mercredi 20 septembre 2017

40 WATT SUN 2016

"Par où commencer ? Par 40 Watt Sun par exemple, par un disque beau à pleurer."

40 WATT SUN : Wider Than The Sky 2016

Les perles se dispersent désormais dans l'océan de l'oubli dans une indifférence quasi-générale. Ce monde est-il devenu à ce point fou et formaté pour ne plus ressentir la vibration de la bonne musique, quelque part dans son coeur étriqué et rabougri ? Je vis une période passionnante en ce moment. Je ne cesse de découvrir des groupes nouveaux et formidables, éblouissants de personnalité et de créativité, imprégnés de la meilleure musique pour en créer une nouvelle, puissante, forte, émouvante.

J'ai plusieurs fois pensé avoir fait le tour de la question. Il me semblait que je n'avais découvert que le meilleur, et que seuls quelques recoins obscurs me procureraient un peu d'excitation, juste assez pour ensoleiller mes prochaines années d'homme, jusqu'à ma tombe. Je me refusai pourtant à tenter de chercher la quintessence, cette gymnastique stérile qui consiste à résumer le Rock à une poignée de groupes et de disques qui auraient tout créer, tout inventer, et auraient été à l'origine de tout, réduisant tous les successeurs à de vulgaires copieurs. Je gardai confiance, et je partis à l'aventure. Et je trouvai de quoi m'enthousiasmer, m'apportant cette joie immense d'écouter un disque miraculeux qui vous pose sur un nuage des semaines durant. Oui, des groupes des années 2010 m'ont procuré ce plaisir, le même que celui de ma découverte du II de Led Zeppelin ou du Live And Dangerous de Thin Lizzy. Mais ce n'est pas un disque par ci par là, mais des dizaines. Je suis fou de joie, excité, prolixe.

Par où commencer ? Par 40 Watt Sun par exemple, par un disque beau à pleurer. Sorti en 2016, il est déjà presque introuvable, ou à des prix prohibitifs. Publié en auto-production, il n'est disponible que sur le site du groupe, et le plus souvent en double album vinyle ! Incroyable est le destin de ce groupe et de son leader, le guitariste et chanteur Patrick Walker. Incroyablement maudit, il faut bien l'avouer. La mélancolie profonde ne fait pas vendre. La mélancolie clichesque, si, lorsque les sentiments, les réactions, les analyses, les fautes et la rédemption au sens chrétien du terme entrent parfaitement dans le cadre ce que la société à coutume de répandre au cinéma, à la télévision….

Patrick Walker est un garçon sensible, imprégné de littérature, de musique et de cinéma, d'une modestie et d'une timidité maladive. C'est seulement par la musique qu'il expie son âme torturée, parfaitement incapable d'expliquer dans ses très rares interviews d'où viennent tous ces tourments. Oh Walker n'expose pas des tracas atroces, des histoires malsaines de viols, de meurtres sordides ou autres joyeusetés glauques tirés d'un scénario de film d'horreur ou de la page faits divers. Non, il évoque des sentiments profondément humains, ceux d'un être parfaitement banal, dans une vie normale, mais dont l'extrême sensibilité ressent au plus profond chaque tracas de l'existence. Sans être misérabiliste, Walker est réaliste, désarmant de justesse et de sincérité. Il analyse avec cette acidité toute britannique une vie grise et ordinaire, voguant au gré des joies et des peines, de l'amour et de ses ruptures. Il explore la solitude, la trahison, la place de l'homme ordinaire dans le vaste monde, cette confrontation à l'immensité, mais aussi l'envie de fuir, de s'évader, de voir plus loin, l'espoir qui se voile derrière la brume du quotidien.

Patrick Walker n'est pas prolixe, mais a produit en vingt ans quatre disques majeurs. Les deux premiers sont issus d'un premier trio du nom de Warning. Noir dessein de Doom-Metal infernal, les thèmes sont aussi âcres que la musique est lourde et obsédante. Malheureusement, Warning n'a ni le look Metal adéquate, ni un nom très original : il doit y avoir un Warning par pays. The Strength To Dream en 1999 et surtout le fantastique Watching From A Distance en 2006 deviennent cultes, distribués puis réédités sur de petits labels de passionnés. Autre inconvénient : Patrick Walker n'aime pas trop tourner, estimant que la scène dégrade sa musique d'une part, et qu'il ne s'y sent absolument pas à l'aise d'autre part. Jouer des heures oui, mais dans son cottage au fin fond de l'Essex. Se mettre à nu en public est décidément une épreuve pour ce poète dont la destinée secrète rappelle celle de Nick Drake au début des années soixante-dix, la dépression et la drogue en moins. Walker est un garçon éminemment modeste, mais au talent immense. Et son humilité est sans doute son plus grand défaut.

Lorsque Warning disparaît à la fin des années 2000, Walker fonde un nouveau trio avec le dernier batteur de Warning : Christian Leitch. William Spong prend la basse, et en 2011, le nouveau trio nommé 40 Watt Sun publie son premier album : The Inside Room. La réputation flatteuse de Warning a précédé le nouveau groupe, et c'est le label international Metal Blade qui signe 40 Watt Sun. Finies les autoproductions, place à une vraie distribution, une vraie promotion. Il semble que ce nouveau groupe soit celui de la consécration. Musicalement, The Inside Room est dans la directe lignée de Warning, avec toutefois un brio tout-à-fait exceptionnel dans les atmosphères. 40 Watt Sun n'est pas simplement Doom-Metal, dans la voie tracée par le premier album de Black Sabbath. Les cinq longs thèmes de près de dix minutes développent des climats riches, intenses, entre lande anglaise et noirceur crasse d'un port écossais. La poésie n'est plus seulement dans les textes, elle se transpose aussi à la musique électrique. Walker tapisse des riffs vrombissants et scintillants d'électricité sauvage, comme des rayons de soleil à travers les nuages gris et blancs de la côte normande, une matière sonore étourdissante. En quelques infimes variations de tonalité, on passe du rire aux larmes, de la lumière à l'obscurité. The Inside Room est la quintessence du Doom-Metal britannique, porté par la voix de Walker. L'homme ne hurle pas, ni ne grogne. Il chante de son timbre profond, chaud et sincère. Son intonation est incroyablement expressive, proche d'une déclamation théâtrale.

Pourtant le miraculeux contrat avec Metal Blade tourne court. Des histoires de droits impayés noircissent le tableau, et 40 Watt Sun met cinq longues années à se défaire de son ancien contrat. Le nouveau disque est déjà prêt, mais ne convient pas à Metal Blade qui veut un disque de Doom électrique. 40 Watt Sun est sommé de revoir sa copie, et Walker entre dans une colère noire. Il se bat contre vents et marées, et y perd des plumes. Finalement, le dit album sombre corps et âme, et une fois libre, Walker se remet au travail avec une page blanche.

Personne ne sait alors pourquoi 40 Watt Sun n'a pas sorti de nouveau disque depuis 2011. Lorsque paraît Wider Than The Sky, le choc est immense. Patrick Walker a troqué sa Gibson Les Paul Studio noire pour une guitare acoustique amplifiée. Comme John Martyn, il jongle entre l'écho de l'acoustique, et la rage de l'électricité, et propose six magnifiques morceaux oscillant autour des dix minutes, avec le somptueux « Stages » de plus de seize minutes. Ce qui est ahurissant, c'est que Patrick Walker n'est pas un soliste de génie, un héritier de Jimi Hendrix. Il est plutôt l'enfant tourmenté de Robin Trower, la virtuosité Blues en moins. Pas que Walker soit un mauvais guitariste, bien au contraire. Son style est inimitable, unique. Mais il n'est pas un bavard. Il n'aime pas se répandre, voler la vedette. Ce qui l'intéresse, c'est la mélodie et le chant. Il aime ses longs morceaux grondant comme les vagues le long des falaises calcaires dans le ciel gris. Il aime la mousse verdoyante sur les toits, les routes noires sous la pluie, le vent qui fait claquer les enseignes des pubs. Il aime être cet homme pensif et solitaire, la pinte à la main pendant que la joie quotidienne s'écoule : la mélancolie, le romantisme, la poésie…. Patrick Walker trouvera un alter-ego en Kimi Karki, guitariste du trio Doom légendaire Reverend Bizarre et actuel leader de Lord Vicar. Les deux sont obsédés par le Folk acoustique Celte, ces mélodies à la fois tristes et enchantées.

« Stages » est un miracle à ce niveau. Seize minutes de divagation pure au bord de la côte, les pieds s'enfonçant dans les galets noirs et ocres. Le vent et les embruns balayent le visage de l'homme rouquin à la barbe fleurie. Sa chemise de travailleur en flanelle bat sous les bourrasques froides de la Manche, les manches pourtant retroussées, comme une pause dans le travail laborieux. « Stages » explose en une lumière blanche grandiose, incandescence froide et miraculeuse.

« Beyond You » est une palette de gris obscur. La pluie ruisselle sur le toit, le vent froid étreint les chairs. Les gouttes tombent du toit comme des larmes. La lande plie sous les bourrasques du large, quelques fleurs violettes viennent briser l'alternance de gris foncé du grès et le vert des herbacées rases. Jamais Patrick Walker ne lâche sa victime. Après huit minutes d'intensité électro-acoustique, il fait retomber le morceau dans une poussière de guitare et de piano acoustique, comme des cendres volant dans le vent, Leitch effleurant ses caisses de ses balais.

« Another Room » est un abysse de cruauté infernal. Le tempo est lourd, lent, obsédant, teinté de cette guitare électro-acoustique. On retrouve le Warning incantatoire avec cette subtilité Folk. Presque douze minutes de procession se dessinent devant nous, et c'est vertigineux. « Pictures » accélère nettement le tempo. Ce qui fait la magie est la ligne vocale, enivrante. C'est un souffle, une expiration de poésie magique.

« Craven Road » revient sur les sentiers terreux de la douleur infinie. On pourrait penser à de l'ennui, mais il n'en est rien. Ces hommes prennent votre coeur et ne vous le rendront qu'à la fin. Le chemin creux, comme dans le Pays de Galles, comme en Normandie. Le chemin de la lâcheté aussi, celui qui surprend, celui qui ne prévient pas. L'amertume est totale, intense, insupportable. Pourtant, on écoute cette déclamation poétique avec une avidité surprenante. C'est qu'elle n'est pas exsangue de poésie et de subtilité. Comme tous les morceaux, il est impossible de stopper la musique. Qu'importe si le même thème se traîne sur d'entières minutes. La voix de Patrick Walker est celle d'un père maladroit, qui aimerait être juste et droit, mais qui n'a que des défauts à révéler. « Craven Road » s'illumine en accords haut perchés, comme un rayon de soleil dans le ciel d'octobre. « Marazion » clôt le disque en douceur, comme si tout n'était que futilité. Mais si vous avez écouté ce disque jusqu'à ce point, vous n'êtes déjà plus tout-à-fait le même.


Il est évident qu'avec pareil disque, 40 Watt Sun ne vise pas la tête des classements de vente d'albums. Mais l'incroyable puissance émotionnelle de cette musique couplée à l'image profondément différente des clichés Metal auraient dû faire du trio de Patrick Walker un OVNI magnifique prompt à rassembler bien des publics. Il n'en sera rien, et 40 Watt Sun demeure une énigme autant qu'un groupe culte pour les amateurs qui ont fait l'expérience. Walker a depuis reformé Warning et tourne à travers les Etats-Unis, profitant de son aura magnétique intacte.

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lundi 11 septembre 2017

JOHN LEE HOOKER 1966

"L'enregistrement a été réalisée sur le vif, tel que le conçoit Hooker : en direct en studio. "

JOHN LEE HOOKER : It Serves You Right To Suffer 1966

Nous sommes à la croisée des Mondes. La musique subit actuellement une mutation inédite, impactant jusqu'à ses racines les plus profondes. L'électronique, les logiciels, les platines sont partout. Ils dominent désormais la totalité de la production musicale actuelle, que ce soit dans les musiques populaires comme dans chez les artistes plus branchés. Les instruments électro-acoustiques sont désormais réduits à une fonction quasi-décorative. Les musiques séculaires du 20ème siècle, Jazz, Soul, Blues, Rock, ne réapparaissent que sous formes de gimmicks grossiers ou de samples piqués sur d'antiques albums vinyles. Les musiciens des années 60-70 sont désormais devenus des reliques de l'Ancien Temps qu'on exhibe pour construire une sorte de continuité artistique qui n'existe pas. Rolling Stones, Paul MacCartney, Neil Young cherchent des successeurs pour passer le témoin, l'héritage, mais il est déjà rangé dans le grenier. Il ne peut pas y avoir de successeur, car le monde de la musique, la manière de la faire et de la consommer ont drastiquement changé. Nous sommes à l'heure du zapping, rien ne s'écoute en profondeur, on se contente d'un refrain à chantonner, puis on passe à un autre. L'album, l'oeuvre musicale n'existent plus. Ce sont désormais des objets de nostalgies, des souvenirs que l'on ravive afin de relever les compteurs. Les rééditions sont achetées par les amateurs désormais sexagénaires et par quelques initiés trentenaires. Les générations suivantes se repaissent d'Electro, de musiques urbaines, sonorités de leur époque, sans se soucier si ces musiques disposent d'une âme. On écoute en club, en soirée, sur son smartphone, d'une oreille distraite.

On ne cherche plus le sens profond d'une musique, ce qu'elle peut véhiculer comme sentiments, quelle corde elle fait vibrer en nous. Elle doit être clinquante et dansante, clichesque pour être facilement assimilable. L'écoute de l'album, assis, concentré dans son canapé, avec le casque haute définition sur les oreilles en décortiquant la pochette est terminée. Notre monde est celui de la consommation, et la Soul, le Jazz, le Rock et le Blues ne sont plus qu'une affaire d'initiés barbants et grisonnants. Si le refrain catchy n'arrive pas au bout d'une minute, on s'ennuie et on zappe.

A quoi bon un disque de Blues en 2017 ? C'est une question quasi-philosophique. Je ne peux me résoudre à ce que cette musique finisse dans les abysses de l'oubli avec une telle puissance émotionnelle en elle. Quelle musique moderne a cette force humaine intrinsèque ? Pas beaucoup assurément. Seul le Stoner-Rock et le Doom-Metal poursuivent à leur manière l'oeuvre magique de la musique ancestrale : véhiculer des émotions, faire ressentir la musique au plus profond de l'auditeur, lui parler, aller chercher en lui ses souvenirs, l'interroger, le faire voyager intérieurement. Y a-t-il encore de la place dans le spectre sonore du 21ème siècle pour la voix et la guitare de John Lee Hooker. Ce poète urbain, analphabète, parfait autodidacte en tout, sut atteindre par sa sincérité le coeur des mélancoliques du monde entier. Il y a toujours quelque chose de nous dans la musique comme dans les textes de John Lee Hooker. Ses constats simples, cinglants comme des coups de ceinture sur la chair noire, ces sentiments humains qui se déchirent sous le joux du quotidien, s'entrechoquent avec les joies brèves et illusoires du sexe et de l'alcool. John Lee Hooker avait un coeur immense, et l'oeil acéré pour repérer la situation qui parle au plus grand nombre.

Au début des années soixante, John Lee Hooker est un vieux routard du Blues. Né en 1917, John Lee a cinquante ans, et déjà plusieurs vies derrière lui. De ce pasteur qui lui enseigna les rudiments de la guitare dans un jukejoint d'une plantation de coton vers Tupelo, dans le Mississippi, jusqu'à ses premiers enregistrements à la fin des années quarante, seul avec sa guitare acoustique et son mocassin battant la mesure sur une planchette de bois. Il grave ses premières chansons, devenues de véritables pierres angulaires du Blues : “Boom Boom”, “Boogie Chillen”…. L'historien-musicologue retient souvent cette période, celle où John Lee joue son Blues de la manière la plus pure et la plus dépouillée, directement en provenance du bayou.

Hooker vit de boulots d'ouvriers, entre deux enregistrements pour des labels foireux et quelques sets dans les clubs noirs américains le week-end. A la fin des années cinquante, il ne se fait plus trop d'illusions sur l'éventualité de percer un jour et devenir un musicien professionnel. C'est au cours de cette période, résidant à Detroit, et travaillant dans les usines automobiles de la ville qu'il se convertit à l'électricité. Il branche sa guitare dans un amplificateur, et fixe une capsule de bière sous sa chaussure pour taper plus fort le rythme.

Le Blues revient à la mode en Europe, grâce à quelques initiés anglais, au début des années soixante. Alexis Korner et Cyril Davies convertissent toute une jeune génération de petits anglais à cette musique noire américaine puissante, qui, couplée à la vivacité du Rock des Beatles, pourrait donner des résultats particulièrement percutants. Ainsi vont apparaître les Rolling Stones, les Pretty Things, les Yardbirds, et puis tout le British Blues Boom. John Lee Hooker, par son jeu électrique percussif, séduit les jeunes anglais, tout comme le Blues de Muddy Waters et d'Howlin Wolf, les deux autres références incontournables. John Lee signe avec la major MCA, et se voit confier un groupe de jeune blanc-becs pour l'accompagner. Il poursuit alors l'électrification de sa musique.

Cela va bien évidemment diviser les amateurs, entre les puristes qui trouvent inconcevables que Hooker puisse jouer sa musique avec un groupe blanc sans la dénaturer. D'autres se réjouissent que le bluesman puisse enfin accéder à un plus large public. Et John Lee en est le premier satisfait. Il se voit accompagner par les meilleurs groupes anglais en Europe : les Groundhogs, les Yardbirds, John Mayall…. Il n'en revient tout simplement pas de soulever un tel enthousiasme, lui qui n'est qu'un modeste musicien de Blues survivant de petits boulots.

Si il me fallait choisir un de ces excellents disques MCA, je choisirais incontestablement Serve You Right To Suffer de 1966. Le son est sublime, l'accompagnement simple et juste. John Lee Hooker est particulièrement mis en valeur : sa guitare est prédominante, sa voix également. David Francis tient la batterie et Milt Hinton la basse. Joseph Barry Galbraith vient seconder toute en discrétion le patron. L'enregistrement a été réalisée sur le vif, tel que le conçoit Hooker : en direct en studio. Une journée suffira, le 23 novembre 1965, pour capter ces huit morceaux à New York. Toute les compositions sont de Hooker, excepté un morceau Soul de Berry Gordy : “Money”.

“Shake It Baby” est un superbe Boogie, au tempo impeccable, sur lequel Hooker montre toute l'étendue de sa maîtrise sur ce genre de morceau. Il écrit ici les tables de la loi du Boogie qui serviront aux Rolling Stones, à Status Quo ou à AC/DC. “Sugar Mama” est une autre merveille, plus lente et amère, qui servira de matériau de base à Rory Gallagher pour son trio Taste. Les Blues lents sont tous sublimes : le poignant “Decoration Day”, “Serve You Right To Suffer”… La reprise de “Money” est trépidante. Totalement déconnectée de sa source Soul Motown, Hooker conserve un trombone, mais en fait un dangereux Blues rageur, s'appropriant avec talent le morceau, lui qui rechignait à jouer les chansons des autres. John Lee ne se sentait jamais plus à l'aise qu'avec ses compositions. Il fallait que la chanson lui parle, qu'elle évoque ses souvenirs afin de pouvoir s'y immerger totalement.


Par la suite, les musiciens psychédéliques américains vont venir lui prêter main forte : Canned Heat en 1970, Steve Miller et Al Kooper en 1971, Van Morrison en 1972. John Lee Hooker va connaître une renaissance populaire au cours des années 80 et 90, reconnaissance tardive mais méritée d'un homme qui sut rendre magique chaque disque avec ses chansons, sa voix et sa guitare inimitable.

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dimanche 3 septembre 2017

REVEREND BIZARRE 2005

"Ce second album va montrer la capacité du trio a accéléré le rythme."

REVEREND BIZARRE : II : Crush The Insects 2005

Le besoin de domination et de puissance de l'homme se traduit sous différentes formes depuis l'enfance. Il commence par l'identification à des super-héros de films ou de dessins animés. Puis il apparaît plus sournoisement par la réaction à l'impossibilité de se faire entendre dans ce monde schizophrène et oppresseur. Ne pas partager l'opinion générale et dominante est le meilleur moyen de vivre durablement ce sentiment angoissant de frustration. Il paraît que cela attise la capacité de l'homme à se dépasser. Je ne partage pas cette maxime libérale, le combat étant souvent perdu d'avance de par l'ampleur de la lutte annoncée face à un système qui ne supporte pas les extravagances allant à l'encontre de ses objectifs politiques et économiques. Toutefois, la rage engendrée fait pousser des fleurs du Mal absolument délectables.

Le Doom-Metal est l'une de ces excroissances diaboliques qui permet à une petite communauté d'amateurs éclairés de survivre dans ce monde navrant. Ecouter du Doom, c'est non seulement ne pas vouloir écouter la musique dominante, mais c'est aussi avoir foi en des principes de composition et d'interprétation qui ont permis au Rock de briller au firmament de la musique depuis cinquante ans. Seule compte la rébellion face au système, et de jouer de la musique sans contingence commerciale d'aucune sorte. Les musiciens y expriment un respect profond pour les grands architectes du Heavy-Metal ancestral : Black Sabbath bien sûr, mais aussi Pentagram, The Obsessed, Saint-Vitus et Witchfinder General.

Lorsqu'apparaît Reverend Bizarre sur la scène métallique au début des années 2000, le trio originaire de Finlande décide de jouer à fond la carte de la communauté d'initiés, non sans un humour grinçant. Formé en 1995, Reverend Bizarre a la volonté de jouer un Doom-Metal directement inspiré des mentors initiaux, sans autre aspiration d'évolution ou d'originalité aucune. Ils n'hésitent pas à parodier certaines pochettes de disques mythiques sur celles de leurs EP et LP : Vincebus Eruptum de Blue Cheer pour la compilation de leurs premières démos Slice Of Doom en 2004, ou la photo intérieure de Paranoid de Black Sabbath sur celle de In The Rectory en 2002. Les références démoniaques sont aussi régulières, les citations du mage Aleister Crowley, inspiration d'Ozzy Osbourne ou Jimmy Page, offrant un univers de choix. Le trio se met en scène dans des cimetières, mais n'hésitent pas à illustrer la pochette de son troisième album de photos d'enfance des trois musiciens. Cet humour à double tranchant plaît au moins autant que la musique du groupe, implacable.

Reverend Bizarre a la capacité de produire des brûlots aux tempi nerveux comme de longues mélopées possédées et lancinantes, imprégnées de riffs pachydermiques. Le guitariste Kimi Karki, alias Peter Vicar est un prince du riff. Il développe avec parcimonie des chorus mesurés, divagations du thème principal créant une montée en puissance lyrique qui fait décoller le morceau vers la stratosphère avant de le faire lourdement retomber dans la poussière.
Après la publication de son premier album en 2002, Reverend Bizarre devient rapidement le leader de la scène Doom de par sa forte identité. Même si la formation joue toujours dans de petites salles, il obtient l'accès aux scènes spécialisées de toute l'Europe, et impressionne par sa capacité à recréer en direct l'incroyable émulsion obscure qui imprègne ses albums. La voix du bassiste-chanteur Sami Hynninen, alias Albert Witchfinder y est pour beaucoup. Plaintive, incantatoire et possédée, elle est puissante et variée, avec beaucoup d'ampleur. Après un EP aussi long qu'un album, Harbinger Of Metal en 2003, et plusieurs split-singles avec divers groupes croisés sur la route, Reverend Bizarre revient avec un second album en 2005 : II : Crush The Insects.

In The Rectory Of Bizarre Reverend avait fortement insisté sur les tempi lourds et lents, ce second album va montrer la capacité du trio a accéléré le rythme, du moins sur la première partie du disque. D'entrée, ils frappent fort avec un premier morceau en forme d'hymne au Doom-Metal : « Doom Over The World ». Démarré comme des coups de semonce, il galope bientôt à travers la forêt épaisse de Finlande et les steppes enneigées. Reverend Bizarre y affirme sa volonté de faire triompher sa musique sur la médiocrité navrante de ce monde merdique. Sentencieux, menaçant, misérabiliste parfois, Reverend Bizarre ne manque pas d'humour, le morceau se terminant en rires alcoolisés au milieu de tintements de bouteilles de bière. Comme si le groupe avait chanté cet hymne au Doom un soir où l'on refait le monde avec les amis autour d'un verre, et que tout semble possible avant que la réalité ne revienne à nous le lendemain matin. Le riff entêtant est une réussite totale, ravageur, massif, obsédant.

Il est suivi par le féroce « The Devil Rides Out », rocher dévalant littéralement la montagne et écrasant tout sur son passage. Le rythme de batterie est heurté, fracas de caisses infernal. Guitare et basse grognent comme des bêtes fulminantes. La voix de Hynninen est magnifique, véritable instrument survolant le tapis de bombes. Conteur maléfique, il dompte la bête qui gronde dans son dos. « Cromwell » est un Heavy-Doom rapide, à la rythmique plus traditionnelle mais encore peu usitée chez Reverend Bizarre.

Après ces trois shoots de speed, le trio revient à ses gammes classiques avec cinq massives stèles de granit Doom oscillant largement autour des dix minutes. Le temps de l'entrain guerrier laisse la place à la noirceur la plus totale. « Slave Of Satan » ouvre le bal avec sa ligne de basse sonnant comme un tocsin distordu. La batterie et la guitare arrivent comme les pas d'un géant de pierres, le Golem faisant trembler le sol. Ce Doom est épique, désespéré, mais profondément addictif, comme une procession malfaisante. La ligne de chant lyrique fait encore une fois beaucoup pour rendre le morceau original. « Council Of Ten » poursuit dans cette même veine, bien que le désespoir ait laissé la place à la menace.
« By This Axe I Rule » début comme un nouveau morceau incantatoire se roulant dans la wah-wah psychédélique avant de s'accélérer brutalement. Il se mue en un voyage épique. Le chorus de guitare est impeccable, court et concis. Puis, le morceau replonge dans les abysses de la procession infernale.

L'album se clôt par « Fucking Wizard », qui deviendra un classique de scène, leur « Black Sabbath » à eux, et dont le riff a d'ailleurs quelques similitudes. Rappelons aussi que Black Sabbath composa un morceau se nommant « The Wizard ». La ligne de chant est proche du spoken-word. Pendant près de sept minutes, l'auditeur vit dans cette atmosphère suffocante, avant que batterie et guitare n'explosent, et que le riff s'accélère violemment. Boogie halluciné, ivre de colère et de fureur, il culmine avec un superbe solo de Karki. La rythmique est très puissante, mordant dans la chair comme un loup affamé.


Avec ce second album, Reverend Bizarre développait de nouveaux horizons pour sa musique. Bien qu'affirmant jouer du True Doom-Metal, soit du Doom-Metal pur et dur, il y a injecté quelques saillies qui apportent un nouveau souffle plus épique à son Heavy-Metal menaçant. Cette dynamique ouvre des portes que le Reverend Etrange va s'empresser de développer à la perfection sur son troisième et dernier album avant de clore sa carrière brutalement, voulant absolument éviter la redondance dans son travail. Voilà une sacrée leçon d'intégrité artistique.

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mercredi 30 août 2017

HUSTLER 2010

"Hustler est un vrai grand groupe de Rock'N'Roll."

HUSTLER : Live At O'Gradys 2010

Hustler, acte deux. De retour sur Paris, je me dirige vers le pub le Riaume à Saint-Maur Des Fossés. Rendez-vous est pris avec Jérôme Serapiglia pour lui montrer mon acquisition : une réédition en disque compact de l'album Now Or Never de son groupe Hustler. Cela sent le bootleg à plein nez, mais si une maison de disques originaire du Liechtenstein a pris la peine de publier cet album, c'est qu'un intérêt existe. Jérôme me salue chaleureusement. Il est accompagné d'Olivier Mauer, le guitariste soliste d'Hustler. Nous devisons gaiement autour d'une pinte de bière, et je lui montre l'objet. Les deux gaillards me dédicacent le disque, sans doute une première depuis leur chevauchée glorieuse du milieu des années quatre-vingt. L'ambiance est conviviale, nous échangeons sur ma chronique de l'album, que Jérôme a beaucoup apprécié, ainsi que plusieurs de ses amis. Je suis flatté, et insiste sur le fait que cet album en valait la peine, sans aucune volonté de flatterie gratuite. Nous nous faisons prendre en photo comme des rockstars, moi avec mon nouveau livre, Jérôme et Olivier avec ce qui est LEUR album à tout jamais.

Ils évoquent bientôt avec moi la reformation d'Hustler en 2010, courte et se terminant dans l'animosité. Lorsque Olivier, Jérôme, le bassiste Phil Marchal et le batteur Laurent Lafont se retrouvent, vingt-cinq longues années ont passé. Quelques répétitions ont permis de dérouiller les doigts, et la magie opère à nouveau. Un premier concert est programmé au pub O'Gradys de Saint-Ouen, et tout semble aller pour le mieux, malgré l'éloignement géographique. Malheureusement, lorsqu'il est évoqué un nouvel album et donc de nouvelles compositions, l'évolution de chacun va s'entrechoquer. Si Jérôme et Olivier sont restés sur la ligne Heavy-Rock, Phil Marchal a plongé dans le Jazz Fusion, et ses débordements funky finissent par taper sur le système de Jérôme Serapiglia, pour qui le Rock est et restera plutôt du côté de Motorhead. L'inévitable engueulade a lieu, et Marchal fait une révélation fracassante aux trois autres : il a déposé le nom du groupe, Hustler, ils ne peuvent donc plus s'en servir sans son accord. Le bassiste funky est congédié sous un torrent d'insultes, et Hustler devient Stone Dead Dog, avant de jeter l'éponge pour de bon.
De cette courte aventure, il reste pourtant un document de choix : l'enregistrement du concert au pub O'Gradys. Phil Marchal se chargea de la prise de son, et un disque live fut vendu par le groupe lui-même, le Live At O'Gradys. L'album est depuis épuisé, mais Olivier s'est chargé de m'en faire une copie que j'ai reçu par courrier quelques semaines plus tard, pochette comprise.

Le disque est resté quelque temps sur mon étagère : en cette période estivale, mon esprit est un peu ailleurs. Et puis une appréhension me tourmentait. Je crains toujours les reformations : elles sont souvent davantage empreintes de nostalgie que de véritables qualités artistiques. Un exemple me vient à l'esprit : Trust. Au combien j'aime ce groupe ! Mais au combien ses reformations furent en deçà de qu'il fut au temps de sa splendeur ! Les musiciens, vieillis, usés, ayant pris des chemins différents, ne se retrouvent que pour tenter de rallumer une étincelle qui n'existe plus depuis longtemps. On ne pouvait pas reprocher à Hustler de se reformer pour le pognon, ça, certainement pas. Mais l'âge et les trajectoires individuelles ne pouvaient qu'avoir brisé l'équilibre fragile du quatuor, celui qui avait permis d'accoucher de Now Or Never en 1985.

Lorsque j'introduisis le disque dans la platine, je serrai les dents. A l'appréhension de découvrir un groupe usé, la prise de son artisanale me faisait craindre le pire. Et puis… « Too Drunk » rugit, meilleur que sa version studio, un peu bancale. La voix de Jérôme, polie à la cigarette et au whisky, a gagné en profondeur, rugissant parfois comme un Rob Halford de Judas Priest. Le groupe joue serré, la prise de son est nette, claire, sans fioriture, mais l'équilibre entre les instruments est impeccable. Et alors que défile le disque, même les chansons qui m'avaient parues un peu moins intéressantes sur l'album prennent tout leur sens. Elles sont gorgées de teigne, elles grognent comme des bêtes au fond d'une rue sombre. Exactement comme Now Or Never aurait dû sonner si le groupe avait pu travailler son disque.

Alors ne parlons pas des merveilles de l'album qui ici vous explosent littéralement au visage, ivres de rage et de puissance : « Weary Girl », « No Reason », « Right In Your Skull »…. La rythmique est enfin dotée de la férocité nécessaire, les guitares grondent. Olivier fait des prodiges en solo, gorgeant ses chorus d'une wah-wah hendrixienne du plus bel effet. Hustler se montre tel qu'il a toujours été : un dangereux gang de Heavy-Rock High Energy, imprégné de Motorhead, de Hawkwind, de Jimi Hendrix, et de MC5.

Le set au O'Gradys est en tout cas une sacrée révélation, et on sent que ces quatre-là ont quelque chose dans les tripes qui les relie, indubitablement. Hustler est un vrai grand groupe de Rock'N'Roll. Ce n'est pas un simple petit groupe de bar sympathique, de ceux qui bassinent les terrasses de café le jour de la Fête de la Musique en équarrissant impitoyablement Led Zeppelin, AC/DC ou Metallica. Ce qui est capté ici est de l'ordre du vrai grand Rock. Hustler est de la race de ces groupes de Heavy cultes, qui étaient du niveau des meilleurs mais n'ont pas eu la chance ni les atouts pour briller en haut de l'affiche. Hustler se permet de reprendre une partie de sa set-list en fin de gig, pour ceux qui auraient loupé le début. Et le groupe, chaud comme l'acier incandescent, offre une seconde version bouillante de « Too Drunk », « No Reason », « Right To Your Skull », « Weary Girl » et »I've Got Speed » couplé au classique « Louie Louie ».

La soirée au Riaume s'écoula dans une excellente ambiance, se terminant à plus de deux heures du matin. Olivier, désormais sage, était rentré retrouver son pavillon et sa famille dans l'Essonne. Jérôme, décidément indiscipliné, partagea quelques verres et resta à mes côtés et ceux de mes amis parisiens la soirée durant. Nous évoquâmes le Rock, Motorhead, toujours, et puis nos vies respectives.
Vinrent se greffer au cours de la soirée une petite équipe éminemment sympathique : le propre neveu de Jérôme, fan frénétique de Rock music, l'ami portugais qui boit du Ricard à la pinte « pour éviter de retourner au bar toutes les cinq minutes » et qui repartira dans une Golf GTI de 1981. Et puis j'en oublie, des compagnons de cette excellente soirée qui s'écoula à une vitesse folle. Ne manquait que Ritchie, le patron du Riaume et du feu O'Gradys, le plus grand fan de Motorhead entre tous, l'ami de toujours de Jérôme, en vacances à ce moment-là.
Au passage, Jérôme me fit une petite remarque sur ma chronique de l'album d'Hustler : « Methylated » ne parlait pas d'alcool, mais d'empoisonnement de la société. Mais en fin de soirée, « Methylated » avait bien le sens que je lui avais donné….


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dimanche 13 août 2017

IRON MAN 1994

"Il semble que l'album de Black Sabbath Masters Of Reality soit une référence ultime."


IRON MAN : The Passage 1994

La vie est une peau de vache. Alors qu'elle laisse tous les espoirs permis, elle referme inexorablement ses portes sur les âmes revêches. Ne pas se plier au modèle social général est une faiblesse. Vouloir croire que l'on peut vivre en marge et en ressortir avec la reconnaissance et le respect n'est qu'illusion. Il faut accepter ou se résigner à errer sans fin dans un monde hostile. Il faut affronter les multiples obstacles qui se dressent inexorablement, dont la source unique n'est que l'incompréhension. Celui qui refuse et s'oppose est un danger à l'équilibre imposé, implicite.
Des hommes, uniquement guidés par la passion, décident de défendre leurs idéaux. Curieusement, le Nord-Est des Etats-Unis regorgent de ces iconoclastes musicaux : le Maryland, la Virginie, l’État de Washington DC sont la terre originelle des plus terrifiants et originaux flingueurs musicaux des quarante dernières années : Pentagram, The Obsessed, Iron Man.

Tous sont partis d'une même et unique focale : Black Sabbath. Ils en sont tous fans, jusqu'à l'obsession. Mais à ce terreau initial s'ajoute tout ce que la musique Rock va produire d'agressif et de violent, écumant l'underground du Heavy-Rock psychédélique : Stray, Sir Lord Baltimore, Budgie, Leaf Hound…. Aucun ne cherche à s'abreuver de psychédélisme, mais bien de cette hargne brute qui remue les trips, tout en conservant une certaine forme de spleen rampant. L'histoire semble avoir ouvert la porte du succès à un groupe comme Black Sabbath au début des années 70. Il y a donc forcément de la place pour un descendant, un remplaçant du maître qui se perd à la fin des années 70 dans des circonvolutions progressives bien trop audacieuses pour son public initial. Mais la vérité, c'est que Black Sabbath profita d'une opportunité unique qui ne se renouvellera pas. En 1970, une forme d'escalade sonore du Hard-Rock naissant permet au quatuor de Birmingham de devenir l'aboutissement sonore ultime de cette période musicale, concluant ainsi les expérimentations de Led Zeppelin et Deep Purple. Black Sabbath est une révolution musicale en soi, indépassable. Tout le reste ne peut être que copie et plagiat. Il est tout simplement impossible de faire plus massif, plus noir, plus menaçant que la musique de Black Sabbath.
Il y aura pourtant une suite, plus agressive et plus violente : Motorhead, Judas Priest, Iron Maiden puis Celtic Frost, Slayer, Metallica….. Ce nouveau Heavy-Metal s'abreuva de Punk, de Hard-Rock, de Rock Progressif…. Le nouveau Metal se veut véloce, vif, tranchant. La matière noire de Black Sabbath sert de point de départ, mais surtout de modèle dans l'accordage des guitares. L'agressivité du jeu de Tony Iommi devint une référence, l'assurance d'avoir un Heavy-Metal puissant et rageur. Mais les tempi hantés ainsi que les atmosphères lugubres de cathédrales abandonnées ne vont plus avec l'époque des années 80.

Pourtant, Pentagram, The Obsessed ou Iron Man vont poursuivre la voie tracée par Black Sabbath, labourant le sillon d'un Heavy-Metal noir, lourd et malsain. Ils le gorgent d'une agressivité très spécifique, qui n'a rien à voir avec la vitesse ou la virtuosité. Il s'agit d'appuyer encore et encore sur ce sentiment d'écrasement sonore lié à la guitare et aux riffs de Black Sabbath. La batterie est toujours plus lourde et massive, la basse pousse les tweeters des amplificateurs hors de leurs logements, et la guitare se fait toujours plus sale et grave. Les chanteurs ont un rôle capital à jouer, devenant les comédiens possédés d'une atmosphère maléfique alimentée par les symboles sataniques, la science-fiction, les meurtriers en série, la guerre, et autres réjouissances de l'histoire de l'Humanité. Malgré cette progression dans la violence, la musique reste profondément ancré dans ce groove noir aux racines issues du Blues blanc anglais de la fin des années 60. il ne s'agit aucunement de perdre ce point de vue, car du Blues vint la lumière noire de la musique de Black Sabbath.
Cette musique va désormais s'appeler le Doom-Metal, nom aussi apocalyptique qu'il a pour référence un morceau de Black Sabbath : « Hand Of Doom » sur l'album Paranoid de 1970. Tous vont ramer âprement pour pouvoir jouer en concert et enregistrer. Leurs destinées sont de longs calvaires dont les aboutissements sont des albums hors du commun, parfaitement intemporels, et imprégnés d'une haine profonde. Pentagram débutera sa carrière en 1971, mais n'enregistrera son premier album qu'en 1985. The Obsessed débutera en 1976, mais ne captera son premier méfait qu'en 1990 après que son leader Wino Weinrich ait rejoint un autre démon du riff : Saint Vitus, qui aura lui un peu plus de chance en n'attendant que cinq années pour enregistrer son premier disque. Iron Man va publier son premier album en 1993, mais la genèse de l'homme de fer remonte à 1976. Alfred Morris III, dit Al Morris est un guitariste du Maryland. Il est décidément un garçon bien singulier : afro-américain au physique plutôt solide, il ne se tourne pas naturellement musicalement vers le Funk comme ses camarades de communauté, mais vers le Heavy-Metal. Il devient un fan obsessionnel de Black Sabbath, dévotion à laquelle il va sacrifier son existence de musicien.

Il monte un groupe du nom de Force, dont la musique est bien évidemment fortement liée à Black Sabbath. Il va poursuivre l'oeuvre de ses maîtres, avec toutefois une nouvelle particularité : le chant est tenue par une jeune femme, Simona Queen. La basse est tenue par un autre musicien afro-américain, Larry Brown, et la batterie par Dex Dexter. Le petit équipage rame consciencieusement avant d'enregistrer un premier EP éponyme en 1981. De nombreuses démos sont également enregistrées entre 1978 et 1983. Elles feront surface en 1991 pour l'unique album de Force. Entretemps, Force deviendra un temps Rat Salad, référence à un morceau de Black Sabbath sur Paranoid.

Puis en 1988, lassé de l'ingratitude du public comme des labels pour son groupe, Al Morris décide de monter un tribute-band à Black Sabbath. Le succès local est assuré, et Morris pourra s'adonner sans retenue à la musique qu'il aime. Il est rejoint dans cette tâche par le bassiste Larry Brown, fidèle lieutenant des aventures musicales du guitariste. Les postes de chanteur et de batteur oscillent beaucoup. Le tribute-band s'appelle Iron Man, encore une référence à un morceau de Black Sabbath sur l'album Paranoid, et la petite équipe écume les petites salles de concert Rock du Maryland le week-end. Al Morris et Larry Brown égrènent donc le répertoire du Sabbat Noir à l'heure où le groupe de Tony Iommi est à l'agonie depuis le milieu des années 80, et que la scène musicale est dominé par le Rock-FM à synthétiseurs, le Glam-Metal, puis au début des années 90, par le Grunge. L'avantage du mouvement musical de Seattle est de remettre en lumière la musique de Black Sabbath, qui est la source d'inspiration majeure des riffs de Nirvana et de Soundgarden.

Mais Al Morris est aussi un compositeur, et ne peut s'empêcher de créer des riffs originaux à partir de la musique de Black Sabbath. Aussi, Iron Man devient un groupe à part entière, avec un vrai répertoire, et le label Hellhound Records, qui est aussi celui de The Obsessed, signe le groupe. En 1993 sort Black Night, efficace premier brûlot porté par la voix de Rob Levey. Son chant s'avère plutôt intéressant, mais manque de puissance. Il est dans la moyenne du chanteur de Heavy-Metal de l'époque, un peu daté, peu charismatique. Il manque quelque chose de plus qui rendrait ces nouveaux morceaux parfaitement passionnants. Le successeur de Levey va être l'homme providentiel : il s'appelle Dan Michalak. Bonhomme au physique de catcheur, mâchoire carrée et regard menaçant, sa voix a autant d'ampleur que ses épaules. Il a ce timbre très particulier, emphatique et possédé, qui n'est pas sans rappeler Messiah Marcolin de Candlemass. Il y a presque une pointe d'opéra dans ce phrasé qui donne à la musique d'Iron Man une dimension plus dramatique et mélancolique. Vic Tomaso remplace l'historique batteur Dex Dexter, et les quatre musiciens rejoignent les studios pour un second album en 1994.

Il s'appelle The Passage, et il est fascinant. Il est simplement parfait, porté par la guitare redoutable de Al Morris. Elle est le sosie quasi-parfait de celle de Tony Iommi, en riff comme en solo, avec toutefois quelque chose de plus agressif, de plus sale, de profondément menaçant. Il semble que l'album de Black Sabbath Masters Of Reality soit une référence ultime. C'est le disque où Tony Iommi poussa dans ses derniers retranchements sa guitare, créant un véritable bombardier sonore à la férocité encore aujourd'hui difficilement dépassable. The Passage est presque un nouvel opus de Black Sabbath, plus noir, plus urbain, dont le pouls bat avec une pulsation différente, celle de la province américaine profonde où règne l'ennui.

Le Maryland. C'est un état américain réputé pour ses petits ports de pêche, ses jolies forêts, entre mer et montagne. Les villages de maisons en bois colorés ont tout du cliché de la maison de campagne américaine, lorsque le cadre aisé désire quitter l'agitation new-yorkaise. Mais ce sont aussi de petites bourgades trop calmes, habitées par une population modeste qui tente de survivre chichement des ressources locales. C'est un climat plutôt vigoureux, les terres sont régulièrement battues par des tempêtes de neige, le blizzard, et la pluie qui rend la campagne si verte. Tous sont de modestes salariés dont la seule lueur est le concert du samedi soir avec leur groupe respectif, lorsqu'enfin la vie prend un tour plus excitant, permettant d'évacuer la frustration et la colère emmagasinées pendant la semaine.
Lorsqu'Iron Man sort son second disque, bien des espoirs se dessinent. La formation a un label, un premier disque de qualité, des concerts programmés, et un nouveau chanteur prometteur. La quatuor ne perd pas de temps, et capte ce second set de morceaux originaux en moins d'un an afin d'entretenir la petite lueur qui vient de s'allumer après plus de quinze ans à vivoter dans l'anonymat. Toutes ces années ont aussi fait de Al Morris et Larry Brown de sacrés musiciens, excellant dans leurs domaines.

Et cela saute aux oreilles dès l'introductif « The Fury ». Un riff barbare au grondement souterrain râpe les enceintes. Une grosse basse élastique vrombit poussée par une batterie agile et sans concession. Une voix rugissante et emphatique apparaît au-dessus de ce tapis de bombes sonore. Michalak est un prêcheur démoniaque, condamnant aux Enfers les pauvres âmes perdues. Les cloches retentissent, Al Morris tient l'édifice avec fermeté. Ses riffs grognant emplissent l'espace sonore, ne laissant que peu de répit à l'auditeur. Le solo tourbillonnant final, gargouillant malicieusement de wah-wah, est un chef d'oeuvre de lyrisme musical.
« Unjust Reform » est soutenu par un riff retors et menaçant. Les paroles sont caractéristiques du travail de Michalak, à savoir des textes souvent politisés, traitant de la violence, de l'injustice, sur fond de science-fiction plus ou moins appuyée. On retrouve sur le pont sonore quelques similitudes avec « Cornucopia » de Black Sabbath, mais cela est si habilement intégré que l'on ne peut pas parler de plagiat.
« Harvest Of Earth » est une vraie merveille, avec sa mélodie vocale imparable, collant au cortex avec obsession. Le travail est entièrement dédié à Michalak, Tomaso, Morris et Brown tenant une solide charpente d'acier trempé au riff simplissime, obsessionnel. Vic Tomaso tient un tempo impeccable, souple et lourd, qui n'est pas sans rappeler Joe Hasselvander de Pentagram. Dan Michalak tient la mélodie de sa voix hantée.

« Iron Warrior » débute par une cavalcade furieuse de guitare et de roulements de toms, portant un chant urgent et en alerte. Puis le tempo gronde furieusement, noir. Il est suivi d'un morceau plus surprenant dans ses matériaux. Il débute par le bruit d'un coffre de voiture qui s'ouvre avant que Al Morris fasse grogner sa Gibson SG Standard. La voix de Michalak est traitée avec un filtre sonore sur les couplets qui lui donne l'impression d'hurler d'une vieille radio. La guitare tronçonne d'épaisses tranches de bois dans l'air ambiant, soutenue par une section rythmique implacable. C'est un morceau épique, urgent, une course effrénée dans la nuit.
« Waiting For Tomorrow » débute par une introduction à la guitare acoustique, délicate et lumineuse. Dan Michalak chante également de manière feutrée, avant que la Gibson SG rugisse de nouveau. Le tempo est médium, le riff de guitare tendue comme un étendard sur le champ de bataille. A nouveau, le désespoir s'installe à la vue de ce quotidien si noir. L'avenir semble lui aussi compromis, pourtant, Michalak implore des jours nouveaux, la lumière tant promise et tant espérée. La ligne de guitare est entêtante, avançant comme une procession résolue. Il est suivi du lourd et sombre « Time Of Indecision », qui lui, ne laisse pas passer le moindre rayon de lumière. La nuit obscurcit l'horizon.

« Tony Stark » est un hommage au personnage de Marvel nommé Iron Man, référence culturelle plus évidente pour le public US que le morceau de Black Sabbath. C'est un instrumental épique, qui ouvre la voie au final « End Of The World ». C'est une avalanche de guitare tourbillonnante, au son tranchant et grave. On entend des cris de foule, et une angoisse monte, avant que le groupe ne ralentisse le rythme, et que Morris cale son riff. C'est un pur morceau de Doom mélancolique et menaçant, appuyant sur une atmosphère pesante et sans espoir. Le titre du morceau est on ne peut plus explicite. Al Morris décoche de nouveaux chorus puissants et lyriques. On ne dira jamais assez de bien du jeu de batterie de Vic Tomaso, magistral de bout en bout, et dont le travail de grosses caisses, fin et inspiré, apporte un vrai plus au Heavy-Metal d'Iron Man.


Ce second disque en deux ans va pourtant être aussi le dernier avant un long silence de cinq longues années. Des méventes de l'album aux galères liées aux tournées du groupe qui peine à sortir de son Maryland originel, Iron Man se met en sommeil et les musiciens reprennent une activité professionnelle normale et sans relief, avant que le monstre ne se réveille à nouveau et gronde pour l'année 1999, un an avant l'Apocalypse annoncée de l'an 2000.

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