dimanche 13 août 2017

IRON MAN 1994

"Il semble que l'album de Black Sabbath Masters Of Reality soit une référence ultime."


IRON MAN : The Passage 1994

La vie est une peau de vache. Alors qu'elle laisse tous les espoirs permis, elle referme inexorablement ses portes sur les âmes revêches. Ne pas se plier au modèle social général est une faiblesse. Vouloir croire que l'on peut vivre en marge et en ressortir avec la reconnaissance et le respect n'est qu'illusion. Il faut accepter ou se résigner à errer sans fin dans un monde hostile. Il faut affronter les multiples obstacles qui se dressent inexorablement, dont la source unique n'est que l'incompréhension. Celui qui refuse et s'oppose est un danger à l'équilibre imposé, implicite.
Des hommes, uniquement guidés par la passion, décident de défendre leurs idéaux. Curieusement, le Nord-Est des Etats-Unis regorgent de ces iconoclastes musicaux : le Maryland, la Virginie, l’État de Washington DC sont la terre originelle des plus terrifiants et originaux flingueurs musicaux des quarante dernières années : Pentagram, The Obsessed, Iron Man.

Tous sont partis d'une même et unique focale : Black Sabbath. Ils en sont tous fans, jusqu'à l'obsession. Mais à ce terreau initial s'ajoute tout ce que la musique Rock va produire d'agressif et de violent, écumant l'underground du Heavy-Rock psychédélique : Stray, Sir Lord Baltimore, Budgie, Leaf Hound…. Aucun ne cherche à s'abreuver de psychédélisme, mais bien de cette hargne brute qui remue les trips, tout en conservant une certaine forme de spleen rampant. L'histoire semble avoir ouvert la porte du succès à un groupe comme Black Sabbath au début des années 70. Il y a donc forcément de la place pour un descendant, un remplaçant du maître qui se perd à la fin des années 70 dans des circonvolutions progressives bien trop audacieuses pour son public initial. Mais la vérité, c'est que Black Sabbath profita d'une opportunité unique qui ne se renouvellera pas. En 1970, une forme d'escalade sonore du Hard-Rock naissant permet au quatuor de Birmingham de devenir l'aboutissement sonore ultime de cette période musicale, concluant ainsi les expérimentations de Led Zeppelin et Deep Purple. Black Sabbath est une révolution musicale en soi, indépassable. Tout le reste ne peut être que copie et plagiat. Il est tout simplement impossible de faire plus massif, plus noir, plus menaçant que la musique de Black Sabbath.
Il y aura pourtant une suite, plus agressive et plus violente : Motorhead, Judas Priest, Iron Maiden puis Celtic Frost, Slayer, Metallica….. Ce nouveau Heavy-Metal s'abreuva de Punk, de Hard-Rock, de Rock Progressif…. Le nouveau Metal se veut véloce, vif, tranchant. La matière noire de Black Sabbath sert de point de départ, mais surtout de modèle dans l'accordage des guitares. L'agressivité du jeu de Tony Iommi devint une référence, l'assurance d'avoir un Heavy-Metal puissant et rageur. Mais les tempi hantés ainsi que les atmosphères lugubres de cathédrales abandonnées ne vont plus avec l'époque des années 80.

Pourtant, Pentagram, The Obsessed ou Iron Man vont poursuivre la voie tracée par Black Sabbath, labourant le sillon d'un Heavy-Metal noir, lourd et malsain. Ils le gorgent d'une agressivité très spécifique, qui n'a rien à voir avec la vitesse ou la virtuosité. Il s'agit d'appuyer encore et encore sur ce sentiment d'écrasement sonore lié à la guitare et aux riffs de Black Sabbath. La batterie est toujours plus lourde et massive, la basse pousse les tweeters des amplificateurs hors de leurs logements, et la guitare se fait toujours plus sale et grave. Les chanteurs ont un rôle capital à jouer, devenant les comédiens possédés d'une atmosphère maléfique alimentée par les symboles sataniques, la science-fiction, les meurtriers en série, la guerre, et autres réjouissances de l'histoire de l'Humanité. Malgré cette progression dans la violence, la musique reste profondément ancré dans ce groove noir aux racines issues du Blues blanc anglais de la fin des années 60. il ne s'agit aucunement de perdre ce point de vue, car du Blues vint la lumière noire de la musique de Black Sabbath.
Cette musique va désormais s'appeler le Doom-Metal, nom aussi apocalyptique qu'il a pour référence un morceau de Black Sabbath : « Hand Of Doom » sur l'album Paranoid de 1970. Tous vont ramer âprement pour pouvoir jouer en concert et enregistrer. Leurs destinées sont de longs calvaires dont les aboutissements sont des albums hors du commun, parfaitement intemporels, et imprégnés d'une haine profonde. Pentagram débutera sa carrière en 1971, mais n'enregistrera son premier album qu'en 1985. The Obsessed débutera en 1976, mais ne captera son premier méfait qu'en 1990 après que son leader Wino Weinrich ait rejoint un autre démon du riff : Saint Vitus, qui aura lui un peu plus de chance en n'attendant que cinq années pour enregistrer son premier disque. Iron Man va publier son premier album en 1993, mais la genèse de l'homme de fer remonte à 1976. Alfred Morris III, dit Al Morris est un guitariste du Maryland. Il est décidément un garçon bien singulier : afro-américain au physique plutôt solide, il ne se tourne pas naturellement musicalement vers le Funk comme ses camarades de communauté, mais vers le Heavy-Metal. Il devient un fan obsessionnel de Black Sabbath, dévotion à laquelle il va sacrifier son existence de musicien.

Il monte un groupe du nom de Force, dont la musique est bien évidemment fortement liée à Black Sabbath. Il va poursuivre l'oeuvre de ses maîtres, avec toutefois une nouvelle particularité : le chant est tenue par une jeune femme, Simona Queen. La basse est tenue par un autre musicien afro-américain, Larry Brown, et la batterie par Dex Dexter. Le petit équipage rame consciencieusement avant d'enregistrer un premier EP éponyme en 1981. De nombreuses démos sont également enregistrées entre 1978 et 1983. Elles feront surface en 1991 pour l'unique album de Force. Entretemps, Force deviendra un temps Rat Salad, référence à un morceau de Black Sabbath sur Paranoid.

Puis en 1988, lassé de l'ingratitude du public comme des labels pour son groupe, Al Morris décide de monter un tribute-band à Black Sabbath. Le succès local est assuré, et Morris pourra s'adonner sans retenue à la musique qu'il aime. Il est rejoint dans cette tâche par le bassiste Larry Brown, fidèle lieutenant des aventures musicales du guitariste. Les postes de chanteur et de batteur oscillent beaucoup. Le tribute-band s'appelle Iron Man, encore une référence à un morceau de Black Sabbath sur l'album Paranoid, et la petite équipe écume les petites salles de concert Rock du Maryland le week-end. Al Morris et Larry Brown égrènent donc le répertoire du Sabbat Noir à l'heure où le groupe de Tony Iommi est à l'agonie depuis le milieu des années 80, et que la scène musicale est dominé par le Rock-FM à synthétiseurs, le Glam-Metal, puis au début des années 90, par le Grunge. L'avantage du mouvement musical de Seattle est de remettre en lumière la musique de Black Sabbath, qui est la source d'inspiration majeure des riffs de Nirvana et de Soundgarden.

Mais Al Morris est aussi un compositeur, et ne peut s'empêcher de créer des riffs originaux à partir de la musique de Black Sabbath. Aussi, Iron Man devient un groupe à part entière, avec un vrai répertoire, et le label Hellhound Records, qui est aussi celui de The Obsessed, signe le groupe. En 1993 sort Black Night, efficace premier brûlot porté par la voix de Rob Levey. Son chant s'avère plutôt intéressant, mais manque de puissance. Il est dans la moyenne du chanteur de Heavy-Metal de l'époque, un peu daté, peu charismatique. Il manque quelque chose de plus qui rendrait ces nouveaux morceaux parfaitement passionnants. Le successeur de Levey va être l'homme providentiel : il s'appelle Dan Michalak. Bonhomme au physique de catcheur, mâchoire carrée et regard menaçant, sa voix a autant d'ampleur que ses épaules. Il a ce timbre très particulier, emphatique et possédé, qui n'est pas sans rappeler Messiah Marcolin de Candlemass. Il y a presque une pointe d'opéra dans ce phrasé qui donne à la musique d'Iron Man une dimension plus dramatique et mélancolique. Vic Tomaso remplace l'historique batteur Dex Dexter, et les quatre musiciens rejoignent les studios pour un second album en 1994.

Il s'appelle The Passage, et il est fascinant. Il est simplement parfait, porté par la guitare redoutable de Al Morris. Elle est le sosie quasi-parfait de celle de Tony Iommi, en riff comme en solo, avec toutefois quelque chose de plus agressif, de plus sale, de profondément menaçant. Il semble que l'album de Black Sabbath Masters Of Reality soit une référence ultime. C'est le disque où Tony Iommi poussa dans ses derniers retranchements sa guitare, créant un véritable bombardier sonore à la férocité encore aujourd'hui difficilement dépassable. The Passage est presque un nouvel opus de Black Sabbath, plus noir, plus urbain, dont le pouls bat avec une pulsation différente, celle de la province américaine profonde où règne l'ennui.

Le Maryland. C'est un état américain réputé pour ses petits ports de pêche, ses jolies forêts, entre mer et montagne. Les villages de maisons en bois colorés ont tout du cliché de la maison de campagne américaine, lorsque le cadre aisé désire quitter l'agitation new-yorkaise. Mais ce sont aussi de petites bourgades trop calmes, habitées par une population modeste qui tente de survivre chichement des ressources locales. C'est un climat plutôt vigoureux, les terres sont régulièrement battues par des tempêtes de neige, le blizzard, et la pluie qui rend la campagne si verte. Tous sont de modestes salariés dont la seule lueur est le concert du samedi soir avec leur groupe respectif, lorsqu'enfin la vie prend un tour plus excitant, permettant d'évacuer la frustration et la colère emmagasinées pendant la semaine.
Lorsqu'Iron Man sort son second disque, bien des espoirs se dessinent. La formation a un label, un premier disque de qualité, des concerts programmés, et un nouveau chanteur prometteur. La quatuor ne perd pas de temps, et capte ce second set de morceaux originaux en moins d'un an afin d'entretenir la petite lueur qui vient de s'allumer après plus de quinze ans à vivoter dans l'anonymat. Toutes ces années ont aussi fait de Al Morris et Larry Brown de sacrés musiciens, excellant dans leurs domaines.

Et cela saute aux oreilles dès l'introductif « The Fury ». Un riff barbare au grondement souterrain râpe les enceintes. Une grosse basse élastique vrombit poussée par une batterie agile et sans concession. Une voix rugissante et emphatique apparaît au-dessus de ce tapis de bombes sonore. Michalak est un prêcheur démoniaque, condamnant aux Enfers les pauvres âmes perdues. Les cloches retentissent, Al Morris tient l'édifice avec fermeté. Ses riffs grognant emplissent l'espace sonore, ne laissant que peu de répit à l'auditeur. Le solo tourbillonnant final, gargouillant malicieusement de wah-wah, est un chef d'oeuvre de lyrisme musical.
« Unjust Reform » est soutenu par un riff retors et menaçant. Les paroles sont caractéristiques du travail de Michalak, à savoir des textes souvent politisés, traitant de la violence, de l'injustice, sur fond de science-fiction plus ou moins appuyée. On retrouve sur le pont sonore quelques similitudes avec « Cornucopia » de Black Sabbath, mais cela est si habilement intégré que l'on ne peut pas parler de plagiat.
« Harvest Of Earth » est une vraie merveille, avec sa mélodie vocale imparable, collant au cortex avec obsession. Le travail est entièrement dédié à Michalak, Tomaso, Morris et Brown tenant une solide charpente d'acier trempé au riff simplissime, obsessionnel. Vic Tomaso tient un tempo impeccable, souple et lourd, qui n'est pas sans rappeler Joe Hasselvander de Pentagram. Dan Michalak tient la mélodie de sa voix hantée.

« Iron Warrior » débute par une cavalcade furieuse de guitare et de roulements de toms, portant un chant urgent et en alerte. Puis le tempo gronde furieusement, noir. Il est suivi d'un morceau plus surprenant dans ses matériaux. Il débute par le bruit d'un coffre de voiture qui s'ouvre avant que Al Morris fasse grogner sa Gibson SG Standard. La voix de Michalak est traitée avec un filtre sonore sur les couplets qui lui donne l'impression d'hurler d'une vieille radio. La guitare tronçonne d'épaisses tranches de bois dans l'air ambiant, soutenue par une section rythmique implacable. C'est un morceau épique, urgent, une course effrénée dans la nuit.
« Waiting For Tomorrow » débute par une introduction à la guitare acoustique, délicate et lumineuse. Dan Michalak chante également de manière feutrée, avant que la Gibson SG rugisse de nouveau. Le tempo est médium, le riff de guitare tendue comme un étendard sur le champ de bataille. A nouveau, le désespoir s'installe à la vue de ce quotidien si noir. L'avenir semble lui aussi compromis, pourtant, Michalak implore des jours nouveaux, la lumière tant promise et tant espérée. La ligne de guitare est entêtante, avançant comme une procession résolue. Il est suivi du lourd et sombre « Time Of Indecision », qui lui, ne laisse pas passer le moindre rayon de lumière. La nuit obscurcit l'horizon.

« Tony Stark » est un hommage au personnage de Marvel nommé Iron Man, référence culturelle plus évidente pour le public US que le morceau de Black Sabbath. C'est un instrumental épique, qui ouvre la voie au final « End Of The World ». C'est une avalanche de guitare tourbillonnante, au son tranchant et grave. On entend des cris de foule, et une angoisse monte, avant que le groupe ne ralentisse le rythme, et que Morris cale son riff. C'est un pur morceau de Doom mélancolique et menaçant, appuyant sur une atmosphère pesante et sans espoir. Le titre du morceau est on ne peut plus explicite. Al Morris décoche de nouveaux chorus puissants et lyriques. On ne dira jamais assez de bien du jeu de batterie de Vic Tomaso, magistral de bout en bout, et dont le travail de grosses caisses, fin et inspiré, apporte un vrai plus au Heavy-Metal d'Iron Man.


Ce second disque en deux ans va pourtant être aussi le dernier avant un long silence de cinq longues années. Des méventes de l'album aux galères liées aux tournées du groupe qui peine à sortir de son Maryland originel, Iron Man se met en sommeil et les musiciens reprennent une activité professionnelle normale et sans relief, avant que le monstre ne se réveille à nouveau et gronde pour l'année 1999, un an avant l'Apocalypse annoncée de l'an 2000.

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dimanche 23 juillet 2017

YELLOW TOWN 2017

"Ce qu'a réussi à faire Yellow Town, c'est de faire mieux. "

YELLOW TOWN : « Yellow Town » EP 2017

Les grands conifères et les châtaigniers plient sous le vent du mois de juin. La montagne du Morvan est verte, libérant ses couleurs sauvages et sa mélancolie profonde. Ses villages vivent dans une quiétude tiède, entre calme et angoisse. Yellow Town poursuit son voyage initiatique à travers les collines de la Nièvre et les plaines du Centre de la France, à la recherche d'un public, qu'il gagne soir après soir, à l'aide de ses sets incendiaires.

Hidden In The Mountain, leur premier album, fut une révélation, mais n'était-ce pas un accident ? Thibault Lavèvre et Pogo n'avaient-ils finalement pas fait que mettre sur disque de trop évidentes influences ? Cette musique n'avait assurément pas beaucoup d'espoir d'avoir une oreille attentive à grande échelle, la France étant trop occupée à s'abreuver d'Electro et de Rap commercial. Il n'aurait été que logique que Yellow Town opère un virage vers des sonorités à la mode pour se faire entendre d'un plus large public et briguer les grandes scènes des festivals d'été. Après tout, les Black Keys firent bien cela. Après quatre albums d'un Blues parfait, formidable résurrection d'un genre que l'on croyait moribond, ils se décidèrent à arrêter, avant d'accepter le compromis. Peu à peu la musique se fit plus Pop, la production fut assurée par un de ses gourous des grandes productions américaines, malaxant autant du Rap que de la Pop avec la même morgue et le même sens de la vacuité. Les Black Keys ne conservèrent que des bribes de leur talent initial : un son de guitare, des références Soul ou Blues, mais plus une once de folie et de rébellion. Ils enchaînent les Grammies depuis trois albums, mais ils ont vendu leur âme.

Yellow Town aurait pu faire pareil, mais il ne l'a pas fait. Le duo décida de maintenir le cap défini sur son premier album, et d'affiner sa musique. Ce EP éponyme représente la suite de leurs aventures avec cinq morceaux pour trente et une minutes de musique. Ce qu'a réussi à faire Yellow Town, c'est de faire mieux.
Incontestablement, ces cinq morceaux sont un grand pas en avant, tant dans l'écriture que dans la capture sonore. Yellow Town a notamment développé une forte dimension cinématographique dans sa musique, atmosphère qu'il n'avait que doucement effleuré sur Hidden In The Mountain, malgré les climats prenant de ses premiers morceaux. Thibault Lavèvre et Pogo prennent le soin de développer les thèmes à leur maximum, n'hésitant pas à dépasser les six minutes si cela est nécessaire. On retrouve le grain de la scène, ce sel qui alimente leur âme.

Ce qui me frappe à l'écoute initiale de ces nouveaux morceaux, c'est la douleur et l'amertume profonde qui s'en dégage, provoquant un malaise terrifiant qui vous retourne les tripes. Il semble que Thibault Lavèvre a mis le doigt là où cela fait mal, collant avec sa musique les images justes correspondant à l'état de votre vie au moment présent. Il est capable de puiser au plus profond de votre âme, et d'en extirper les plus intenses tourments. Cette musique est une vraie expérience sensorielle, qui nécessite d'être prêt à se faire face. Et c'est bien là la grande qualité de la meilleure Rock music. Elle soulève des questions que l'on ne veut pas se poser, elle ouvre des horizons que l'on n'ose rêver imaginer. Elle soulève une tempête intérieure qui nous fait nous remettre en question, et nous met en alerte face au monde.
Thibaut Lavèvre et Pogo poursuivent leurs explorations du monde de Neil Young et de Bob Dylan, mais aussi des Rolling Stones des années d'or. Cinq chansons originales, aux climats différents mais cohérents entre eux. Il n'y a, une fois encore, rien à jeter ou à critiquer, nouveau tour de force d'une demi-heure capté en quelques heures de prise de son.

Le disque s'ouvre avec les accords éthérés de « URSA Major ». L'électricité effleure les doigts de Thibault Lavèvre, qui chante ses mots mélancoliques avec douceur et profondeur. La solitude, la déchirure, l'indépendance, coûte que coûte. Et puis la slide vient peu à peu gorgée de poussière l'atmosphère. La pluie des forêts du Morvan se transforme en collines de pierres rouges. Les bisons courent au loin dans la plaine. Pogo entre dans le cercle, tenant un beat délicat et ferme. Please, Queen Of Soul. Bientôt, la musique explose en une formidable coda de slide et de batterie lourde et ouatée. L'atmosphère se fait onirique, Lavèvre improvise avec le thème, développe ses grands espaces avant de les refermer, dans une dernière bourrasque.

« Dead River » se fait plus immédiat, grande chevauchée sauvage dans les montagnes du Morvan et du Colorado. La rivière morte, constat d'une vie qui s'enfuit, mais peut revenir à tout instant. Chemin initiatique à travers la lande, c'est un parcours personnel qui progresse au gré des accords électriques, et de la bottleneck qui donne une fois encore ce goût de poussière et de grands espaces incroyablement puissant. Thibault Lavèvre n'est pas un adepte de la démonstration guitaristique gratuite, il cherche le fil qui mènera à la jouissance électrique.

Le Blues remonte des entrailles des Enfers avec « Sleep With The Devil ». Décidément très présente, la slide vient ébouriffer les accords de ce Country-Blues émotionnel. Dense, il n'a besoin que de l'appui des percussions magiques de Pogo, qui lui donne une atmosphère païenne, vaudou. Le traitement du son de la voix renforce ce côté Blues rural des années 30. Il y a bien quelques traits de comparaison avec les Whites Stripes. Mais la musique de Yellow Town est incroyablement plus dense, moins maniérée. On sent qu'il vibre ici une magie qui ne résonne que dans les âmes torturées par la vie. « Sleep With The Devil » est obsessionnelle, lente progression sur un sentier de terre avant de chevaucher fougueusement à travers le désert. Country Stomp.

« Fear Of Roars » est assurément la plus cinématographique de toutes les chansons. Percussions et accords de guitare électrique accompagnent un discours politique en fond sonore, un écrin Rock sur un constat brutal de la folie des hommes. Nous avons tous peur de la guerre, de cette falaise abrupte qui se présente parfois à nos pieds, donnant le vertige. Puis Thibault Lavèvre reprend le chant, de sa voix délicate et profonde, en alerte. Comme un appel à l'aide, un enfant perdu dans la nuit. La peur des rugissements du monde. Il sait si bien manier les mélodies avec peu de choses, le chant, une guitare, un friselis de cymbale. Puis l'orage se met à gronder dans le ciel. Le discours de folie reprend, et la tension monte jusqu'à son paroxysme, éclat de douleur et de consternation alors que l'air est encore respirable dans le calme de la province française.

Le EP se clôt par le magnifique « Through My Thoughts ». C'est une perle de Country-Rock alliant l'urgence de Neil Young et le sens de la mélodie de Bob Dylan. Impossible de ne pas faire référence à ces deux géants américains, l'interprétation guitare acoustique-harmonica étant indissociable de leurs univers. Thibault Lavèvre réussit le miracle de produire une chanson nouvelle sans se perdre en caricature franchouillarde. Il a capté l'esprit, la source profonde de cette musique aride, et l'a transposé sur les terres nivernaises. Il n'est qu'accompagner d'un battement de pied lourd comme le coeur des âmes errantes.

Yellow Town EP est plus qu'une transition, c'est une nouvelle étape dans ce voyage musical si singulier. Il ouvre indiscutablement la route d'un second vrai album qui sera, à n'en pas douter, un nouveau disque de très haute volée. Yellow Town en a en tout cas largement la capacité, et a prouvé avec ce nouveau disque qu'il ne vendra pas son âme au Diable. Il reste fidèle au Blues de la Nièvre, les forêts de grands conifères et de châtaigniers ployant sous le vent tiède du mois de juin.

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