. Seulement voilà, il n'a ni la même nature, ni la même destination. Lorsque Bukka White chante le Country-Blues, il exprime cette Amérique ségrégationniste, qui n'a aucun rapport avec le spleen du gamin blanc de Birmingham ou de Detroit. Et c'est bien normal, car nous ne sommes pas dans le même monde. Mais rien n'empêche d'être sensible à la poésie de Bukka White, ce qui est mon cas.

Le troisième album d'Humble Pie est en fait le premier pour le label A&M. Le manager mafieux Dee Anthony les a récupéré, et le groupe se cherche une seconde voie. Les deux premiers albums étaient un fin mélange de plusieurs influences : Soul, Blues, West Coast, Heavy primitif. Le résultat était merveilleux mais bien trop riche pour des oreilles étroites. Lorsque Humble Pie revient de sa première tournée américaine, son label, Immediate, a fait faillite. Le groupe est en équilibre au bord de la falaise. Anthony les récupère et les fait signer chez A&M. Ainsi débute l'ascension d'Humble Pie.

Lorsque débute « Live With Me », première pièce de Humble Pie, il n'est plus question de savoir où Humble Pie se situe. C'est un intense Heavy-Blues transpirant d'orgue Hammond et de Soul. Il n'est même plus question de savoir si Humble Pie est capable de faire de la bonne musique. « Live With Me » est un crève-coeur. Il m'a ramassé plusieurs fois. Il est des morceaux qui vous traverse la panse comme une flèche, et qui y restent nichés comme une blessure béante. « Live With Me », c'est l'histoire de ma vie, à courir après un amour absolu, à se casser les dents sur la dure réalité matérielle, lorsque s'efface les sentiments et les illusions. J'ai beaucoup aimé ce morceau, lorsque j'étais au bord du précipice. Où était-elle cette garce lorsque le jour se levait ? Déclarer à une femme qu'on désire plus que tout vivre avec elle, dans le contexte du Heavy-Blues, c'est la déclaration d'amour totale. Je crois qu'il n'y a rien au-delà. « Since I've Been Loving You » de Led Zeppelin, pourtant mieux construit, moins foutraque, plus techniquement brillant, n'arrive pas à cette quintessence du Blues de l'âme. Steve Marriott procède à cette exaltation totale des sens, déchirant l'air lourd de sa voix de loup pris au piège. Peter Frampton brode de petits motifs Blues gorgés de graisse luisante. Le refrain est une cathédrale de sentiments exacerbés où se croisent la voix de Marriott, le riff épais, et l'orgue en érection. La rythmique impeccable de Jerry Shirley et de Greg Ridley appuie toujours plus fort sur la plaie. Ridley prend le relais au chant lead de sa grosse voix grave et éraillée, superbe contre-point à la virtuosité vocale de Marriott. Frampton achève le tryptique, sa voix chaude vient se placer entre ses deux camarades en termes de tonalité, et lorsque les trois prennent les choeurs, c'est une chorale mystique. « Live With Me » est la supplique de l'amour irrésolue, celle que le Blues vient soigner.

En 1970, le Rock anglais peine à se remettre des deux premiers albums de The Band. Ce Rock campagnard impressionne autant Eric Clapton, les Rolling Stones que Mott The Hoople. Tout le monde y va de son refrain Country-Rock. Humble Pie n'y manque pas, et intègre entre chaque titre électrique un titre électro-acoustique. « Only A Roach » en est le premier volume, et s'écoute avec plaisir. Marriott module son chant de manière très douce, accompagné de pedal-steel et de guitares acoustiques.

Fort logiquement, c'est un uppercut électrique qui suit, au titre alambiqué et salace comme les aime Marriott : « One Eyed Trouser Snake Rumba ». Un gros riff d'égoût, limite Punk, carbonise l'enceinte gauche. Marriott attaque le morceau de sa Gibson Junior comme une teigne, suivi de près par la grosse Les Paul Custom de Frampton. Ridley accroche une ligne de basse de bombardier, et Shirley enclume le tempo dans le sol. Les trois chanteurs alternent le micro avec maestria comme un dialogue roublard. Seule bouffée d'air dans ce brûlot ravageur, le solo aérien de Frampton, teinté de touches Jazz-Rock.

« Earth And Water Song » est une petite merveille acoustique chantée par Frampton, fortement imprégnée de Folk anglais. On découvre le style des mélodies de Peter, ce sens de l'accroche Pop. On retrouve les couleurs des deux premiers albums. Le morceau décolle avec quelques chorus électriques du meilleur effet, et l'intervention de l'orgue de Marriott. Cette jolie sucrerie se fait emboîter le pas par une fulgurante reprise de « I'm Ready » de Willie Dixon. Shirley envoie un violent shuffle de batterie, rapidement rejoint par les potences électriques. Steve Marriott rayonne sur le morceau de sa voix de chien sauvage. Chaque chanteur a son couplet, mais Marriott domine de la tête et des épaules la compétition. Là encore, Frampton intervient avec un superbe chorus à contrepoint du riff ravageur.

« Theme From Skint (See You Later Liquididator) » est un retour au Country-Rock. Cette fois, c'est Marriott qui domine ce morceau acoustique. Les paroles sont encore empreintes de l'esprit bravache de la petite teigne londonienne. C'est une jolie réussite à l'esprit de protest-song dont seuls les américains ont le monopole.

Il ouvre la voie au second miracle électrique absolu de ce disque : « Red Light Mama, Red Hot ». Campé sur ses deux guiboles, Marriott grogne le Blues salace. On y découvre la vraie influence du Robert Plant de Led Zeppelin sur les deux premiers albums. Le blond chanteur vouait une admiration absolue pour le petit gars des Small Faces, et Jimmy Page pressentit d'ailleurs de le débaucher pour son projet de groupe, qui comptait encore Keith Moon et John Entwistle des Who à la rythmique. Jeff Beck devait prendre la seconde guitare…. La rythmique tranche littéralement les tweeters à coups de caisses et d'impacts sur les cordes de la basse. Le riff est boueux, sans concession. Frampton a pris le parti d'emboîter le pas derrière Marriott, créant un mur du son de Heavy-Blues ravageur. Le quatuor calme les esprits pour que Steve s'occupe d'un superbe solo d'harmonica, directement accompagné d'un solo de guitare lyrique de Peter. Le morceau se meurt dans une coda moite d'harmonica, de cowbell, et de grondements de guitare sale.

C'est un superbe morceau Country-Folk qui clôt ce non moins superbe album : « Sucking On The Sweet Vine ». Greg Ridley a droit aux honneurs en tenant le chant de sa superbe voix grave. L'homme a souvent été mésestimé en tant que chanteur, ce qui est une terrible injustice. L'incroyable émotion qu'il imprime sur cette mélodie mélancolique élève le morceau vers des sommets. « Sucking On The Sweet Vine » est sans aucun doute le meilleur morceau Country-Folk du disque, empli de cette nostalgie prenante, qui colle aux basques lorsque l'esprit se perd dans le vent lors d'une ballade dans la campagne. Là, au milieu des hautes herbes pliant sous la caresse de l'air automnal, l'imagination fait le bilan. On relativise, on ravive de petites plaies, on analyse des propos passés avant d'en conclure que tout cela est désormais vain. Ridley le chante si bien, sur ces grands accords magiques de guitare acoustique, sur lesquels virevoltent les chorus Jazz de Frampton comme les feuilles mortes dans le vent.


La suite conduirait au succès, lorsque le groupe capte son double album live, Performance – Rockin' The Fillmore, qui suit un autre album de premier catégorie : Rock On. Le départ de Frampton vers d'autres horizons brise l'équilibre, mais laisse Marriott maître du vaisseau, transformant Humble Pie en une machine à Heavy Rythm'N'Blues jamais dépassée à ce jour.

tous droits réservés

3 commentaires:

Bruno a dit…

En te souhaitant une bonne et heureuse nouvelle année. Enfin, autant que possible, que tes problèmes s'arrangent ; ou plutôt disparaissent. Pace è Salute.

Bruno a dit…

Encore un bel article. Et sur Humble Pie de surcroît.
-"Qui n'a jamais connu Humble Pie, n'a jamais connu la fièvre du Heavy-rock bluesy" Confucius.
Et ouais, Greg Ridley est un musicien injustement méconnu. Déjà, c'était un bassiste, un vrai. Pas un tâcheron se satisfaisant d'un roboratif "dum-dum-dum". Et puis, quelle voix ! Ce n'est pas n'importe qui, qui pouvait chanter aux côtés de Marriott sans friser le ridicule.
C'était d'ailleurs un des atouts de ce grand groupe : des voix complémentaires qui s'imbriquaient et procuraient de l'intensité aux morceaux.
"Sucking on the Sweet Wine" est fantastique. Finir un disque par un titre de cette qualité démontre l'indéniable talent d'Humble Pie.

Julien Deléglise a dit…

Merci Bruno,
Je te souhaite mes meilleurs voeux pour 2018. L'année a largement bien commencé, les problèmes s'éloignent avec le temps et un peu de persévérance. Il faut parfois traverser des épreuves difficiles pour savourer pleinement la vie retrouvée.
Humble Pie, oui, indéniablement un de mes groupes favoris de tous les temps. Ce troisième album symbolise toute la puissance du Heavy-Blues à son climax. Le quatuor savait injectée une émotion très particulière dans sa musique, des sentiments exacerbés de désespoir comme de colère. En ce sens, la palette est bien plus large et poignante que Led Zeppelin, qui garda toujours au fond de sa musique ce côté frondeur et conquérant. "Live With Me" et "Since I've Been Loving You" ont bien des similitudes dans l'appréhension de la douleur, mais Plant l'a toujours dit : il admirait Steve Marriott.