samedi 22 février 2020

NUCLEUS 1970-1975


"Le rock anglais commence à s'imprégner de sonorités nouvelles."




Nous sortons de la salle de concert, une amie et moi. Je lui propose d'aller boire un verre. Il n'est pas tard, et le temps est agréable. La nuit est tombée sur Besançon. Nous traversons le pont Battant, et nous pénétrons dans un bar aux murs de pierres de taille dans une vieille bâtisse du centre-ville, près de la place de la Révolution. Nous évoquons le petit concert sympathique, et de fil en aiguille, la discussion bascule vers la musique en général. J'évoque alors le terme jazz-rock pour qualifier le son d'une formation sur laquelle nous devisons, et je vois dans les yeux bleus acier de mon interlocutrice un instant de désarroi. « Qu'est-ce que c'est que le jazz-rock, me demande-t-elle ? » J'ai tâché de faire relativement court ce soir-là pour ne pas rendre la conversation pédante, mais le sujet est vaste, et fortement méconnu en France.



Pire, c'est même un gros mot. Balayé en 1977 par le punk au même titre que le rock progressif, cette musique instrumentale mêlant jazz et rock était un symbole de tout ce que les punks détestaient : de longues improvisations alternant les soli de divers instruments, des pochettes psychédéliques, des titres aux références cosmiques ou historiques… Et puis il y avait le look des musiciens, souvent proche du prof de math ou de français : moustache, barbe, front dégarni, la trentaine. Apparence austère et musique virtuose, voilà qui était un vaccin à la spontanéité revenue de la fin des années 70. Pourtant, c'est oublié combien le jazz-rock fut l'expression de la liberté musicale totale à la fin des années 60.


Si le jazz est dominé par les Etats-Unis, et ses innombrables génies du genre : Miles Davis, Thelonious Monk, Art Blakey, John Coltrane, Oscar Peterson…. Quelques pionniers comme Ken Moule joue le jazz en Grande-Bretagne. Le pays développa dans les années 60 une scène très intéressante, fortement alimentée par la visite des musiciens américains précédemment nommés, alors à la recherche de publics plus réceptifs. La scène jazz anglaise se confond assez facilement avec celle, naissante, du blues anglais. Il s'agit d'une affaire de connaisseurs de la musique noire américaine, que quelques passionnés importent.



Au milieu des années 60, le blues-boom explose. Les Rolling Stones, Les Animals, les Who, les Pretty Things, et John Mayall apportent le blues sur le devant de la scène. Dans l'underground des clubs, blues, jazz et rythm'n'blues copulent allégrement. Quelques prodiges croisent le fer sur des tempi audacieux : le bassiste Jack Bruce, les batteurs Ginger Baker et Jon Hiseman, le saxophoniste Dick Heckstall-Smith, le guitariste Chris Spedding, les organistes Graham Bond et Brian Auger….



Ces jams produisent quelques albums peu connus mais merveilleux de fougue et d'audace sonore : les deux albums du Graham Bond Organisation avec Bond, Bruce, Baker et Heckstall-Smith, les Mike Taylor Quartet et Trio avec le prodige trop tôt disparu Mike Taylor, Hiseman et Bruce, le Mike Westbrook Concert Band, Keith Tippett Group, Brian Auger And The Trinity….



Le rock anglais commence à s'imprégner de sonorités nouvelles : le blues bien sûr, mais aussi le jazz. Les Beatles défrichent le chemin de l'expérimentation Pop avec l'album 'Revolver' en 1966. Le psychédélisme ouvrent de nouveaux horizons. On improvise, on pioche dans les musiques orientales, des pays de l'Est, le jazz manouche, et le jazz modal de Miles Davis et John Coltrane.



Soft Machine va créer un rock psychédélique fortement mâtinée de jazz, totalement dépourvu de guitare, dont l'album 'Three' de 1970 est un sommet absolu. Jon Hiseman fonde quant à lui le groupe Colosseum en 1968 avec Dick Heckstall-Smith après avoir quitté les Bluesbreakers de John Mayall. Le sage du blues anglais s'était aventuré avec eux sur les terres de l'alliage du blues et du jazz sur l'album 'Bare Wires' en juin 1968.


Miles Davis lui-même s'ouvre aux sonorités électriques grâce à de nouveaux musiciens afro-américains qu'il tient en très haute estime : Jimi Hendrix et Sly Stone. L'album 'Miles In The Sky' en 1968 avec Georges Benson à la guitare ouvre l'ère électrique du trompettiste. L'année suivante, c'est la sortie du majestueux 'In A Silent Way' avec le jeune guitariste anglais John MacLaughlin.
Le trompettiste Ian Carr jouit d'une certaine réputation sur cette scène underground jazz. Il joue depuis 1965 avec le saxophoniste Don Rendell dans le Don Rendell/Ian Carr Quintet. Alors que sort le très bon cinquième album 'Change Is' en 1969, le trompettiste ressent la nécessité d'un changement imminent. Change is. Il sent qu'il doit former son propre orchestre, inspiré du travail électrique de Miles Davis et de la poésie sonore de John Coltrane.



Toutefois, il ne veut pas d'un assemblage de fines lames. Il veut un vrai groupe stable, comme le John Coltrane Quartet. Il veut une collaboration, une interaction. Il recrute Karl Jenkins aux claviers et au hautbois, Chris Spedding à la guitare, Brian Smith aux saxophones et à la flûte, Jeff Clyne à la basse électrique, et John Marshall à la batterie. La petite équipe est montée en 1969, et dès janvier 1970, la formation nommée Nucleus entre en studio. Le sextet vient d'être signé sur le label de rock progressif Vertigo, qui compte aussi Black Sabbath ou Uriah Heep.



En juin 1970, 'Elastic Rock' paraît. Il va atteindre la 46ème place des meilleures ventes d'albums en Grande-Bretagne. Chris Spedding décrira la musique comme étant la fusion entre la guitare de Steve Cropper de Booker T And The MG's et la rythmique de Miles Davis, avec les cuivres de John Coltrane.



Rapidement, Nucleus part en tournée. Ian Carr ne conçoit le développement de la musique que par la scène. Le groupe triomphe sur la scène du festival de jazz de Montreux. Ils reçoivent même le prix de meilleur album de jazz de l'année. 'Elastic Rock' est un enchaînement d'instrumentaux plutôt courts qui forment une suite sonore. L'ensemble est déjà passionnant. Toutefois, C'est lorsque Nucleus se lance dans des improvisations au long court qu'il devient absolument passionnant. 'Torrid Zone' est fascinant, posant un climat, dessinant des paysages envoûtants. La section rythmique pétrit des arabesques d'argile sur lesquelles la trompette et le saxophone virevoltent au gré des remous de la rivière.



Le succès de l'album entraîne un nouvel enregistrement rapide. Dès septembre 1970, Nucleus est en studio. Ils captent 'We'll Talk About It Later', publié en mars 1971. Les thèmes s'allongent. La composition s'affirme : elle est dominée par Karl Jenkins. Le nouvel album s'ouvre par 'Song For The Bearded Lady' : c'est une fantastique cavalcade de jazz et de proto-funk, dont le tempo est défini magistralement par Marshall et Clyne. Le disque laisse largement la place à des morceaux plus longs où les musiciens peuvent laisser libre court à leur fantaisie.


Alors que le second album n'est pas encore sorti, Nucleus enregistre à nouveau en décembre 1970 ce qui constituera 'Solar Plexus', qui sortira également en 1971. Ian Carr fait appel à d'autres solistes : Tony Roberts au saxophone et à la clarinette, Keith Winter au synthétiseur. A nouveau, les thèmes fascinants se succèdent : 'Changing Times', les magnifiques crescendos de 'Bedrock Deadlock' et 'Spirit Level', l'énergique 'Torso'.



Nucleus tourne énormément en 1971 afin d'assurer la promotion de ses nouveaux albums, mais les ventes baissent. Des tensions apparaissent. En mai, Chris Spedding part pour une seconde escapade solo : 'Songs Without Words' poursuit l'exploration sonore poétique de Nucleus. Il est remplacé par un virtuose de la guitare jazz anglais modal et free : Ray Russell. A la fin de l'année, John Marshall, Karl Jenkins, et Jeff Clyne, quittent l'odyssée. Dans l'intervalle, 'Solar Plexus' est sorti sous le nom de Ian Carr et Nucleus.



Carr se retrouve seul avec Brian Smith. Pourtant, il ne peut pas poursuivre sous le nom de Nucleus : le contrat a été signé avec le nom de tous les membres originaux. Le trompettiste poursuit donc sous son nom. En juillet 1972, il réunit un nouveau groupe avec Smith : Allan Holdsworth est à la guitare, Dave MacRae au piano électrique, Roy Babbington à la basse, et Clive Thacker à la batterie. Ils enregistrent l'album 'Belladonna', produit par le batteur de Colosseum, Jon Hiseman. Si la musique reste électrique, le pendant jazz prend un peu plus le dessus. Le travail de composition est le fruit de Smith et Carr. La guitare se fait plus discrète. Le morceau 'Belladonna' reste dans la veine des albums précédents, 'Summer Rain' est mélancolique et contemplatif avec son piano électrique aux notes percolant comme l'eau d'un orage. 'May Day' est d'inspiration funk, alors que 'Suspension' retrouve les inspirations nord-africaines de 'Oasis' et 'Snakehips Dreams'. 'Hector's House' évoque quant à lui John Coltrane en version électrique. Allan Holdsworth peut s'y dégourdir les doigts et faire la démonstration de son immense talent de guitariste. Cet album très réussi ne sert pourtant que de parenthèse à Ian Carr, le temps que les problèmes contractuels sur le nom de Nucleus soient résolus. Ils vont prendre en tout dix-huit mois, repoussant la sortie de 'Belladonna' à la fin de l'année 1972.



Entretemps, le jazz-rock a évolué, et s'est largement développé aux Etats-Unis. Miles Davis a servi de mentor pour d'innombrables musiciens qui ont joué avec lui. Mahavishnu Orchestra avec le batteur Billy Cobham et le guitariste John MacLaughlin, Weather Report avec le pianiste Joe Zawinul et le saxophoniste Wayne Shorter, Return To Forever avec le pianiste Chick Corea, ou les Headhunters du pianiste Herbie Hancock sont les têtes d'affiche des festivals de jazz et de rock. C'est l'apogée du jazz-fusion.



Ravi d'avoir les mains libres et d'avoir récupéré le nom de sa formation, Ian Carr monte un nouveau Nucleus avec de multiples musiciens. Brian Smith est toujours là aux côtés de Roy Babbington à la basse, de Dave MacRae aux claviers, des batteurs Clive Thacker et Tony Levin, et du trompettiste Kenny Wheeler. Ian Carr innove en prenant une chanteuse sur certains thèmes : Norma Winstone, alors enceinte jusqu'aux yeux. Le trompettiste a décidé de s'inspirer de la mythologie grecque. Dépourvu de guitare, ce nouveau Nucleus joue une musique plus feutrée. C'est un jazz électrique qui s'éloigne du jazz-rock turbulent des débuts. Toutefois, quelques beaux thèmes se distinguent comme 'Exultation' et 'Naxos'. Enregistré en mars 1973, il est suivi d'un autre enregistrement en août pour l'album 'Roots'.



La musique reste toujours ancrée dans le jazz électrique, avec une tendance à la mélancolie sombre dans les thèmes. La guitare fait son retour, tenue par Jocelyn Pitchen. Les tempi se font plus marqués, les références sonores tendent vers le funk des Headhunters, mais aussi vers la musique brésilienne comme sur 'Whapatiti'. Le disque semble austère comparé à la luxuriance des quatre premiers albums, pourtant 'Roots' se révèle à chaque écoute grâce à des thèmes obsédants : 'Roots', 'Caliban' ou 'Southern Roots And Celebration'.



'Under The Sun' en 1974 est un pas de plus vers le jazz-funk. La formation est une nouvelle fois remaniée. Le fidèle Brian Smith est parti, laissant à Ian Carr les commandes de Nucleus. Bob Bertles est au saxophone, Gordon Beck et Geoff Castle aux claviers, Jocelyn Pitchen et Ken Shaw aux guitares, Roger Sutton à la basse et Bryan Spring à la batterie. Le chanteur Kieran White, ex-Steamhammer, vient poser sa voix sur 'The Addison Trip'. D'excellents thèmes se distinguent : le mélancolique et sombre 'New Life' ou le moite 'Rites Of Man'.
1975 voit Ian Carr plonger définitivement dans le bain du jazz-funk avec deux albums, 'Snakehips Etcetera' et 'Alley Cat', tous deux produits par Jon Hiseman. Carr conserve une formation resserrée de Nucleus avec Bob Bertles au saxophone, Roger Sutton à la basse, Ken Shaw à la guitare, Geoff Castle aux claviers, et Roger Sellers à la batterie. 'Rat's Bag', 'Alive And Kicking', 'Rachel's Tune', 'Phaideaux Corner'… sont des monstres funk capables de donner le change à Herbie Hancock ou Billy Cobham, avec toutefois cette poésie typiquement anglaise qui plane sur les mélodies. On la retrouve également dans ce que l'on appelle l'école de Canterbury, qui regroupent de multiples musiciens mêlant rock progressif et jazz : Caravan, Hatfield And The North, et Soft Machine qui en est à l'origine. A la même époque, le groupe psychédélique s'est lui aussi mué en formation de jazz électrique. John Marshall et Karl Jenkins les ont rejoint en 1972, Allan Holdsworth en 1974. Sur l'album 'Bundles', le thème 'Hazard Profile' ressemble fort à 'Song For The Bearded Lady' de Nucleus : les deux morceaux ont été composés par Karl Jenkins.



Après une activité scénique limitée, Nucleus reprend la route à la fin de l'année 1975 et une majeure partie de l'année 1976. Le contrat avec Vertigo prend fin, et avec lui, l'une des périodes les plus prolifiques du jazz-rock anglais. Le très bon disque enregistré en direct 'In Flagrante Delicto' sort en 1977 chez Capitol, mais le punk est arrivé, prenant d'assaut les salles de concerts de toute la Grande-Bretagne. Le jazz électrique survit modestement en France et en Allemagne, mais c'est la fin d'une période musicale riche et audacieuse issue des idéaux de la fin des années 60. Ian Carr s'éteindra en 2009. Il aura été l'auteur de biographies de Keith Jarrett et Miles Davis qui font autorité dans le monde du jazz. Le coffret paru chez Esoteric Records est une magnifique occasion de redécouvrir l'oeuvre d'un musicien anglais essentiel.


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lundi 13 janvier 2020

La New Wave Of British Heavy-Metal (NWOBHM) part 3

"Metallica ne manquera pas une occasion de leur rendre hommage."

 
1981 est un tournant dans la NWOBHM. Si beaucoup de disques, jalons historiques, furent publiés en 1980, les meilleurs albums datent de 1981. Venom publie son Welcome To Hell, mais aussi plusieurs fines lames essentielles qui font leur apparition. Parmi elles, Raven, le trio des frères Gallagher, qui débroussaille avec ses chapelles de riffs brutaux et son chant sauvage le futur Thrash-Metal. Raven, fera une tournée en compagnie de Metallica en 1983 : le Kill'Em All For One Tour. Ils tournent toujours. Leur batteur casqué Rob Wacko Hunter est parti en 1987, remplacé par Joe Hasselvander, connu par les amateurs de Doom pour être un pilier de Pentagram durant les années 80-90.


Autre équarrisseur de riffs asserrés, les brutaux écossais d'Holocaust. Ce quintet d'Edinburgh va aligner un album parfait, The Nightcomers, et un disque live dantesque, Live Hot Curry And Wine, paru en 1983 mais capté deux ans auparavant. Des riffs simples et saignants, des rythmiques infernales, un chant vicieux de gamin malade, Holocaust définit un Heavy-Metal efficace et malsain qui saura faire date parmi beaucoup de groupe de Heavy-Metal allemand : Accept, Gamma Ray…. L’histoire du quintet va devenir compliqué dès 1982, un conflit éclatant entre les deux guitaristes John Mortimer et Ed Dudley. Mortimer partira le temps d’un simple faiblard en 1982, Coming Through. Puis Holocaust se séparera en 1983. Holocaust deviendra Hologram avec le guitariste Ed Dudley. Il publiera un très bon disque Hard-Rock mélodique du nom de Steal The Stars, dans la lignée des deux premiers albums de Def Leppard. John Mortimer réactive le nom d'Holocaust dès 1984 avec un album qu’il enregistre seul, No Man’s Land, de piètre qualité. Il poursuivra dans les années 90, et continue à jouer régulièrement avec un trio sur les festivals de Heavy-Metal.


 
Witchfinder General incarne le renouveau d'un genre maudit mais aux racines pionnières du Heavy-Metal : le Doom. Très inspiré par Black Sabbath, Witchfinder General pratique pourtant la chose de manière encore plus agressive, puissante et mortifère que le quatuor de Tony Iommi. Le premier album, Death Penalty, paraît en 1982, et fait son petit effet grâce à la séance photo de la pochette de l'album. Le groupe va se faire photographier avec costumes de prêtres et de chasseurs de sorcières dans un cimetière sans l'accord du prêtre local, posant en compagnie d'un mannequin sexy du nom de Joanne Latham. La séance va faire les titres de la presse locale, choquée par ce mannequin dénudé entourée de chevelus et leurs crucifix. En clin d'oeil, la pochette du second disque, Friends Oh Hell, tentera le même coup, mais avec encore plus de mannequins sexy. Le premier album est une réussite fondamentale, mais n'est pas suivi d'une tournée des salles anglaises pour cause de conflit au sein du groupe et avec le label. Afin de ne pas perdre de temps, Friends Of Hell, est mis en boîte et publié début 1983, il est cette fois suivi de concerts. Pourtant, malgré la qualité indéniable des morceaux, Witchfinder General peine à trouver son public, et le découragement gagne entre le guitariste Phil Cope et le chanteur Zeeb Parkes. En 1984, Witchfinder General jette l'éponge. Cope retentera sa chance en 2006, sans succès, avec un disque plutôt faible : Resurrected.


 
Enfin, il n’est pas permis de ne pas évoquer l’une des plus grandes injustices de la NWOBHM : Legend. Groupe fondé en 1980 par l’exceptionnel guitariste Peter Haworth et le chanteur Mike Lezala, ils enregistrent dès 1981 un premier album éponyme magique. Legend pratique un Heavy-Metal technique, puissant, aux atmosphères riches, sans aucun temps mort. Mike Lezala écrit des textes brillants, certains très engagés politiquement. Malheureusement, Legend a un handicap de taille : ils sont originaires de l’Ile de Jersey, et n’arriveront jamais vraiment à se faire connaître au-delà. Le groupe écume tous les pubs et les clubs de l’île, mais n’arrive pas à décrocher un engagement sur Londres, la faute à l’absence de l’appui d’une vraie maison de disques nationale, Workshop Records étant leur propre label. Les albums se vendent pourtant bien grâce au soutien de la presse spécialisée, Kerrang comme Sounds. Les fans commandent les albums directement par courrier. En 1982, le quintet devient quatuor, le second guitariste Marco Morosino abandonnant l’affaire. Legend publie un chef d’oeuvre absolu : Death In The Nursery. Encore supérieur à son prédécesseur, il ne pouvait que convaincre la Grande-Bretagne du potentiel du groupe. Ils insistent en complétant la sortie de cet album avec un EP tout aussi brillant : Frontline. Une lueur d’espoir apparaît quand enfin, Legend réussit à jouer au Marquee Club de Londres en 1983. Quelques nouvelles chansons sont captées pour convaincre une major, mais le vent tourne. Personne ne veut les signer, et Legend jette l’éponge en 1984. Suite à la réédition inespérée de toute leur musique, ils se reforment en 2003 puis en 2013, publiant à chaque fois un très bon disque, malheureusement sans aucun écho. Legend continue donc a n’être qu’une légende sur son île de Jersey.



 

A partir de l'année 1983, les choses se compliquent pour la NWOBHM. De nouvelles formations font leur apparition, notamment en Etats-Unis, mais aussi en Europe. Le Thrash-Metal acte sa naissance à San Francisco avec les premiers albums de Metallica et Slayer. L'Europe voit apparaître des groupes ultra-violents visuellement et musicalement : Bathory en Suède, Mercyful Fate au Danemark, et Celtic Frost en Suisse. Tous ces groupes doivent un lourd tribut au nouveau Heavy-Metal anglais, mais lui claque également sèchement la porte au nez en allant encore plus loin en termes d'agressivité et de violence sonore. La NWOBHM doit s'adapter ou mourir, et l'année 1983 est donc charnière. Une dernière vague de groupes enregistre des albums indispensables. 



Plusieurs sont par ailleurs nés bien avant 1983. Parmi eux, Savage, dont les premières traces sonores remontent à 1979. Le quartet participe à plusieurs compilations avant de signer sur le label Ebony. Au passage, ses premiers morceaux seront joués sur des démos par Metallica sous des interprétations quasi-identiques dès 1982. Le premier album, mythique, se nomme Loose'N'Lethal et paraît en 1983. Fulgurant brûlot de Heavy-Metal, il va emmener la NWOBHM sur un terrain plus saignant et agressif, sans pour autant tomber dans la facilité pseudo-Thrash, dont ils sont par ailleurs une influence. Le second disque, Hyperactive, de 1984, déçoit les fans à cause de sa production trop léchée malgré d'excellents morceaux. Savage arrête les frais, et reprendra sa route au milieu des années 90. Il bénéficiera pour cela de la promotion assurée par Metallica, ouvertement fan, ce qui les pousse d’ailleurs à se reformer. Malheureusement, contrairement à ses camarades Diamond Head ou Samson, il ne seront pas inclus sur la compilation hommage à la NWOBHM de 1990 assemblée par Lars Ulrich, et ne seront pas repris sur l'album Garage Inc de Metallica en 1998, vendu à cinq millions d'exemplaires, ce qui aurait permis à Savage de bénéficier de quelques droits d'auteur bienvenus et mérités.


 
Jaguar aura sensiblement la même trajectoire. Quelques simples en 1981 et 1982, avant un premier album chez Neat en 1983 : Power Games. Entre temps, le quatuor s'est crée une solide base de fans en Hollande et en Belgique, la Dutch Connection à laquelle il rendra hommage sur son premier album. Jaguar pratique un Heavy-Metal que l'on peut déjà qualifier de Power-Metal, avec des riffs tranchants, une batterie speed, et un chant plus classiquement Heavy. Le résultat est un excellent album, avec des refrains qui font mouche, et un travail de guitare sublime de Gary Pepperd. Mais dès 1984, Jaguar choisit la voie du Heavy-Rock mélodique, se coupant net de sa musique passée. L'album This Time est pourtant une réussite dans le genre, toujours efficace et Hard-Rock, mais largement plus consensuel que son précédent méfait. Logiquement, Jaguar perd ses fans de la première heure, et n'en gagne pas de nouveaux. Un retour en demi-teinte s'est opéré à partir de 2000, sans offrir d'album marquant.


 
En 1983, la scène Heavy-Metal anglaise est déjà fortement peuplée, et il devient difficile de faire la différence. Cloven Hoof opte pour un concept fumeux où chaque musicien symbolise un élément : le feu, l'eau, l'air et la terre. Outre ce côté un peu risible, le premier album éponyme de 1984 est une incontestable réussite. C'est un Heavy-Metal puissant et inspiré, qui n'est pas sans augurer ce que fera Manowar sensiblement au même moment. Les structures des morceaux sont toutefois plus progressives sans être prétentieuses. Le chanteur Dave Potter part pour être remplacé par un vétéran : Rob Kendrick, ancien guitariste-chanteur dans Trapeze et Budgie dans les années 70. Un disque en public est capté en 1986 : Fighting Back. La musique reste puissante mais devient plus mélodique avec l’apport de Kendrick. Le disque souffre d’une production sonore désastreuse qui nuit à sa qualité. Dans l’impasse, le bassiste Les Payne, principal compositeur, se retrouve bientôt seul, mais n’abandonne pas. Il reforme un nouveau Cloven Hoof pour deux très bons disques de Power-Metal mélodique : Dominator en 1988 et A Sultans Ransom en 1989 avant de se séparer. Payne reformera un nouveau Cloven Hoof en 2006 qui enregistre des disques et tourne régulièrement. 


 
Deux autres signatures du label Ebony sont également à signaler en cette fin d'âge d'or de la NWOBHM. Le premier se nomme Chateaux, a été fondé par le guitariste Tim Broughton et joue un Heavy-Metal massif et agressif, ressemblant à certains égards au Black Sabbath avec Ronnie James Dio. En trio, le premier line-up est complété en studio par le chanteur Steve Grimmett pour l'enregistrement de l'album Chained And Desperate en 1983. Rapidement et sans avoir donné le moindre concert en soutien au disque, le groupe se disloque totalement et Broughton reforme un nouveau trio. Chris Dadson prend la batterie et Krys Mason la basse et le chant. Chateaux oriente son Heavy-Metal vers des sonorités proto-Thrash du meilleur effet, et les deux albums suivants, Firepower en 1984 et Highly Strung en 1985 sont hautement recommandables, sans aucun doute ce qui est sorti de mieux en termes de Heavy-Metal anglais à cette époque. 



Et puisque l'on parle de Steve Grimmett, l'homme fut avant tout le chanteur de Grim Reaper, qui publie également son premier album sur Ebony, See You In Hell, en 1983. c'est le résultat d'un long processus, la formation du groupe remontant à 1979. Avec ce premier disque, et une distribution efficace aux Etats-Unis par RCA, Grim Reaper réussit à percer le marché américain. Les trois albums du quatuor se vendra à presque un million d'exemplaires chacun, faisant de Grim Reaper un des rares outsiders de la NWOBHM à avoir réussi aux Etats-Unis.


 
Pour clore ce récit non exhaustif et synthétique sur la NWOBHM, n'oublions pas de parler de Blitzkrieg et de son chanteur Brian Ross. Voilà un symbole des galères rencontrées par de nombreux musiciens de ce renouveau du Heavy-Metal anglais. Ross fonde dès 1980 le groupe Blitzkrieg en compagnie d'un authentique génie de la guitare : Jim Sirotto. Le premier simple éponyme, publié en 1980, sera repris par Metallica à de nombreuses occasions. Mais de son vivant, le quintet aligne les concerts, et enregistre des démos vendues sur des cassettes à leurs concerts, dont un enregistrement live, Blitzed Alive Cassette en 1981, faute de label. Epuisé par tant de déconvenue, Blitzkrieg se sépare en 1981 et Ross tente sa chance au sein d'autres groupes, notamment Avenger pour quelques simples en 1982 et 1983, essentiellement des compositions du répertoire de Blitzkrieg. Puis Ross rejoint Satan, et publie enfin un premier album mythique, Court In The Act, en 1983. L'album a suffisamment de succès pour permettre au chanteur de gagner une petite réputation nécessaire à la reformation de son cher Blitzkrieg avec Sirotto. Ross quitte donc Satan juste après la sortie de l’album, qui poursuit sa carrière avec un nouveau chanteur. Le premier album de Blitzkrieg, A Time Of Changes, est publié chez Neat en 1985. C'est une véritable réussite, brodé de morceaux affinés depuis cinq longues années. Mais la NWOBHM s'éteint, et le disque disparaît dans les bacs à soldeurs au profit du Thrash et du Death naissant. Blitzkrieg ne donnera qu’une poignée de concerts en 1985 avant de disparaître. Grâce au succès de la compilation de Lars Ulrich de 1990, Ross décide comme beaucoup de tenter son retour, et en 1995, il reforme un Blitzkrieg qui va enregistrer des albums et tourner régulièrement jusqu'en 2013, pour un public de fans de Metal restreint mais fervent. Et puis le miracle se produit lorsque le Satan original se reforme en 2013. Le nouvel album, Life Sentence, parfaitement dans la lignée de Court In The Act, connaît un succès aussi surprenant que conséquent à travers le monde. Satan tourne partout : en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, en Asie, devant des salles pleines, et vend plusieurs centaines de milliers d'exemplaires de ses disques, permettant à ses musiciens de connaître une reconnaissance publique tardive mais méritée.


 
Par ailleurs, puisque j’évoque Brian Ross, il serait injuste de ne pas évoquer ses compagnons de route de Satan, autre fine équipe qui, comme les frères Sutcliffe et Dave Crawte de Trespass, vont s’accrocher à leurs rêves de musique. Graeme English est bassiste, et va d’ailleurs jouer dans le premier line-up de Blitzkrieg. C’est là qu’il fera la connaissance de Ross. Il rejoint deux guitaristes : Russ Tippins et Steve Ramsey. La petite équipe est complétée par le batteur Sean Taylor, qui a par ailleurs officié derrière les frères Gallagher au sein de Raven entre 1977 et 1979 avant l’arrivée du batteur Rob Hunter. La NWOBHM est réellement une grande famille dans laquelle les musiciens vont et viennent entre les formations. Ils vont fonder avec Ross le groupe Satan. Lorsque le chanteur part retrouver son Blitzkrieg adoré, il est remplacé par le chanteur Ian Swift, futur Avenger, le temps d’une tournée en 1983. Le nom de Satan, bien que démoniaque pour les fans de Heavy-Metal, est malheureusement handicapant pour trouver des concerts. Les musiciens décident de prendre leurs distances avec l’occulte, et avec l’arrivée du chanteur Lou Taylor, ils deviennent Blind Fury. Le groupe avait été originellement fondé par Taylor et un certain Kevin Heybourne, en rupture d’Angel Witch. Blind Fury publie l’album Out Of Reach en 1985 et se tourne vers un Metal plus mélodique. Le succès commercial n’étant pas là, ils décident de retenter le nom de Satan en 1987 lorsqu’ils apprennent que Court In The Act est devenu culte aux Etats-Unis. Un nouveau chanteur prend ses fonctions : Michael Jackson, sans rapport avec l’idole blanchie de la Pop internationale. Un second bon disque est enregistré : Suspended Sentence. Sans plus de succès, le groupe change à nouveau de nom et évolue vers un excellent Heavy/Thrash-Metal. Ils deviennent Pariah, et enregistre notamment le fabuleux Blaze Of Obscurity en 1989. Puis, English, Ramsey et Taylor se lancent dans le Folk-Metal avec Skyclad au cours des années 90, avant de réanimer en 2013 le Satan de l’année 1983 avec Brian Ross et Russ Tippins pour enfin connaître la reconnaissance internationale.


 
La NWOBHM va disparaître progressivement à la fin des années 80. On peut néanmoins évoquer une quasi-quatrième génération. En effet, sur les cendres du mouvement dont le climax fut incontestablement la période 1980-1985, plusieurs musiciens forment de nouveaux groupes ou poursuivent leur carrière au-delà de l’année fatidique de 1985. Quelques survivants plus ou moins chanceux perpétuent l'héritage : Iron Maiden ou Def Leppard dans les stades, Cloven Hoof ou Saxon dans les petites salles. Paul Dianno, premier chanteur d’Iron Maiden fonde Battlezone en 1986 pour un excellent premier album : Fighting Back. Clive Burr, premier batteur d’Iron Maiden, rejoindra Elixir. Déjà, les musiciens de la première génération de la NWOBHM servent à la formation de super-groupes éphémères. Gogmagog est le plus représentatif, avec Burr à la batterie, Dianno au chant, et aux guitares, Pete Willis de Def Leppard et un certain Janick Gers de Gillan et White Spirit. Le Metal américain influence de plus en plus le Metal anglais : Thrash, Speed, ou Power intègrent la NWOBHM afin de rester dans le son de l’époque. Cloven Hoof opte pour ce son, tout comme Avenger et Tysondog. Warfare et Atomkraft poursuivent leur héritage de Venom et de Motorhead. Quant à Venom, le groupe se disloque, et le bassiste-chanteur Conrad Lant fonde son propre groupe de Speed/Thrash-Metal, Cronos. D’autres décident de suivre la voie de Def Leppard. Trespass devient le très mélodique Blue Blud. Praying Mantis poursuit sa quête mélodique. Lionheart, fondé par l’ancien guitariste d’Iron Maiden Dennis Stratton, joue un Hard-Rock très proche de Journey. L’ancien batteur de Judas Priest, Les Binks fondera le très mélodique Tytan.
 



Metallica ne manquera pas une occasion de leur rendre hommage. D'abord par la double compilation assemblée par le batteur Lars Ulrich en 1990 déjà évoquée, faisant rayonner son aura sur ces groupes obscures, puis en emmenant Diamond Head en première partie de ses plus gros concerts en 1993. Beaucoup de ces groupes tenteront de profiter du coup de projecteur pour tenter une reformation et une seconde carrière, souvent en vain. La NWOBHM est pourtant un mouvement majeur dans l'histoire du Rock anglais, sans doute la dernière fois où ce dernier eut un rayonnement musical international. Le son cru, la vivacité, son approche à la fois plus radicale tout en collant au plus près des apprentissages des aînés du Hard-Rock font de la NWOBHM un mouvement musical riche et vaste, où les groupes de qualité sont légions. Son influence sera massive : tout le Metal extrême en découle, depuis le Thrash jusqu’au Black. De par la qualité de ses productions, il continue à fasciner des générations nouvelles de fans de Heavy-Metal qui n’étaient même pas nées lorsque retentit un jour « Running Free » d’Iron Maiden en 1979.


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