jeudi 20 avril 2017

DEEP PURPLE 1970-1972

"Il existe donc un équilibre parfait mais fragile entre tous les musiciens, chacun ayant une part active et équitable dans la contribution musicale. "

DEEP PURPLE : In Concert 1970-1972 1982

Il fut une époque où Deep Purple n'était pas seulement l'un des meilleurs groupes de Hard-Rock de tous les temps, il fut en état de grâce. Il s'agit d'une période furtive, souvent courte, mais durant lesquelles une formation lévite littéralement au-dessus du sol, et où tout ce qu'il joue relève du génie absolu, de la première à la dernière note. Led Zeppelin grimpa sur le toit du monde en 1969 avec ses deux premiers disques, véritables bombes soniques historiques. Sensiblement à la même période, Deep Purple s'installa aussi en apesanteur.

Après seulement deux années et trois albums avec le chanteur Rod Evans et le bassiste Nick Simper, Deep Purple n'est qu'un excellent groupe de Rock symphonique, aussi brillant dans ses reprises que dans ses compositions originales, le Vanilla Fudge anglais. Et puis sous l'impulsion du guitariste Ritchie Blackmore, Deep Purple muta vers le Hard-Rock en recrutant un chanteur agressif, Ian Gillan, et un bassiste mordant, Roger Glover. Mais Deep Purple ne vira pas brutalement Hard-Rock, il y eut une sorte de phase de transition magique durant laquelle Jon Lord eut encore de l'influence, qu'il dut partager avec les idées électriques de Blackmore.

Le quintet doit alors assurer une forme de promotion pour le fantastique troisième album enregistré avec Evans et Simper, Deep Purple, publié en juillet 1969, et enregistre un nouveau simple du nom de « Hallelujah ». Parallèlement, Lord réussit à convaincre le groupe d'enregistrer un concerto avec le London Philharmonic Orchestra conduit par Malcolm Arnold, et capté en direct au Royal Albert Hall de Londres. Le tout sera également filmé. Cet alliage entre musique classique et Rock n'est pas totalement une première, les Moody Blues ayant fait de même un an avant, et ont obtenu le succès avec « Night In White Satin ». Mais ici il ne s'agit pas de compositions Pop accompagnées d'un orchestre, mais bien de pièces de musique originale composées pour orchestres symphonique et électrique. L'ambition du projet est démentielle, mais ne convaincra pas. Pourtant, le résultat est loin d'être ridicule. En tout cas, il montre un groupe en pleine possession de ses moyens, capable de toutes les audaces.

Le premier vrai feu sera un simple regroupant deux nouvelles compositions exceptionnelles : « Speed King » et « Child In Time ». Deep Purple tourne intensément en Europe, mais n'a que peu de matériel nouveau. Il retravaille donc son ancien répertoire : « Mandrake Root », « Wring That Neck », « Hush » ou « Kentucky Woman » deviennent d'incandescentes jams instrumentales, survoltées par le chant furieux de Gillan. Deep Purple n'a plus aucune limite. Blackmore se sent alors à l'étroit avec sa grosse Gibson ES 335 demi-caisse rouge et opte pour l'arme absolue : une Fender Stratocaster Noire, la même que Jimi Hendrix. Précise, au son luisant, dotée d'un vibrato précis et meurtrier, Blackmore possède l'instrument qu'il cherchait depuis le début de sa carrière. Les musiciens de Deep Purple sont totalement épanouis, et voient s'ouvrir devant eux des horizons immenses. La concrétisation de cette période sera le fantastique In Rock en 1970, qui clôt pourtant malheureusement cet état de grâce durant lequel Deep Purple se permit toutes les audaces.

Le disque qui fut pour moi le révélateur de cette époque fut ce double album en direct capté à la BBC à deux époques majeures de Deep Purple : début 1970 et début 1972. Tout y est absolument parfait, de la première à la dernière note. Le son est impeccable, net, puissant, comme si l'on était à côté des musiciens dans le studio. Le quintet y est inspiré, en lévitation totale, sans la moindre longueur. C'est véritablement là que j'ai découvert la force magique de Deep Purple. Made In Japan fut déjà une révélation, mais ici, nous sommes à un niveau encore supérieur, si cela peut être possible.

Le premier set fut capté le 19 février 1970. Deep Purple est encore dans cet état de grâce, In Rock n'a pas encore vu le jour. Désireux d'imposer sa nouvelle musique, le quintet n'a pas arrêté de jouer partout où il le peut, mettant même le feu à ses amplificateurs en Belgique, totalement possédés par la folie du set. Deep Purple dispose d'une petite heure durant laquelle il va capter… quatre morceaux. La présentation du disc-jockey John Peel est cocasse : sa voix calme et posée d'employé de bureau contraste totalement avec la déflagration qu'est « Speed King ». L'introduction de Jon Lord, toute en fréquences souterraines d'orgue Hammond, est magistrale. La basse est très en avant par rapport à la guitare, mais le son global est musclé, tous les instruments sont distincts. L'orgue de Lord n'a pas encore ce son sur-épais, goudronneux, qu'on lui connaîtra. Il utilise déjà l'amplification, mais a conservé l'ampleur sonore baroque des premiers albums. Dans son jeu subtil se mêlent musique classique, Jazz, Blues, et Rock. La guitare de Blackmore est par contre bien plus agressive et présente. On sent l'homme encore hésitant à s'imposer totalement, et il n'a pas encore pris l'ascendant complet sur ses compères. Il existe donc un équilibre parfait mais fragile entre tous les musiciens, chacun ayant une part active et équitable dans la contribution musicale. Cette version de « Speed King », composée fin 1969 et initialement appelée « Kneel And Pray », a du nerf et de la furie, ce qui n'était pas totalement le cas de la première version studio, jouée non pas avec un orgue, mais un piano acoustique. La basse de Glover est capitale, créant une charpente rythmique agressive avec la batterie redoutable de Ian Paice. C'est un parfait soutien pour l'orgue et la guitare, qui propulse les deux instruments leaders dans une autre dimension. Le jeu de Blackmore sur la Stratocaster est plus fluide, plus précis.

Il en va de même pour « Child In Time », interprété par un groupe en pleine possession de ses capacités. Seul Gillan trébuche vocalement sur les notes les plus hautes, sans doute un peu éreinté par les presque six mois de tournée non stop précédents cette captation. Blackmore se montre moins bavard que sur d'autres enregistrements en concert, il se révèle plus concis. Son solo est magique, chaque note est un mot, c'est une ascension vers le cosmos.

Mais le vrai grand absolu de ce concert est la version de dix-neuf minutes de « Wring That Neck ». Cet instrumental initialement gravé sur le second album, Book Of Taliesyn, est ici étendu et transcendé pour aboutir à une véritable jam Jazz-Rock d'une perpétuelle et constante inspiration. Le morceau est démarré sur les chapeaux de roues par un Ritchie Blackmore magique. Les notes sont précises, luisantes de maîtrise. Son jeu est vif, rapide, sans la moindre imperfection. Lord a branché son orgue dans les amplificateurs et jouent sur le contrôle de volume. Cavalcades de notes de guitare et d'orgue, descentes de manches et de claviers, c'est une véritable embardée électro-acoustique. Les deux instruments lead se répondent avec une vivacité et une complicité extraordinaire, rare, sans jamais se marcher sur les pieds. Ils se relancent constamment, s'amusent, s'accompagnent, et remettent constamment du charbon dans la chaudière. Paice et Glover plantent une rythmique en acier trempé, absolument infaillible, sur laquelle Blackmore et Lord peuvent sans soucis appuyer leurs improvisations. Les deux compères se répondent pendant près de dix minutes avant de s'offrir chacun un instant totalement solo. Lord se lance dans une improvisation totalement imprégnée de Jazz et de musique religieuse grégorienne. Paice vient relancer la machine et soutenir Lord dans une une séquence de Jazz Post-Bop ahurissante de brio, avant de laisser la place à Blackmore. Ce dernier va poursuivre avec une séquence inspirée de musique Renaissance, le tout sur sa guitare électrique. Puis le quintet explose en une dernière salve, terminant cette superbe pièce de musique.

« Mandrake Root » clôt le set dans une autre envolée de plus de dix-sept minutes. Gillan chante comme un possédé, laissant tomber le ton crooner de son prédécesseur. Ian Paice fracasse ses caisses comme un dément, Blackmore se prend pour Jimi Hendrix. Le morceau frise par moments avec « Purple Haze ». Puis le tempo se calme, et Paice se lance dans un tempo tribal, presque africain. Lord dégaine en premier, son orgue s'envolant lentement vers une sorte de transe instrumentale, une incantation électrique, un trip que rejoint Blackmore. Lord crée une sorte de climat de château hanté que consolide le guitariste. C'est le sabbat des sorcières. Armé de sa Stratocaster, il brutalise le vibrato, extirpe de ses six-cordes des sonorités arabisantes totalement hallucinogènes. Ce qu'il avait magistralement esquissé sur la version studio du premier album, Shades Of Deep Purple, gagne en vigueur. Lord et Blackmore font une petite pause jazzy, soutenus par la batterie folle de Paice, avant de replonger dans un feu follet de guitare électrique. Lord clôt le morceau dans une dernière agonie d'orgue Hammond, et le public explose devant tant de maestria.

Le second set est d'une autre époque. Deep Purple est déjà dans une autre dimension : il est devenu un immense vendeur de disques, et tous ses concerts font le plein dans les plus grandes salles du monde. Les albums In Rock et Fireball ont connu la consécration, bientôt suivi du nouveau venu, le définitif Machine Head, avec ses grands classiques : « Highway Star », « Space Truckin », « Lazy » et bien sûr « Smoke On The Water ».

Deep Purple revient une nouvelle fois dans le studio de la BBC pour les remercier de leur soutien. Mike Harding, le présentateur de l'émission BBC In Concert, se montre plus enthousiaste, et il a de quoi. Le son est massif, lourd, rageur. L'orgue Hammond est passé à travers une rampe complète d'amplificateurs Marshall, tout comme la Stratocaster de Blackmore. Deep Purple entame avec un nouveau classique : « Highway Star ». Cette version est dantesque, impeccable. Le chant de Gillan est lumineux, le solo d'orgue est d'une précision et d'une profondeur rarement atteinte, et Blackmore est sur un nuage, élevant son solo original, véritable montée vers les étoiles, à un niveau stratosphérique. La batterie et la basse sont bien présentes, lourdes, massives, sans concession. « Strange Kind Of Woman » enchaîne en un Blues râpeux du meilleur effet, faisant ressembler Deep Purple à Budgie. Deep Purple va enchaîner pas moins de cinq nouveaux morceaux de son futur album : « Maybe I'm A Leo », « Never Before », « Lazy », « Space Truckin » et « Smoke On The Water ». Le tout est joué est avec précision et entrain. Le son est magique, les versions au-dessus de leur pendant studio. « Lazy » est déjà une véritable envolée de plus de dix minutes de Boogie infernal sur lequel la guitare de Blackmore fait des étincelles. « Space Truckin » tient sur plus de vingt minutes, hélas déjà encombré par un long solo d'orgue un brin rébarbatif. « Smoke On The Water » est d'ores et déjà d'une efficacité absolue. La batterie de Paice et la basse de Glover enfonce le riff dans le sol comme jamais, et le chant de Gillan a un swing magique.


Le groupe a crée une telle excitation qu'il doit revenir pour un rappel, mais alors pas du tout prévu. Blackmore passe près de deux minutes a accordé une guitare récalcitrante pendant que Lord et Paice meublent avec brio. Deep Purple reprend alors le « Lucille » de Little Richard, en feu complet. Le quintet est sur le toit du monde. Musicalement, ils n'ont pour ainsi dire aucun équivalent, à part les dieux Led Zeppelin. Yes, Jethro Tull, les Who ou les Rolling Stones sont déjà sur le bas-côté. Là encore, l'état de grâce sera de courte durée, le Deep Purple dénommé Mark II explosant en juillet 1973, les relations entre Gillan et Blackmore ayant atteint un paroxysme de haine totale. Le dernier album de la formation, Who Do We Think We Are, sera d'ailleurs bien inférieur à ses prédécesseurs, et il sera temps pour Deep Purple de tourner la page et d'évoluer, pour le meilleur. Pourtant, il n'atteindra plus cette maestria absolue qui fut la sienne entre septembre 1969 et juin 1970, et durant laquelle Deep Purple tutoya le soleil.

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mardi 11 avril 2017

JOHN WETTON

"Et son souffle est encore vivace à chaque archive ressortie de King Crimson ou de UK."


JOHN WETTON 1949-2017



Je n'aime pas les biographies post-mortem, mais je me dois de réparer une erreur. Sur un blog ami, j'ai écrit un commentaire sur un hommage à John Wetton. De manière plutôt laconique, j'ai annoncé qu'il n'avait pas eu une carrière si extraordinaire que cela. J'ai trouvé cela très cruel de ma part à la réflexion. Combien de musiciens aimeraient ou auraient aimé avoir ne serait-ce que la moitié de sa discographie et de son talent ? Des milliers sans doute, et moi, pauvre scribouillard, je me permets de juger que sa carrière ne fut pas si extraordinaire que cela. Comprenons-nous bien, elle ne fut pas un long fleuve tranquille, et fut aussi le théâtre de quelques fautes de goût. Mais bon sang, il y a tout de même de sacrés disques, et rien que cela, je me devais d'être plus objectif.


Né le 12 juin 1949 à Willington dans le Derbyshire, John Wetton est un pur produit anglais post-seconde guerre mondiale. C'est la découverte du Rock'N'Roll, mais aussi du Blues et du Jazz qui le convainc de se mettre à la guitare et au chant. Il joue dans les groupes de son ami Richard Palmer-James dont les Corvettes, Tetrad ou Ginger Man, dans lesquels il se fait la main. Et le garçon a beaucoup de talent, suffisamment pour apparaître rapidement dès le début des années 70 dans quelques formations tout à fait brillantes : Mogul Thrash d'abord, groupe de Jazz-Rock anglais dans la mouvance de Nucleus, puis Renaissance et Family. Il n'y tient que la basse, et éventuellement les choeurs, mais son jeu est déjà d'une richesse suffisante, à vingt-deux ans, pour figurer parmi les meilleurs formations Jazz-Rock et Progressive. Dans Family, il va notamment dévoiler son jeu puissant, véritable seconde guitare, qui va littéralement propulser le vénérable quintet Blues progressif.


Cela est suffisamment probant pour qu'il soit remarquer par le roi du Rock Progressif : le guitariste Robert Fripp, de King Crimson. Dès 1972, Wetton en devient le bassiste-chanteur, dans une mouture qui va laisser des traces musicales historiques aux côtés du batteur Bill Bruford et du violoniste David Cross. Wetton ramène dans son flightcase Richard Palmer-James, qui deviendra le parolier de King Crimson après le départ de Peter Sinfield. Trois albums majeurs sont mis en boîte entre 1972 et 1975, dont le surnaturel Red. Cette formation de King Crimson est plus sombre, plus agressive aussi. La voix profonde et veloutée de Wetton fait merveille, tout comme son jeu de basse, véritable alter-ego de la guitare de Fripp. Wetton et Bruford constitue une section rythmique magique, parmi celles qui feront date au même titre que Entwistle-Moon des Who, ou Appice-Bogert dans Cactus. L'histoire King Crimson se termine brutalement lorsque Fripp décide de mettre un terme à son groupe, convaincu que le Rock Progressif est dépassé, et surtout, épuisé par trois années non stop entre studio et concerts. Des archives ressortent régulièrement via le site officiel de Fripp, toujours exceptionnelles, laissant pantois devant autant d'audace et de maestria, quatre musiciens totalement complémentaires improvisant en permanence. Ces concerts inédits soulèvent autant l'enthousiasme chez les amateurs qu'un nouveau concert inédit d'Hendrix ou de Led Zeppelin, car chaque set de King Crimson était différent. Le live USA publié en 1975 viendra confirmer cet état de fait, même si des pistes de violon furent refaites a-posteriori par un certain Eddie Jobson.


L'aventure King Crimson bouclée, Wetton rejoint Uriah Heep pour remplacer à la basse Gary Thain, parti à cause de gros problèmes d’héroïne. Il figure sur High And Mighty comme modeste sideman, ainsi que sur la tournée. Mais il fomente son retour. Alors que le Punk est arrivé, et que le Progressif est sur la sellette, Wetton forme un supergroupe de Rock Progressif : UK. Il s'agit là d'un équipage de luxe : Wetton à la basse et au chant, Bill Bruford à la batterie, Allan Holdsworth à la guitare et … Eddie Jobson aux claviers et au violon. Alors que le genre semble perdu, noyé par la nouvelle génération du Rock, et que les derniers représentants sont des groupes de trentenaires cocaïnés, UK nettoie le genre. Musique dynamique, les morceaux de UK sont efficaces, mélodiques, mais toujours dotés de virtuosité et de structures musicales audacieuses. Cela est fusionné finement, sans démonstration ostentatoire. Le premier album éponyme est une merveille qui conduit le quatuor sur les routes du monde entier, et fait de UK une attraction scénique demandée.


Hélas, le versatile Allan Holdsworth s'en va, suivi de près par Bill Bruford qui n'aime pas la tonalité des nouvelles compositions. UK décide de ne pas remplacer le guitariste, et recrute le virtuose Terry Bozzio à la batterie. Le second album, Danger Money, est lui aussi magistral, mais ne bénéficie pas de l'écho favorable du premier. Un disque en concert est publié en 1981, mais UK n'existe déjà plus, séparé l'année précédente après une ultime tournée internationale.


A ce moment précis, John Wetton n'est pas encore ce que l'on peut appeler un artiste au succès international majeur. Si King Crimson et UK ont fait connaître John Wetton partout dans le monde, et lui ont permis d'accéder à la reconnaissance internationale de la scène Rock, public comme musiciens, il n'a pas encore fait fortune. Il vit confortablement, mais sans excès, et ne peut se permettre d'arrêter de tourner et d'enregistrer. Toujours sur la corde raide, il n'a pas de mal à participer à des albums. Il va ainsi participer à l'album Number The Brave de Wishbone Ash en 1981. Il se permet également de tenter l'expérience en solo en publiant son premier album sous son nom propre en 1980 : Caught In The Crossfire. On découvre que la tendance musicale naturelle de Wetton est de fusionner les mélodies accrocheuses à une musique plus complexe issue de son passé. L'album ne soulève l'intérêt que des derniers fans de Progressif, sans ouvrir davantage son auditoire.


La vraie opportunité viendra de la formation d'un nouveau supergroupe Progressif : Asia. Le quartet regroupe Wetton, Carl Palmer de ELP à la batterie, de Steve Howe à la guitare et de Geoff Downes aux claviers, tous deux en rupture de Yes. La démarche initiée par UK va se poursuivre avec Asia, à savoir la fusion de la mélodie et de la virtuosité. Asia est déjà ce que l'on peut appeler un groupe de Hard-Rock FM, mais avec toutefois une compétence technique et artistique d'un tout autre monde. Le premier album, Asia, est publié en 1982, et contient le tube écrit par Wetton : « Heat Of The Moment ». L'album, emmené par le simple, se vend à huit millions d'exemplaires. C'est la consécration, le succès international. Wetton devient un musicien majeur, sur le toit du monde. Les salles les plus prestigieuses sont pleines partout sur la planète, et c'est lui, la voix d'Asia. C'est un grand moment pour John Wetton, qui savoure ce sommet de sa carrière à trente-quatre ans. Sa tendance à la boisson s'accentue dans un esprit de fête bien mérité.


Malheureusement, la fête va vite s'arrêter. Des tensions apparaissent rapidement entre ces quatre egos surdimensionnés. Howe part rapidement, et les albums suivants se vendent de moins en moins, malgré des chiffres toujours conséquents, de quelques millions d'exemplaires vendus par le monde. Le destin de John Wetton commence à lui échapper, il perd pied. Il s'en va d'Asia en 1986, et sombre dans l'alcool. La suite de sa carrière, en solo comme dans de nouveaux projets, ne sera qu'une quête vaine pour retrouver le succès de « Heat Of The Moment » d'Asia. Wetton court après les chimères du Rock FM, toujours bien entouré, mais de plus en plus à court d'inspiration. Il sombre dans la dépression. Ce n'est que quand il reprend ses vieux classiques des années 70 qu'il brille, son talent intact. Il devient une attraction pour amateur de Rock Progressif, icône du passé surfant sur une réputation intacte mais écornée par sa santé défaillante.


Wetton reprend peu à peu ses esprits, sort de l'alcool, et trouve la paix avec lui-même. Il admet sa situation, sa réputation, ce qu'il est. Et cela est loin d'être humiliant : bassiste-chanteur de King Crimson, de UK, d'Asia, sideman chez Family, Renaissance, Wishbone Ash, Uriah Heep… il faut avouer qu'il y a tout de même pire comme curriculum-vitae. Alors John Wetton relève les compteurs, entre albums solo, groupes prestigieux, reformations d'Asia ou d'UK…. Les ventes de disques sont honorables, la réputation intacte, et la voix retrouvée.


Malheureusement, c'est écrit, John Wetton ne pourra pas savourer longtemps son bonheur. Il est atteint d'un cancer du colon, qui le ronge durant plusieurs mois. Il se bat fièrement, gardant le sourire dans l'épreuve. A Noël de l'année 2016, il est invité chez les Fripp pour le Réveillon. Quelques photos sur les réseaux sociaux les montrent souriants, riant de bon coeur. Wetton est amaigri mais jovial, ses messages sont porteurs d'espoir. La communauté des fans de King Crimson le soutient dans son combat, qu'il perdra finalement le 31 janvier 2017. La tristesse sera grande parce que John Wetton était un bassiste, un chanteur, et un compositeur de premier ordre, qui a propulsé tous les groupes dont il fit partie entre 1971 et 1985 à un niveau intersidéral. King Crimson n'aurait jamais été le même sans son apport, pas plus que UK et Asia. Même ses participations relèvent le niveau : Family, Wishbone Ash… Il lui suffit de jouer de la basse, ou de chanter, et voilà un disque passé dans une autre dimension.


Alors, je dois avouer être plus critique sur ses albums post-1985, mais lorsque l'on a participé à plus de dix albums majeurs dans sa vie de musicien, on peut largement s'estimer heureux. Et son souffle est encore vivace à chaque archive ressortie de King Crimson ou de UK. Il est évident que l'on ne cerne pas encore totalement l'héritage de John Wetton, car son œuvre n'a pas encore été justement évaluée. 

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samedi 1 avril 2017

JAMES GANG IN CONCERT 1971

"L'électricité jaillit littéralement au visage. "

JAMES GANG : Live In Concert 1971

Il tombe une pluie fine ce matin-là, et je n'ai pas véritablement envie de sortir pour me rendre en cours. C'est une de ces journées merdiques où tout se passera sans la moindre saveur. Les heures de cours vont se succéder dans les salles vieillottes et sales d'un lycée de province construit dans les années 60, avec pour seule perspective ce temps triste par les fenêtres. Une frustration bouillonne dans mon corps. Je n'ai absolument pas envie d'être là, tout m'insupporte violemment. J'ai envie de faire quelque chose de mon temps et de mon jeune âge. J'ai envie de partir de là, prendre la route. Mais je n'ai ni le permis, ni la majorité, aussi, je reste là, dans la salle de cours. Je contemple les branches se pliant sous le vent du mauvais temps, espérant qu'il souffle un peu plus fort pour créer une récréation à cette journée décidément bien morne. Et qu'il souffle peut-être le vent du changement, cette tempête qui me fera sortir de l'ennui, et pouvoir contempler les éléments se déchaîner.

Lorsque je me rendis au lycée ce matin-là, j'avais un morceau dans la tête, récemment découvert : « Stop » du James Gang. La musique de Joe Walsh fut un choc capital dans mon cerveau. Il venait de me prouver que l'on pouvait faire un Rock rugueux et ouvrir l'imaginaire vers des horizons de liberté magique. Bien sûr, d'autres surent m'apporter de quoi alimenter mon cortex en paysages fabuleux : Peter Green's Fleetwood Mac, Rory Gallagher, les Who…. Mais aucun n'avait atteint à ce point cette dimension quasi cosmique du Hard-Blues, ou comment la rage électrique la plus folle pouvait conduire à un niveau d'exaltation intellectuelle aussi ahurissant.

« Stop » bouillonne dans ma tête, son électricité fracassante enluminée de ces circonvolutions Blues canalisant ma colère intérieure pour l'orienter vers ce monde rêvée du Rock de ce début des années 70, libre, vrombissant sous le soleil de la Californie, les rues envahies de voitures américaines aussi mythiques que puissantes. Il me fallut pourtant plusieurs jours pour dompter ce monstre de disque en concert dont « Stop » est extrait. Je connaissais en effet le James Gang studio, c'est-à-dire à la violence maîtrisée et canalisée. C'était déjà du grand art, produit de main de maître par Bill Szymczyk. C'est aussi lui qui va produire ce disque en concert, mais dont la matière première est autrement plus sauvage.

Fondé en 1966 par le batteur Jim Fox à Cleveland, le James Gang est d'abord un quintet qui évolue au fur et à mesure des départs et des arrivées des musiciens. C'est en 1968 que la formation se stabilise en trio avec l'arrivée de Joe Walsh à la guitare et au chant. Le musicien est tellement talentueux qu'il remplit tout l'espace sonore. L'organiste, dernier départ en date, ne sera tout simplement pas remplacé. Premier album, Yer Album, en 1969, d'excellente qualité, avec notamment « Funk #48 », avant l'arrivée d'un bassiste stable, Dale Peters, et la sortie du fantastique album Rides Again. Joe Walsh est encensé par tous les guitaristes de l'époque. Pete Townshend des Who le considère comme le meilleur nouveau guitariste de la planète. Le James Gang assurera la première tournée des Who aux Etats-Unis au printemps 1970, mais aussi de Fleetwood Mac avec Peter Green, ou de Derek And The Dominos avec Eric Clapton. Le succès commercial semble se profiler également. Pas encore en tête de tous les classements, le James Gang commence à se profiler dans les cinquante meilleurs ventes d'albums, ce qui démontre un succès grandissant et encourageant.

Le James Gang ne relâche pas la pression en 1971. L'album Thirds paraît, et le trio joue aux côtés de Grand Funk Railroad, Humble Pie, Led Zeppelin et les Kinks. James Gang est alors une machine scénique affûtée, capable de se mesurer aux meilleurs groupes de Rock du monde. Alors que les ventes d'albums peinent à exploser réellement, Bill Szymczyk pense enfoncer la porte définitivement avec un disque en concert, exactement comme l'a fait Grand Funk Raiload avec son Live Album l'année précédente. Les concerts des 28 et 29 mai au Carnegie Hall de New York seront captés sur bande, l'acoustique de la salle ayant une réputation exceptionnelle. Le disque Live In Concert paraît en septembre 1971.

Afin d'être emblématique sans être onéreux, il a été décidé d'en publier un disque simple. L'objectif est de retranscrire fidèlement l'impact scénique du James Gang sur scène, tout comme le Live At Leeds des Who, et que les ventes soient significatives pour mettre sur un pied d'égalité le trio avec la première division du Rock internationale de l'époque, au niveau particulièrement relevé. Le set complet est donc amputé d'une bonne dizaine de morceaux, ce qui est bien dommage vu la qualité de la musique proposée.

Live In Concert débute donc avec une version dantesque de « Stop », originellement reprise sur le premier album. L'électricité jaillit littéralement au visage. La section rythmique est d'une puissance dantesque, et la guitare de Walsh rugit comme un animal sauvage. Il ponctue en permanence la ligne mélodique de powerchords, créant une tension et une excitation permanente. Le Blues lui brûle les doigts, il enlumine, écrase la wah-wah, se lance dans des chorus furieux, comme un mélange entre Jeff Beck et Pete Townshend. Lors de ces solos, il déforme la mélodie, emmenant le morceau vers d'autres univers, poussé par une section rythmique implacable, avant de revenir au bercail. Walsh n'est pas un guitariste bavard, mais inspiré. Il sait s'arrêter avant que l'improvisation ne passe du sublime à l'ennui. Il n'existe d'ailleurs aucun morceau en studio de plus de six ou sept minutes maximum. James Gang veut créer du voyage intérieur, mais n'a aucunement l'intention de frimer.

« You're Gonna Need Me », une reprise d'Albert King, est un Blues pur. Il est joué avec la frénésie du Blues-Rock blanc, mais plutôt à chercher du côté de Taste et Cactus. La batterie et la basse martèle à l'enclume un tempo massif, obsédant, provoquant la transe. Walsh brode, accélère, explose, ralentit, sussurre. Il joue avec la pédale d'écho, créant des cascades de notes en forme de cris d'oiseaux de nuit, avant de resserrer les cordes sur un Heavy-Blues rageur et crépusculaire, son approche se rapprochant également d'Humble Pie. Mais le groupe ne connaîtra cette puissance électrique qu'avec l'arrivée du virtuose Clem Clempson en décembre 1971 à la place de Peter Frampton, au jeu plus Jazz. Humble Pie sera alors doté de l'instrumentiste capable de transcender ce Blues broyant les os et les tripes.

Après sept minutes et trente secondes de puissance totale, Joe Walsh passe à l'orgue Hammond. On se souvient bien sûr de Joe Walsh guitariste, d'autant plus que ce fut son poste au sein des Eagles. Mais il emmena le James Gang sur les terres d'un Rock entre Californie et lande anglaise. S'inspirant des Moody Blues, de Procol Harum, mais aussi de Crosby, Stills And Nash, il composa plusieurs morceaux mélodieux, enivrant de liturgie païenne. « Take A Look Around » couplé à « Tend My Garden » sont de superbes exemples de cette musique audacieuse, autre facette du James Gang. Walsh ouvrit des horizons insoupçonnés au trio, créant ainsi un groupe à plusieurs visages totalement complémentaires. On se laisse emporter par la poésie des accords d'orgue Hammond de Walsh, ses mélodies mélancoliques, toujours poussées par Jim Fox et Dale Peters, aux jeux dynamiques et souples, apportant un parfait contrepoint à la beauté luxuriante de l'orgue de Walsh.

« Ashes, The Rain And I » est une superbe pause acoustique. Walsh, seul au chant et à la guitare, interprète une composition aux influences de Folk anglais, et aux contours presque médiévaux. On retrouve ces paysages chez les anglais de Pentangle, mais aussi sur le III de Led Zeppelin, « Tangerine », « Gallows Pole »…. c'est beau, intense, et permet de retrouver l'électricité sereinement. « Walk Away » vient tonner dans les amplificateurs. C'est une version grondante. La basse de Peters ronfle littéralement comme le moteur d'un bombardier, la guitare de Walsh tonne dans le ciel. C'est de l'excitation à l'état pure, sans concession.

La majorité de la seconde face est consacrée à une dantesque version de « Lost Woman » des Yardbirds avec Jeff Beck. Le James Gang aime reprendre à sa sauce certains morceaux, les intégrant parfaitement dans son répertoire : « Stop » de Ragovoy et Shuman, « Bluebird » de Stephen Stills…. « Lost Woman » est le théâtre de plusieurs joutes guitaristiques de très haut niveau, mais aussi de démonstrations solo individuelles, heureusement de courtes durées. C'était alors un exercice obligatoire à l'époque afin de notamment satisfaire les egos. Il n'y aura néanmoins pas de solo de batterie de dix minutes, juste une ou deux chacun pas plus. « Lost Woman » s'étend sur dix-huit minutes, et son sommet est incontestablement l'explosion électrique centrale sur laquelle Walsh donne tout, faisant rugir sa Gibson Les Paul comme un avion de chasse. On retrouve ce qui fait aussi l'énergie des Who, ces cathédrales de riffs explosifs soutenues par une rythmique inventive et dantesque. Bien sûr, Peters et Fox ne sont pas John Entwistle et Keith Moon des Who, mais ils ont suffisamment de savoir-faire pour permettre à Walsh de décoller. Joe joue sur les ambiances, fait éclater l'orage avant de revenir à des arpèges luxuriants, les teintant de wah-wah et d'écho. C'est un tourbillon enivrant et constant. Il relance constamment avec un riff, original ou repris comme ici « Mona » de Bo Diddley, incapable de s'arrêter dans l'excitation. Il repart ensuite vers d'autres cieux, les yeux fixant la lumière du soleil. Puis ses deux camarades ont l'occasion de s'exprimer, et lui de boire un coup. Tout le monde se retrouvera sur la reprise du thème comme final.


L'album se clôt ainsi sur ce pinacle de feeling. Live In Concert atteint la 24ème place du classement des meilleurs ventes d'albums au Etats-Unis. Cette fois, James Gang est monté d'un cran, consolidant sa réputation. Le gloire était pour le prochain disque, c'était certain. Mais Joe Walsh en décidera autrement. Epuisé par le rythme infernal concerts-albums, depuis presque trois ans sans interruption, et se sentant de plus en plus à l'étroit musicalement dans le James Gang, il le quitte en décembre 1971. Il se mettra au vert dans les montagnes du Colorado, et fondera Barnstorm avec qui il va composer plusieurs morceaux majeurs de sa carrière comme « Rocky Mountain Way ». Le James Gang poursuivra avec le chanteur Roy Kenner et le guitariste Domenic Troiano, du groupe canadien Bush. Malheureusement, ce choix se révélera malheureux après l'apothéose Joe Walsh. Les deux nouveaux venus, plus ternes tant sur scène qu'en tant que compositeurs, vont davantage replonger le James Gang dans la seconde division du Rock américain. Ils ne retrouveront la lumière qu'avec l'arrivée de Tommy Bolin à la guitare, en 1973.

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dimanche 26 mars 2017

JAMES GANG 1974

"Miami a une beauté vénéneuse, une mélancolie rampante qui grouille dans son ventre."

JAMES GANG : Miami 1974

Les feuilles des palmiers plient sous le vent venant de l'Océan. La lumière est blanche, éclatante, illuminant la Floride. Le bleu du ciel, le vert franc de la végétation, et le jaune du sable de la plage irradie le regard. Les maisons de la cité se parent de milles couleurs, inspiration hispanique venue de Cuba, à quelques encablures de la côte. Le soleil et le sel de la mer revigorent les organismes, donnent force et bonne humeur. Miami n'est pas une ville toujours rose, parfait reflet de cette société américaine socialement inégalitaire. D'un côté les riches dans les villas du bord de mer et le long des canaux du port, de l'autre, les pauvres entassés dans les quartiers glauques, les bas-fonds où pourtant tout se passe. Et puis au-delà de la grande cité, il y a le Sud profond, Jacksonville, les terres de Blackfoot, des Outlaws… ces bouseux gavés de Rock'N'Roll, de Blues, de Soul et de Country. Ce son aussi rude qu'ensoleillé est porté par le sextet Lynyrd Skynyrd, lui aussi de Jacksonville. C'est tout le contraste de la Floride, entre soleil réconfortant et brûlure de l'âme.

Le James Gang est un groupe fondé en 1966 par l'ancien batteur des Outsiders, Jim Fox. Ils sont originaires de Cleveland, de l'autre côté des Etats-Unis. James Gang va devenir l'un des meilleurs groupes du pays grâce à l'arrivée du guitariste-chanteur Joe Walsh en 1968. Ils deviennent également un trio, le brio du nouveau venu étant tel qu'il n'est finalement pas nécessaire de remplacer les musiciens qui quittent le navire les uns après les autres, démissionnant devant la tournure réellement sérieuse que prend la carrière du groupe. En 1968, James Gang décroche la première partie de la dernière tournée US de Cream. Leur premier album, Yer Album, paraît en 1969. Joe Walsh, principal compositeur, définit musicalement le James Gang. Il s'agit d'un Blues-Rock à tendance Hard, mais non dénué de mélodie et de finesse. James Walsh y met beaucoup de lui-même , apportant tout ce qui va faire aussi la saveur de ses premiers albums solo. Son jeu de guitare lumineux, enrichi de psychédélisme et doté d'un lyrisme rare, va en faire une célébrité auprès des meilleurs musiciens de l'époque ; Pete Townshend des Who, Peter Green de Fleetwood Mac, Eric Clapton vantent tous les mérites de ce jeune guitariste brillant et inspiré.

Les disques suivants, Rides Again, Thirds et Live In Concert, sont tous publiés entre 1970 et 1971. James Gang jouent avec les Who, Humble Pie, Grand Funk Railroad, les Kinks, Led Zeppelin…. Leur réputation est des plus flatteuses, et rien ne semblent pouvoir les empêcher d'en faire un groupe majeur du début des années 70. Seulement voilà, Joe Walsh fatigue ; devant composer, assurer la guitare, le chant, ainsi que le jeu de scène essentiel en concert, il finit par s'épuiser. A bout de nerfs, il quitte le James Gang en décembre 1971 aux portes de la gloire, et part se réfugier dans les montagnes du Colorado pour monter un projet solo : Barnstorm.

Littéralement décapité, le trio doit choisir : se séparer ou continuer. Jim Fox étant le fondateur du groupe, il décide qu'il lui revient la tâche de poursuivre malgré tout. Et la réputation en or de James Gang ne peut être abandonnée sur le bord de la route sans avoir tenté de rebondir et de continuer afin d'espérer en tirer profit.

Jim Fox, secondé du bassiste Dale Peters, arrivé en 1970, démantèle le groupe canadien Bush, auteur d'un unique album, afin d'en récupérer le chanteur Roy Kenner et le guitariste Domenic Troiano. Deux nouveaux albums voient le jour en 1972 : Straight Shooter et Passin' Thru. Bien qu'agréables et dans la lignée des disques précédents, ils n'arrivent pas à réanimer la magie inhérente à la présence de Joe Walsh. Les ventes commencent à s'éroder, et l'ambiance se ternit. Le guitariste Domenic Troiano n'a selon Fox pas le niveau escompté pour prendre la relève du brillant Joe Walsh. Troiano quittera le navire début 1973, laissant le James Gang au bord de la rupture. Il rejoindra les canadiens de Guess Who.

C'est Walsh, sans doute un peu gêné d'avoir laissé son premier trio en plan aux portes du succès, qui va conseiller à Fox et Peters un jeune guitariste brillant : un certain Tommy Bolin. Ce dernier n'a que vingt-deux ans, mais a déjà une réputation des plus flatteuses. Il joue dans les clubs des compositions solo mêlant Hard-Rock et Jazz, connaît tout les meilleurs musiciens grâce à ses participations à de nombreuses sessions studio. C'est lui que l'on retrouvera sur le premier album du batteur Billy Cobham au sortir du Mahavishnu Orchestra : Spectrum en 1973. Mais Tommy Bolin s'ennuie, il aimerait bien rejoindre un vrai groupe afin de connaître la vie sur la route et se faire un nom en tant que musicien de scène ainsi que comme compositeur. Il est donc le parfait candidat pour le James Gang. Une petite audition suffira pour qu'il intègre le quartet, et entre avec eux en studio dans les semaines qui viennent.

Il s'impose rapidement comme une source intarissable de compositions, apportant un souffle de créativité et d'énergie donc le James Gang manquait depuis un an. La synergie se fait, et le nouvel album paru en septembre, Bang, retrouve le niveau de qualité établit par Joe Walsh sur les trois premiers albums. Plus surprenant, il réussit à retrouver le souffle épique de Walsh, tout en apportant sa sonorité propre.

Le succès commercial est également de retour. Même si le James Gang n'a jamais connu les cimes des classements, il place le simple « Must Be Love » à la 54ème place des meilleurs ventes aux Etats-Unis, sa meilleure place à ce jour. Tous les espoirs sont à nouveau permis, et après une tournée du pays, James Gang retrouve le studio en 1974. Le nouvel album, Miami, avec sa pochette noire ornée d'un flamand rose, paraît en juillet.

Même si Bang mérite largement quelques lignes d'appréciation, j'ai une tendresse particulière pour Miami. C'est un album fin, subtil, doté de merveilleuses chansons dont l'âme me fait autant voyager que la musique de Joe Walsh, ce qui n'est pas un mince exploit. Miami a une beauté vénéneuse, une mélancolie rampante qui grouille dans son ventre. C'est aussi un album de guitares, Tommy Bolin étant omniprésent sans être ni frimeur, ni encombrant. Il est au service des chansons, qui sont de toutes façons celles du guitariste. Bolin est un enlumineur : il brode, dessine, colorie grâce à la bottleneck et les pédales d'effets stéréophoniques qui ne sont que des outils pour composer les atmosphères des chansons. On sent qu'il maîtrise ce qu'il fait, qu'il ne joue pas à l'apprenti-sorcier pour rien. Il est véritablement au service de son groupe, laissant de la place au chant comme à la section rythmique, très présente également. C'est un disque puissant, lumineux, sentant l'air salin et la végétation sous le soleil chaud de l'été.

« Cruisin' Down The Highway » qui ouvre l'album est un appel à la route. Sa couleur Country-Blues, le bottleneck luxuriant, le sustain brillant des notes de guitare, le riff tendu, tout concorde pour partir sur la route et profiter du paysage. Bolin achève le titre en un solo magique, lardé de Boogie frénétique.

« Do It » est une hard-song plus immédiate, efficace, sans compromis. Ca percute d'entrée. Tommy Bolin n'est pas du genre à faire vrombir la saturation grasse. Le son de sa guitare est très électrique, scintillant dans les baffles. Il s'appuie sur la basse épaisse de Dale Peters et les coups de caisses puissants de Fox pour créer un climat Hard-Rock sans tomber dans la facilité Heavy-Blues. Il est évident que l'homme s'est forgé son style dans le milieu du Jazz-Rock, qui en a fait un musicien fin et précis.

« Wildfire » est une bonne chanson un peu heavy, mais sa mélodie n'a pas tout le sel pour convaincre comme ses deux prédécesseurs, et surtout comme celle qui va suivre : « Sleepwalker ». Cette chanson est un bijou, un miracle électrique. La mélodie est poignante, prenant les tripes par sa mélancolie amère. Bolin joue sur les climats : guitare acoustique, chorus de guitare liquide, plaintive, bottleneck poussiéreux et âcre. Roy Kenner, que je n'ai pas encore évoqué, porte ce morceau de sa voix franche mais absolument pas démonstrative. Elle est dotée d'une certaine fragilité qui contribue beaucoup à la beauté de ce splendide morceau. La route, les oiseaux au-dessus de l'océan, les montagnes au loin, la végétation sèche au bord de l'autoroute, le soleil qui se couche à l'horizon dans des reflets rose foncé sur la cité… c'est beaucoup d'images à l'amertume profonde qui se succèdent.

« Miami Two-Step » est un excellent instrumental Country-Blues permettant de faire la transition entre l'âpre « Sleepwalker » et l'audacieux exercice en deux parties : « Praylude/Red Skies ». La première partie, « Praylude » est d'une beauté translucide, apportée par un piano électrique aux notes liquides et par des chorus de guitare délicats. Le climat se fait chaud et boisé, l'ambiance est un Jazz-Rock doux et mélancolique. Et puis « Red Skies » explose en un riff lourd et organique. C'est un puissant Hard-Blues oscillant entre orage et accalmie ensoleillée, courte trêve avant le retour de l'électricité. Tommy Bolin brode milles motifs incandescents sur ce thème aux apparences plutôt convenues. La coda répétitive est soulignée d'une ponctuation aussi fine que géniale.

« Spanish Lover » est une merveilleuse chanson partiellement acoustique interprétée par Tommy Bolin aux guitares comme au chant. Sa voix douce sied parfaitement à cette mélodie portée par le vent, à peine perturbée par quelques pétales de fleurs printanières volant dans l'air tiède. « Summer Breezes » vient justement à pic pour faire souffler le vent de la mer sur ce disque décidément lumineux par bien des manières. C'est une hard-song vigoureuse et à la ligne mélodique enjouée. Tommy Bolin superpose à nouveau guitares électrique et acoustique dans un moelleux tapis de musique scintillante d'humanité.

« Head Above The Water » vient clore ce merveilleux disque de bien belle manière. C'est une mélodie âcre et poussiéreuse, portée par une section rythmique séductrice, avant qu'elle n'enfonce le tempo, associé à un Tommy Bolin faisant retentir un riff électrique du plus belle effet. Wah-Wah, slide, sustain…. La sonorité de sa guitare ressemble à plusieurs reprises à celle du Jeff Beck des années 1968-1973. Les intonations du langage, sa diversité dans l'expression a bien des similitudes qui font de Bolin un juste héritier.


Malgré le brio de Miami, Le James Gang n'arrivera pas à maintenir son fragile succès commercial. Le disque ne laissera aucune trace dans les classements de disques. Aussi, lorsque Deep Purple appellera Tommy Bolin pour remplacer l'irremplaçable Ritchie Blackmore à la guitare en 1975, ce dernier ne réfléchira pas longtemps, malgré le challenge qui s'annonce à lui. James Gang poursuivra sa route encore deux années, dans un anonymat de plus en plus grand. Cette fois-ci, Joe Walsh ne viendra pas à leur secours.

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