mercredi 24 mai 2017

NOUVEAU LIVRE

Ça y est,  il est là,  il est arrivé !

Voici le second volume de mes chroniques,  publié chez Camion Blanc. 
Il est disponible chez l'éditeur,  mais aussi dans toutes les bonnes librairies et les sites de vente en ligne. 

http://www.camionblanc.com/detail-livre-odyssees-electro-acoustiques-et-mythes-stereophoniques-les-saveurs-merveilleuses-du-rock-1128.php



lundi 22 mai 2017

CELTIC FROST 1988

"L'album sort en 1988 sous le nom de Cold Lake, et est un véritable cataclysme pour les fans de Celtic Frost. "

CELTIC FROST : Cold Lake 1988

La trahison est un sentiment épouvantable. Ressentir ce moment où l'un de vos proches, une personne en qui vous avez pleine confiance, vous a fait faux bond pour des raisons d'une bassesse consternante est l'une des expériences humaines les plus violentes qui soit. Il n'est pas évident de pardonner un tel faux-pas. La religion chrétienne se veut pleine d'amour et a pour principe le pardon des âmes en perdition. Mais lorsque l'on n'y croit pas, que reste-t-il, à part l'amertume et la haine ?

Le lac gelé, en voilà un drôle de nom pour un album. Pourtant, pour qui connaît le groupe suisse Celtic Frost, il n'y a rien d'étonnant, car il est finalement en parfaite phase avec son univers gothique et hanté. Celtic Frost n'est pas qu'un simple groupe de Heavy-Metal extrême. Il est bien plus que cela : il est l'un des grands créateurs d'univers sonores de la Rock Music, aux côtés de Soft Machine, Black Sabbath, Led Zeppelin, ou King Crimson. C'est une formation que rien ne fit reculer, jamais, pas même ses fans irréductibles, au moins aussi intenses et passionnés que ceux de Motorhead ou AC/DC. L'amateur de Celtic Frost se doit pourtant d'avoir le coeur bien accroché. En effet, son leader, Thomas Gabriel Fischer, alias Tom Warrior, est un musicien en permanente ébullition. Il est secondé par son âme noire, le bassiste Martin Eric Ain. Les deux entretiennent depuis 1984 une amitié intense, faite d'échanges artistiques passionnés et de haine philosophique, et dont l'opposition est le moteur de Celtic Frost.

Celtic Frost est né sur les cendres de Hellhammer, infernal trio sévissant entre 1982 et 1984, et dont les bandes de démonstration démoniaques et ultra-brutales servirent de base à rien de moins que le futur Black-Metal. Certes, Venom en définit plusieurs ingrédients, à commencer par le nom, tiré de son second album. Le chant hurlé de Cronos, les riffs barbelés de Mantas, la rythmique matraquée d'Abaddon, les thèmes sataniques, le mélange de Heavy-Metal brutal et de Punk, tout était déjà là. Pourtant, Venom conserve encore quelques scories de Rock'N'Roll. Il traîne toujours dans un coin un riff Boogie qui ramène à ce Rock anglais dont Venom est le descendant fracassé. Hellhammer a balayé toute trace de Rock'N'Roll et de Blues. C'est un Metal vociférant, mélange sale de Punk et de Black Sabbath, dégueulé, vomi, absolument sans pitié et sans aucune retenue. Et tout cela a bien sûr une âme profonde. Si Venom était avant tout un concept né du cerveau dérangé de Conrad Lant, Hellhammer a des racines psychiatriques qui sont à chercher au plus profond de l'âme torturée de Tom Fischer.

Gamin, il vit dans la campagne à côté de Zurich, en Suisse. Sa mère, séparée, s'est installée dans un petit village de mille âmes, Nurensdorf, afin d'y trouver sérénité et bien-être champêtre, et veut surtout se couper de tout lien avec la famille de son ex-mari, pilote de moto, resté sur Zurich. Cette femme à l'idéal hippie de la fin des années soixante cherche la douceur de vivre pour son enfant, loin du tumulte de la grande ville, cette hydre noire qui broie les âmes. Elle lui inculque l'idéal de l'époque, l'amour des autres et de son prochain, le pacifisme, que chaque être humain est bon et respectueux.

Pourtant, ce petit coin de campagne va se transformer en enfer pour le jeune Tom. Sa mère arrondit ses fins de mois en faisant de la contrebande de diamants depuis les pays du Tiers-Monde. Elle a également développé des psychoses, préférant s'entourer de dizaines de chats plutôt que de refaire sa vie avec un homme. Elle laisse donc son fils des jours seul dans la maison au milieu des chats urinant dans tous les coins de la bâtisse, se vêtant de ce qu'il trouve dans la maison en désordre, et survivant avec les maigres moyens à sa disposition. Le jeune garçon, chétif, se fait brocarder rapidement par ses camarades d'école à cause de ses habits sales et ses tenues mal assorties. Pire, il dégage une odeur infecte d'urine de félin, et finit au fond de la cour, seul, entre deux coups de poing de ses camarades. La petite bourgade tranquille devient vite invivable pour Tom, d'autant plus qu'à la campagne, les rumeurs vont vite. Tom et sa mère sont la risée du village. Dans ce pays déjà très réactionnaire et rigide de tradition, la province est un monde étouffant, où les êtres faibles agonisent en silence. Tom Fischer devient un homme en combustion interne, ravagé par un feu intérieur fait de vengeance et de fuite vers un autre monde à sa mesure. Il trouve quelques espaces de liberté dans les collines autour du village, seul, entre les grands conifères, les sommets abrupts, les fleurs sauvages, et les animaux de la forêt. Là, personne ne le juge, personne ne le brutalise. Il est seul, petit humain au milieu de la grandeur des éléments. Il se nourrit d'Histoire, de science-fiction, et de tout ce qui peut faire fuir son esprit de son quotidien sordide. Il développe une haine intense pour l'être humain qui va alimenter toute sa musique à venir.

Il fomente sa vengeance. Elle sera musicale. Il part en Grande-Bretagne et découvre la New Wave Of British Heavy-Metal, dont il va s'abreuver en disques rares. Il va notamment faire l'acquisition du premier simple de Venom en 1981 : « In League With Satan ». Esprit audacieux, il essaie de passer le disque sur la platine de sa mère à la vitesse du 33 tours, et quelque chose se passe. Les mots de Cronos deviennent pâteux et hantés, les riffs sont des ondulations électriques d'un autre monde. Le choc se produit. Hellhammer prend vie. Il durera de 1982 à 1984. C'est une pulvérisation de napalm sonore, qui carbonise les campagnes environnantes avec minutie, ainsi que les oreilles des magazines spécialisées qui en reçoivent les cassettes de démonstration. La presse anglaise reste partagée, et globalement, Hellhammer ne suscite pas plus d'enthousiasme que Venom en son temps. Il s'agit de bruit stérile et hirsute.

Comme ses prédécesseurs dans les années soixante, la presse Metal cherche la respectabilité de sa musique. En 1967-1968, la presse musicale chercha à démontrer que le Rock était bien plus qu'une musique d'adolescent inepte, et qu'elle avait autant de fond que le Jazz et le Classique. D'ailleurs les groupes jouèrent avec des orchestres, et composèrent des concept-albums : Moody Blues, Frank Zappa, Pink Floyd, Yes, Deep Purple, Who…. Tous cherchaient la respectabilité. A côté, les énervés en quête de shoot électrique étaient considérés comme des crétins, rien de moins ; Led Zeppelin, Black Sabbath, Stooges, Stray, Status Quo…. Tous furent traités comme des chiens, parce que donnant une image dégradante du Rock.

En 1982, le Heavy-Metal poursuivait cette même respectabilité. Aussi, tout ce qui s'apparentait à du concept-album ou du Progressif était le bienvenu : Rush, Triumph, Journey, Boston, Blue Oyster Cult, voire Iron Maiden, voilà des groupes qui partageaient virtuosité instrumentale, textes fouillés, et démarches artistiques. Hellhammer, comme Venom, n'était qu'un groupe de bourrins vulgaires. Et les choses ne changèrent pas plus lorsque Ain et Fischer mutèrent Hellhammer en Celtic Frost. Pourtant, dès le premier EP, Morbid Tales, le trio noir était d'une tout autre trempe. La musique n'était pas simplement démoniaque, elle était spectaculaire. Son complément furieux s'appelle Emperor's Return et sort lui aussi en 1984. Jamais un groupe n'aura été aussi puissant, massif, possédé. Là où Venom pouvait presque retourner du second degrés, il n'en est point question avec Celtic Frost.

Malgré les costumes à base de cuir, de clous, de casques Moyen-Ageux, et de maquillages blafards en noir et blanc, plus tard qualifiés de corpse-paints, il n'est plus permis de prendre Celtic Frost pour des guignols. Ces trois-là foutent les jetons, définitivement. Ils sont sérieux, appliqués, et surtout, déterminés. Leurs morceaux sont impressionnants, implacables de brutalité et de précision. Et rien ne va les arrêter. To Mega Therion en 1985 est leur premier album. C'est une comète métallique, illuminée de magie macabre. Le son boueux mais majestueux laisse place à des enluminures de lave en fusion. Into The Pandomenium en 1987 est un pas de plus vers une musique plus élaborée sans toutefois laisser la moindre concession. Certes, les costumes gothiques laissent place à quelques effets de permanente capillaire, mais la musique reste d'une violence indescriptible. Pourtant, le phrasé se fait plus…. Rap. Tom Fischer est fasciné par la violence du Hip-Hop américain, et n'hésite pas à composer des instrumentaux à base de boîtes à rythme et de samples urbains, totalement déconnectés de ce Heavy-Metal macabre qu'est celui de cette Suisse possédée. Into The Pandemonium définit vingt ans de Heavy-Metal extrême à venir, entre son chant plaintif et ses scansions Rap, le tout pétri de Heavy-Metal saumâtre.

Il était impossible que ces garçons ne se carbonisent pas à jouer une telle musique. La tournée mondiale qui suivra l'album deviendra un enfer. Martin Ain s'en ira, et puis tout le reste de Celtic Frost. Pendant ce temps, Ain est sur le point de se fiancer avec la belle Michelle Villanueva. Mais cette dernière tombe en admiration, puis en amour pour l'esprit torturé de Celtic Frost : Tom Fischer. Les deux amis, unis comme des frères, se déchirent pour une femme. Il devient évident que le coeur de Celtic Frost est brisé pour toujours.

Mais Fischer ne voit pas les choses de cette manière. Il est un homme heureux, pour la première fois de sa vie. Il est amoureux d'une femme magnifique et son groupe a malgré tout atteint un niveau de respectabilité enviable avec une musique intransigeante. Il suffirait d'un petit coup de pouce pour que Tom Fischer atteigne cette reconnaissance artistique et commerciale qu'il désire au plus profond de lui, comme une vengeance sur son histoire personnelle.

Il va croiser la route du guitariste Oliver Amberg, ancien membre du groupe de Thrash-Metal suisse Coroner. Les deux musiciens vont monter un nouveau projet musical ensemble, qui prend rapidement le nom de Celtic Frost, celui de l'oeuvre d'une vie. Le bassiste Curt Victor Bryant est recruté, et Stephen Priestly reprend sa place à la batterie après être parti en 1985. Oliver Amberg prend pour partie le contrôle des opérations, tenant la guitare lead et apportant sa signature à la quasi-totalité du matériau du nouveau disque. Fischer compose, chante et joue la guitare rythmique.

L'album sort en 1988 sous le nom de Cold Lake, et est un véritable cataclysme pour les fans de Celtic Frost. D'abord, les musiciens s'affichent avec des permanentes et des tenues très Glam-Metal, genre très en vogue aux Etats-Unis. Fini les maquillages blafards, les poignets de force cloutés, et les références gothiques. Autre changement majeur : la musique. Celtic Frost a pris le parti de flirter avec le Glam-Metal de Motley Crue afin de lorgner clairement vers la musique en vogue sur les ondes de l'époque. Celtic Frost, qui fut un pionnier total depuis ses débuts en matière de Heavy-Metal extrême, est devenu un vulgaire suiveur de mode afin de faire rentrer l'argent dans les caisses. Si cela aurait fait tordre du nez de déplaisir le fan de n'importe quel groupe de Heavy-Metal lambda, pour Celtic Frost, c'est une toute autre affaire. Nous parlons là des inventeurs du Black-Metal originel, des fondateurs de l'image, de la musique, de l'esprit du Metal le plus sombre, le plus brutal, le plus impitoyable depuis sa création à la fin des années soixante. Hellhammer et Celtic Frost sont à l'origine de la scène Black-Metal norvégienne, de celle du Death-Metal californien, et de la seconde vague Thrash. Ils sont considérés comme des références d'intransigeance artistique, des mentors, des maîtres à penser pour toute une génération de fans de Metal extrême. Aussi, lorsque la référence majeure se mut en vulgaire machine à Glam-Metal, les réactions sont d'une brutalité impressionnante. Celtic Frost est pendu haut et court, littéralement. Le disque est descendu en flèche, encore à ce jour. Même Tom Fischer le renie avec la plus grande violence, au point qu'il est le seul album de Celtic Frost a n'avoir jamais été réédité car le guitariste-chanteur s'y oppose avec une vigueur qui n'a d'égal que son dégoût pour cet album qu'il voudrait n'avoir jamais fait.

La tournée qui suit sera pourtant l'une des plus importantes depuis les débuts de Celtic Frost, et Cold Lake sera l'une des meilleures ventes du groupe aux USA. Ils filmeront même un concert au prestigieux Hammersmith Odeon de Londres en 1989. Mais Tom Fischer ne transige pas avec le message et l'âme de sa musique et de son groupe. Cet album sous perfusion extérieure, guidé par des volontés bassement mercantiles et par un Tom Fischer se laissant doucement flotter par les idées de sa compagne (c'est elle la styliste du groupe à ce moment-là), est une insulte à la philosophie de Celtic Frost. Il importe donc de ne jamais évoquer ce disque devant Tom Fischer, ni devant aucun fan du groupe, sous peine de provoquer un torrent d'insultes et un déchaînements de critiques acerbes. Quant à Martin Ain, il ricana doucement devant une telle horreur composée et enregistrée sans sa présence, ce qui tend à prouver qu'il est une part indispensable de l'esprit originel de Celtic Frost. Pourtant, à mon sens, la réalité est tout autre.

Il est indiscutable que les fans de Metal extrême sont absolument intransigeants envers leurs groupes de référence. Leurs musiques constituent des tables de la Loi inaliénables, et le moindre écart de conduite est sévèrement réprimé, comme les gardiens d'un temple. Celtic Frost ne furent pas les seules victimes. J'ai en tête le cas de Darkthrone, l'un des groupes quintessentiels du Black-Metal norvégien. Ceux-ci gravèrent quatre premiers albums qui définissent une bonne partie de l'essence sonore et visuel du mouvement avec Mayhem et Emperor. Pourtant, au début des années 2000, ils abandonnèrent les corpse-paints, et se plongèrent dans un Punk-Metal des plus retors, mais assurément plus accessible musicalement que son Black-Metal originel. Les deux derniers albums sont quant à eux une plongée dans le proto-Black-Metal et la NWOBHM, la musique des groupes du début des années 80 qui les inspirèrent : Venom, Celtic Frost, mais aussi Iron Maiden, Savage…. Là encore, on est toujours loin du vrai Black-Metal, et les fans restent profondément déçus par l'orientation de ces mentors, bien qu'il n'y est dans la démarche de Darkthrone aucune volonté de séduire un public plus large, ceux-ci ne se produisant plus sur scène depuis 1994.

On oublie que Celtic Frost ou Darkthrone sont des groupes avant tout constitués d'hommes, avec leurs doutes et leurs évolutions psychologiques. Dans le cas de Tom Fischer, on ne peut même pas blâmer les psychotropes, le guitariste-chanteur ne fumant pas, ne buvant pas, et ne se droguant pas. La seule force qui anime sa musique est donc son esprit torturé, mais profondément humain. Cold Lake n'est donc qu'une étape parmi d'autres dans l'histoire d'un groupe de musiciens, avec ses défauts, mais aussi ses qualités.

Car autant le préciser tout de suite, j'apprécie énormément cet album. Et l'on ne peut pas me blâmer de n'être qu'une vulgaire pièce rapportée sur l'autel du mage Celtic Frost. Je suis un inconditionnel du groupe, j'ai une admiration sans bornes pour leurs trois premiers albums, pour les enregistrements de Hellhammer, et pour la fantastique odyssée de Tom Fischer et de ses compagnons de route. Son ouvrage, Only Death Is Real, contant son histoire et celle de sa musique entre 1981 et 1985 est un chef d'oeuvre absolue d'intelligence, de lucidité et de poésie romantique. Pourtant, j'aime aussi ce disque, car il s'agit bien d'un album de Celtic Frost. Il est proprement impossible de classer Cold Lake comme un album de Glam-Metal au même titre que ceux de Poison, Ratt, Warrant ou Motley Crue. On ne refait pas Tom Fischer, son esprit est indestructible. Aussi, même lorsqu'il laisse entrer des éléments mélodiques dans son Black-Thrash-Metal, le résultat reste d'une violence implacable. Il n'y a déjà ici aucune balade sirupeuse comme savaient si bien les composer Scorpions ou Def Leppard. Tout est joué sur un tempo général rapide, sorte de cavalcade d'agression métallique permanente. Le son de la guitare de Fischer est moins massif, mais reste sale et menaçant. Oliver Amberg est un soliste spécial, sorte de shredder dissonant, toujours sur le fil du rasoir de l'agression auditive. La rythmique est compacte et sans pitié, et le son général est clair mais puissant, grâce au travail de Tony Platt, qui travailla pour AC/DC et Trust. Il n'y a pas non plus l'ombre d'un synthétiseur ou du moindre piano. Tom Fischer a modifié son chant, et tente d'être…. Sexy. Rappelons que notre homme n'est pas un chanteur au sens où on l'entend à l'époque. Il est dans l'éructation gutturale, sorte de scansion malsaine et possédée, que l'on ne peut néanmoins pas encore qualifier de growl. Cela rend la musique de Celtic Frost malsaine et violente. Sur Cold Lake, Fischer garde son phrasé si particulier, mi-chanté, mi-parlé, mais utilise une articulation en forme de gouaille Punk, teigneuse, nasillarde et nonchalante. Ses textes évoquent davantage l'amour, mais là encore, le personnage est incapable de faire dans la niaiserie complète, et il ne peut s'empêcher de laisser planer une forme de romantisme noir sur un lit de roses et de sang. La seule vraie différence de ces chansons avec les précédentes, c'est que l'on peut se surprendre à en fredonner certains refrains, preuve de leur efficacité.

Fischer n'a pas abandonné ses expérimentations Hip-Hop avec une introduction électronique nommée « Human », qui fait écho à un titre du même nom sur l'album Morbid Tales. La suite est le percutant et ravageur « Seduce Me Tonight », redoutable uppercut de Heavy-Thrash au phrasé presque Rap. Le refrain colle au cortex avec ténacité. Il en va de même avec le vengeur « Petty Obsession ». « (Once) They Were Eagles » débute de manière ultra-Thrashy, avant de se poursuivre par une cavalcade meurtrière de Heavy-Metal mortel très imprégné de Iron Maiden.

« Cherry Orchards » est une merveille de tube sombre, au riff menaçant et au refrain vicieux. Le chant féminin sur les couplets reconnecte cet album avec son prédécesseur, beauté froide et gothique sur du Heavy-Metal roublard. « Juices Like Wine » est un fulgurant décollage interstellaire, accélération trépidante de Speed-Metal. Stephen Priestly assure un travail à double grosse-caisse de premier ordre. Le chant de Fischer sur les couplets colle à nouveau avec l'album précédents, avant que son timbre vicieux vienne sussurer sournoisement le refrain. « Little Velvet » est un très bon Heavy-Metal, implacable et massif, quant à « Blood On Kisses », il retrouve l'envolée de « Juices Like Wine ». « Downtown Hanoi » est le morceau le plus faible du disque, sorte de motif répétitif retrouvant le tempo massif des premiers albums. Pourtant, le thème finit par lasser quelque peu, bien qu'il reste d'un niveau de qualité tout-à-fait convaincant.

L'album se termine par deux météorites de tout premier niveau. Le premier est « Dance Sleazy ». Tempo frénétique, guitares galopantes, Tom Fischer chante avec son timbre le plus nasillard et arrogant une drôle d'invitation à danser, sexy et malsaine, pleine de morgue et de vice. La seconde comète finale est « Roses Without Thorns ». Mortelle morsure dans les chairs, elle est une synthèse de Heavy-Thrash-Metal ultra acéré. Le tempo est vif, les guitares créent une chapelle de riffs ardents, tornade de Metal fatale. Tom Fischer retrouve toute son agressivité vocale, les deux guitares jouent même une sorte d'harmonie noire sur les ponts entre les couplets et les refrains. Oliver Amberg s'envole littéralement vers le ciel avant de faire exploser le vaisseau en plein ciel dans un fracas de débris d'acier brûlant.


L'album est complété par deux faces B de simple : « Tease Me », embardée de Speed-Metal sans concession, et par la version live de « Mexican Radio » captée à l'Hammersmith Odeon en 1989. L'ensemble permet d'avoir un aperçu complet de cette mouture de Celtic Frost que son géniteur cherche tant à enterrer. Si certes ils avaient l'air un peu niais avec leurs permanentes, combien de groupes de Metal eurent des looks idiots dans les années 80 et firent pourtant de la bonne musique ? Judas Priest avaient-ils l'air plus malin avec leurs looks cuir et clous ? Et Slayer à la fin des années 80, en total look skate-football américain ? Mais on ne pardonne décidément rien à un groupe qui sut initier autant de vocations et de passions, et dont la légende reste un mythe. Le génial Tom Fischer n'a fait avec ce disque que révéler ses failles d'homme, et il osa, un jour composer un simple très bon disque de Heavy-Thrash-Metal plutôt qu'une nouvelle pierre angulaire de la musique électrique contemporaine. Sale temps pour les génies.

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samedi 6 mai 2017

CRAZY HORSE 1978

"Crazy Moon n'aura pas de successeur dans les prochaines années, Neil Young connaissant un regain d'intérêt pour son groupe. "

CRAZY HORSE : Crazy Moon 1978

Le soleil transpire à travers les gros nuages gris qui s'amoncellent au-dessus de la banlieue d''Amiens. L'humidité est dense, le froid saisissant en ce mois d'avril. Il fait certes moins froid et la neige est partie, mais le climat n'est guère avenant. Moi et mes camarades commençons à préparer une difficile période de concours qui va rendre notre emploi du temps encore plus chargé qu'il ne l'était déjà. Mais cela n'est rien comparé à l'atmosphère épouvantable de drame familial qui règne autour de moi. J'étais en couple depuis quelques mois avec une jeune fille de ma promotion. Une histoire improbable, nous ne nous y attendions absolument pas, mais ce fut quelque chose de fort, de passionné. Nous étions très complices, très amoureux, heureux. Et puis le destin en décida autrement. Sa sœur se tua à moto en février, réduisant en cendres cette famille soudée. Inutile de détailler les rebondissements de cette période tragique : l'enterrement, le cimetière, mes beaux-parents d'alors inconsolables. Et puis bientôt, il y eut la désagréable sensation que j'étais de trop dans le scénario. Ma copine et moi nous sommes accrochés quelques semaines, avant qu'un nouveau drame, sentimental celui-là, s'installe. Elle s'éloigna de moi, je me sentis rejeté, sans pouvoir faire quoi que ce soit alors que je tentais de faire de mon mieux du haut de mes vingt ans.

Ce fut l'une des périodes où le Blues me toucha au plus profond. Je jetai mon dévolu dans les grands bacs à soldeurs du rayon culture du supermarché local. Il y avait des centaines de disques, beaucoup de variété française et internationale, et parfois quelques disques fabuleux. L'un d'eux fut l'album éponyme du Jeff Beck Group de 1972. Il y eut aussi des Led Zeppelin, des Bob Dylan…. Et puis il y eut celui-là. J'en découvris l'existence au hasard d'une chronique de disque dans la presse musicale, mais de là à le trouver dans un grand bac à soldes…. Il était pourtant là, entre mes mains, avec sa pochette d'origine, ces chevaux fous sous la lune. J'eus du mal à le croire, je regardai les titres, le nom des musiciens, c'était bien lui, pour une petite poignée d'euros. Il allait ensoleiller mon week-end solitaire, ma dulcinée étant repartie, seule cette fois, en Normandie pour retrouver sa famille et passer d'innombrables heures avec sa mère sur la tombe de sa sœur. Je me souviens encore de ces journées passées à fleurir une tombe, à regarder des photos, comme si ils avaient perdu tous leurs enfants. C'est que ma copine de l'époque était un peu ronde, et faisait des études dans le domaine agricole, pendant que sa sœur, fine et élancée, se destinait à être avocate. La fille brillante de la famille, fauchée en pleine jeunesse, ne restait que le second choix, sur lequel le poids familial allait se reposer, lourdement, comme la porte d'un château-fort. Je ne comprendrai cela que quelques semaines plus tard, mais je n'avais plus rien à faire dans le paysage. Il me faudra le comprendre au bout d'une longue période de torture mentale aussi hypocrite que blessante.

Je me retrouvai donc seul dans ma chambre, déprimé, ouvrant la cellophane de ma nouvelle acquisition, un soir d'avril, la nuit était tombée. Je fis jouer le disque, et je fus ébloui par le premier morceau : « She's Hot ». Le tempo rapide, et ces notes de guitare métalliques, griffant le coeur comme de vieux éclats rouillés, me transcendèrent. La mélodie était merveilleuse, entre amertume et conquête fière. Les paroles étaient ouvertement sexistes, mais il n'y avait aucunement l'atmosphère machiste d'un mauvais titre de Metal des années 80. Ca sentait la loose à plein nez.

Crazy Horse en 1978, c'est le groupe qui accompagne Neil Young depuis fin 1968. Ce que l'on sait moins, c'est qu'il s'agit d'un groupe à part entière. Ils s'appelait au départ les Rockets, et Neil Young les trouva tellement bon qu'il les fagocita pour en faire son groupe d'accompagnement. Un disque éponyme sortit en 1968 sous le nom des Rockets avant que Young ne les rebaptise Crazy Horse. Le groupe tourne alors autour de trois musiciens pivots : Ralph Molina à la batterie, Bolly Talbot à la basse, et Danny Whitten à la guitare. Les Rockets étaient un quintet, et quelques musiciens périphériques complétèrent le line-up : Nils Lofgren à la guitare, Jack Nitzsche au piano, Georges Whitsell à la guitare et au chant et Bobby Notkoff au violon.

La musique de Neil Young fut littéralement transfigurée par ce groupe, et elle devint de très bonne à fabuleuse. Everybody Knows This Is Nowhere en 1969 est un album majestueux, faisant la part belle à cette électricité dense sur fond de mélodies Country-Rock. Du Country Hard-Rock comme le qualifia Rolling Stone en 1970. Neil Young n'est jamais aussi bon qu'avec Crazy Horse, mais l'histoire merveilleuse connaîtra elle aussi un brutal coup de frein. Danny Whitten, toxicomane, fut retrouvé mort par overdose en 1972. Jusqu'à cette date, le Crazy Horse enregistrait pour Neil Young, mais le vieil apache, trop occupé avec Crosby, Stills And Nash, puis avec ses albums acoustiques comme Harvest, laissa le Crazy Horse libre de ses occupations. Trois albums virent le jour, fort de ce Country-Rock musclé, dotés de très bonnes chansons, preuves si il en est que Crazy Horse était plus qu'un brillant groupe d'accompagnement. Sa force résidait aussi dans les idées musicales apportées aux chansons superbes de Neil Young. La mort de Whitten brise l'élan du Crazy Horse, et mentalement Neil Young, qui va mettre trois ans à s'en remettre, se sentant coupable d'avoir viré Whitten la veille de son overdose.

Le reste de Crazy Horse enregistrera avec lui le magnifique et crépusculaire Tonight The Night, publié en 1974. Mais c'est avec la trouvaille du guitariste Frank « Poncho » Sampedro que le groupe revit. Réduit à Billy Talbot et Ralph Molina, il devient donc un trio avec Sampedro. Neil Young enregistre avec eux le magnifique Zuma en 1975, puis en 1979, Rust Never Sleep. Mais le vieux Neil aime à varier les plaisirs, et en 1978, il enregistre le très Country Comes A Time. Sampedro, Talbot et Molina décide donc d'enregistrer un nouvel album sous leur seul nom. Des amis viennent donner un coup de main aux pianos et aux cuivres : Barry Goldberg, Ben Keith, Steve Lawrence…. Et puis, Neil Young, qui s'ennuie un peu à jouer uniquement de la guitare acoustique, vient prêter main forte. Il offre donc sa guitare métallique et ses choeurs à son groupe d'accompagnement, se mettant en retrait derrière lui plutôt que d'en être le leader.

Inutile de dire que Crazy Moon ressemble furieusement à Neil Young And Crazy Horse. Le son est totalement identique, c'est flagrant. Pourtant aucune composition n'est de Young. Sampedro, Molina et Talbot se partagent le travail, et les onze chansons proposées sont toutes magnifiques, enluminées de la guitare magique de Neil Young. Ce dernier leur donne un lyrisme magique, une vibration unique, qu'il n'atteindra finalement qu'à quelques occasions, en concert notamment sur Live Rust ou Weld. Le son est brut, puissant, profond, et la mélancolie déchirante tout au long de l'album. Même les morceaux typiquement Rock piquent le coeur. « She's Hot » qui ouvre le disque est un parfait exemple de cette volonté de rocker tout en gardant une amertume profonde. « Going Down Again » a ce lyrisme grave, entre lumière et obscurité que l'on trouve aussi chez Neil Young sur « Powderfinger » ou « Cortez The Killer ». « Downhill » et « That Day » sont aussi de cette trempe magnifique.

Parfois, le Crazy Horse ouvre un peu le rideau sur la fenêtre et laisse entrer la lumière. Plusieurs morceaux sont typiquement Country-Rock, épiques et doux, chaleureux : « Lost And Lonely Feelin », « End Of The Line » ou « Too Late Now ». « Dancin Lady » est plus immédiatement Rock, comme « New Orleans », qui louche sur ce Heavy-Country Rock typique pratiqué avec Neil Young sur « Down By The River ».

« Love Don't Come Easy » est un morceau plus curieux, bien que cohérent avec le son de Crazy Horse. C'est une belle ballade rapide qui rappelle fortement les Doobie Brothers, très californienne dans sa mélodie douce amère. C'est un morceau de soleil couchant, à la fois lumineux et touchant, brodé d'un saxophone chatoyant. L'album se termine sur le splendide « Thunder And Lightning », superbe quintessence du son de Crazy Horse : électricité lumineuse, mélodie mélancolique, choeurs luxuriants, chorus épiques…

Crazy Moon n'aura pas de successeur dans les prochaines années, Neil Young connaissant un regain d'intérêt pour son groupe. Rust Never Sleep, Live Rust puis Reactor verront le jour entre 1979 et 1981, ne laissant guère de temps à Sampedro, Molina et Talbot. A l'écoute de cet album, on comprend que Crazy Horse est plus qu'un simple trio d'accompagnement, c'est une force de composition, qui donne toute la magie aux compositions de Neil Young. Si celles-ci sont brillantes et sont la matière à des albums superbes, l'apport de Crazy Horse est indéniable. On sent Neil Young galvanisé, capable d'improviser des heures et des heures avec eux. Seul le Crazy Horse a la capacité de relancer sans cesse la machine, de l'alimenter en inspiration sans cesse. Neil Young leur doit beaucoup, et sa contribution sur ce disque est un juste retour des choses.


Ma vie va galoper péniblement comme ces chevaux fous aux yeux exorbités sous la lune maléfique. Ce diamant américain va contribuer à ensoleiller quelque peu ces jours troublés, et sera ma source de bienveillance pour les épreuves à venir. Il y a beaucoup d'espoir dans le marasme avec cette musique, et seuls Crazy Horse et Neil Young eurent ce don très particulier.

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