lundi 30 octobre 2017

IGGY POP & JAMES WILLIAMSON 1975

"Le blond et le brun se montrent plus taquins, plus finauds, et dévoilent une musique riche, qui va au-delà de la simple démo."

IGGY  POP & JAMES WILLIAMSON : Kill City 1977

En 1977, James Osterberg, alias Iggy Pop, est un grand con dégingandé de trente piges qu'une nouvelle génération de groupes considère comme le parrain de leur mouvement : le Punk. A l'heure où beaucoup de musiciens se posent la question de poursuivre ou d'arrêter les conneries, Iggy continue. Encouragé et soutenu par son vieil ami David Bowie, Iggy va enregistrer en Allemagne deux albums qui feront date dans sa discographie personnelle : The Idiot et Lust For Life. Ces disques lui permettent d'accéder à une notoriété internationale qu'il n'a jamais connu, et les ventes sont suffisantes pour que des labels indépendants essaient de mettre la main sur des bandes où figurent Iggy Pop. Eux aussi veulent participer à la fête, et les albums bootlegs des Stooges fleurissent, transcrivant des concerts à la qualité sonore fort discutable.

Avec l'arrivée de James Williamson à la guitare en 1972, rétrogradant Ron Asheton à la basse, c'est le début d'une longue coda à base d'héroïne qui va empoisonner Iggy Pop et le batteur Scott Asheton. Raw Power, publié en 1973, laisse entrevoir la férocité du nouveau bretteur, mais montre aussi combien les Stooges sont devenus de véritables machines d'autodestruction. Le disque est tellement brutal qu'il disparaît rapidement des radars, ses ventes minables ne permettant aux Stooges que de se produire dans des clubs afin de payer les doses jusqu'au début de l'année 1974. Les Stooges disparaissent dans l'animosité et l'anonymat total. Seuls quelques amateurs éclairés vantent les qualités du groupe, véritable symbole du jusqu'au-boutisme et du nihilisme musical, soit exactement ce que cherchent à exprimer les Punks trois ans plus tard en Grande-Bretagne. Iggy Pop devient un symbole, un précurseur, celui qui avait déjà tout vu au milieu du Progressif de stades.

Lorsque Iggy renaît de ses cendres, le label Bomp va exhumer grâce à l'aide du guitariste James Williamson des bandes datant de 1975. Les deux musiciens avaient travaillé ensemble le temps de capter quelques bandes de démonstration permettant à Williamson de démarcher les labels, pendant que Pop finissait son séjour en hôpital psychiatrique. D'ailleurs les morceaux furent captés les week-ends de sortie autorisée d'Iggy Pop de son institut médical. Rapidement qualifié d'opportuniste et de sans intérêt, ce qui deviendra l'album Kill City passa à la trappe, seulement acheté par les fans purs et durs. Cela permit à Williamson de récupérer seul un peu de cash. Il retravaillera en 1979 avec Iggy Pop pour l'album New Values avant de laisser tomber la musique et de se lancer, clean, dans l'informatique.

Il deviendra un des pontes d'une société internationale d'informatique, avant de prendre sa retraite et de remplacer un Ron Asheton décédé au sein des Stooges reformés pour le bonheur de tous les fans. Fier et confiant, il entreprit également en 2010 de remixer Kill City, comme le fit Iggy Pop avec Raw Power afin de le débarrasser de la production nasillarde de Bowie pour lui redonner les testicules initiaux.

Ce qu'à fait Williamson avec Kill City tient du miracle : il a transfiguré cet album de démos bancales pour en révéler la vraie force. Certains pisse-froids lui reprocheront sa déformation, je fais partie de ceux qui applaudissent. Williamson a fait de Kill City un vrai grand album, sans doute ce qui aurait pu être le quatrième des Stooges, mais pas que. En tout cas, Iggy Pop en fut assez fier pour en déterrer la chanson éponyme pour la tournée des Stooges de 2010-2011.

On a souvent considéré James Williamson comme un guitariste fabuleux doublé d'un personnage froid et calculateur. Sans doute faut-il y voir les effets ravageurs de l'héroïne sur ce comportement erratique et malfaisant. Mais en 1975, les choses sont clarifiées. Williamson survit de sessions pour les autres, et a réduit sa consommation de stupéfiants durs. Iggy Pop tente de s'en débarrasser définitivement, préférant se couper brutalement du monde interlope du Rock underground américain pour retrouver la sérénité et une vie normale. Son corps a souffert de sept années de Stooges qui l'auront vu se battre dans le public, se taillader le torse avec des tessons de bouteille, affronter un public de bikers, et s'être défoncé dans des squats sordides, ne mangeant que quand une charmante groupie l'héberge le temps d'une nuit. L'histoire des Stooges est des plus sordides, bien loin de la lumière noire des trois albums studio impeccables du groupe. Lorsque Williamson vient retrouver Iggy Pop, le chanteur refuse net. Il ne veut pas replonger, il ne veut pas mourir.

Mais le guitariste est persuasif, et Osterberg sait que le musicien est surdoué. Iggy viendra durant ses permissions, tranquillement, Williamson s'occupe de tout. La situation est confortable et sans risque. Les belles photos du livret de l'édition 2010 montrent deux hommes décontractés et complices. Iggy Pop a les cheveux blond platine, mais a perdu son apparence de fantôme squelettique, il a retrouvé le sourire. Williamson n'a plus les joues creusées par la dope. Il fume beaucoup, mais son visage est à nouveau humain. Les deux garnements s'entendent parfaitement musicalement, c'est ce qui a convaincu Pop de l'imposer au sein des Stooges et de forcer Ron Asheton à laisser sa place pour prendre la basse.

Iggy Pop a raison : James Williamson est un superbe guitariste et un excellent compositeur. Totalement libérés de toute contrainte, les deux composent un excellent album de Rock, qui doit bien davantage aux Rolling Stones qu'aux Stooges. La violence sonore n'est pas le principal atout. Williamson ajoute de la guitare acoustique, de l'orgue Hammond, du piano, des cuivres, des choeurs Soul. Certes, il joue toujours comme une teigne, et tient parfaitement le rôle de rythmicien comme celui de soliste avec une aisance rare. Iggy Pop se transforme en Mick Jagger trash, hululant, feulant, rugissant comme rarement il ne l'aura fait. Sa palette vocale complète est mise à contribution, et jamais Iggy Pop ne fut à ce point mis en valeur. Williamson a serti un écrin parfait à son chanteur. Il pose sa voix en fonction des ambiances, gribouillant des paroles relatives à sa vie du moment, ses cauchemars et ses doutes : des filles louches, la nuit, la violence, la drogue, la justice.

Le blond et le brun se montrent plus taquins, plus finauds, et dévoilent une musique riche, qui va au-delà de la simple démo. Pour avoir écouté la version initiale, il est évident que Williamson a transformé ces bandes brutes en un album à part entière, rien qu'en équilibrant les instruments et les musiciens. Il en a aussi conservé l'aspect brut, sans filtre, de l'enregistrement initial. Kill City devient le Exile On Main Street des Stooges, un album poisseux qui largua tout le monde mais révèle au monde onze chansons magnifiques. Iggy Pop n'est pas un simple faire-valoir, il est partie prenante, il compose, autant qu'il le peut, surtout sur les textes qu'il doit chanter, et qu'il refuse qu'un autre le fasse à sa place.

« Kill City » est un mordant Rolling Stones Rock qui rencontre la brutalité des Stooges. Les choeurs Soul sur le refrain reviennent à cette source Blues'N'Soul qui irriguent énormément ce disque. Immédiat, brutal, il montre combien les Stooges auraient pu devenir les Rois du Rock à riffs, quelque part entre le Heavy-Metal et le Blues-Rock, avec cette âpreté caractéristique des banlieues crades. Personnellement, j'adore ces mélodies mélancoliques comme « Sell Your Love ». Il y a tant de douleur, d'amertume. Iggy Pop ne chante pas, il conte, laissant la place aux choeurs pour apporter de la mélodie vocale.

« Beyond The Law » a beaucoup compté pour moi. Cette amertume latente sur un tempo Boogie laisse entrevoir la difficulté derrière le réalisme. Il est suivi de « I Got Nothing », inédit des Stooges correctement capté, et qui confirme la voie musicale suivie par les Stooges en 1974. « Johanna » est un beau Electric Blues-Rock dominé par le saxophone de John Harden. Scott Thurston tient le piano, comme il le fit au sein des Stooges entre 1971 et 1973.

Williamson fait suivre un instrumental en deux parties, aussi surprenant qu'il puise dans les tonalités nocturnes et tribales : « Night Theme ». Le morceau est prenant et angoissant, son ambiance est tribale, sauvage, il n'est pas qu'une simple parenthèse. « Consolation Prizes » qui suit est une véritable démonstration de Rolling Stones à la version Stooges. Puissant, nerveux, sans concession, il n'est pas Hard, il a du nerf et de la virtuosité.


« No Sense Of Crime » est un magnifique morceau électro-acoustique, qui n'est pas sans rappeler …. « Wild Horses » des Rolling Stones. Iggy Pop déclame, sa voix a la profondeur d'un crooner Soul, davantage que Mick Jagger. « Lucky Monkeys » prolonge cette voie, enrichie d'harmonica poussiéreux. L'ambiance est vaporeuse, hantée, rare. « Master Charge » est un épais Boogie-Blues cancéreux tenu à la Pedal-Steel. C'est un instrumental, complété de piano Fender Rhodes, coda cancéreuse qu'illumine quelques chorus de guitare, celle de Williamson. Kill City est un tellement bon album. Enfin doté de sa vraie qualité sonore, il devient le premier vrai album solo d'Iggy Pop, et à mon sens, son meilleur.

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mercredi 18 octobre 2017

EARTHLESS 2008

"La totalité du concert est une expérience sonore indescriptible, magique."

EARTHLESS : Live At Roadburn 2008

Je regarde les lumières de la nuit par ma fenêtre. Les usines au loin découpent de l'acier, pendant que les locomotives mettent en attente les wagons citernes. La ville ne dort jamais vraiment, et des hommes alimentent cette activité de leur labeur, seuls dans la nuit. La circulation automobile a décliné depuis la fin de l'après-midi, et on entend enfin le coeur de la cité battre dans ces antres de tôles poussiéreuses.

Le Rock fut longtemps l'exutoire de la force de travail internationale. L'électricité sauvage puisé dans le Blues noir américain permit aux forçats de la besogne de s'identifier aux forçats du Boogie. Combien de groupes qualifiés de bas du front firent frémir les scènes mondiales afin de canaliser la colère sourde des hommes de l'ombre de l'économie ? Humble Pie, Status Quo, Grand Funk Railroad, AC/DC, Creedence Clearwater Revival, Rory Gallagher … Tous des groupes à grosses guitares d'ailleurs. Imprégnés de Blues et de Soul, ils ne furent jamais avares de jams à rallonge permettant d'atteindre la transe prolétarienne. Jimi Hendrix et Cream en firent aussi partie, à leurs manières. Cette idée de malaxer le Blues et le psychédélisme pour se lancer dans des odyssées sonores cosmiques permettait au gamin sortant de l'usine de s'échapper de sa triste réalité, bière à la main. Le message n'a pas besoin d'être ouvertement politique ou revendicatif pour délivrer une vraie parole. C'est à tort que furent mis au pilori ces stakhanovistes des planches, la presse leur préférant les vrais artistes : David Bowie, Sparks, Lou Reed, Bob Dylan, Yes, ELP…. Et puis aussi le Punk, sorte de révolte devenue branchée, qui fut curieusement déconnectée de sa base alors que son vrai message était bien celui d'exprimer la fureur des hauts fourneaux et des chaînes de montage : Stooges, MC5, Damned, Sex Pistols… n'avaient finalement que cette ambition. D'autres se déclamèrent prophètes, comme les Clash. Une belle connerie tiens.

Aujourd'hui, la plèbe se défoule en clubs sur du Rihanna, du Katy Perry, du David Guetta, du DJ Khaled, du Imagine Dragons, Daft Punk ou Sia. C'est disco, c'est chic, c'est Dance, ça ressemble à la bouse électronique des années 90 : Gala, Two Unlimited, Ace Of Base, Doctor Alban…. De la grosse Techno-Dance européenne, de la grosse soupe vulgaire, sans aucune base culturelle ni intellectuelle. De la grosse merde musicale servant de prétexte pour encaisser les dividendes. Du boulot de patronat et d'actionnaires. Comment vous dire que je déteste ça….. Je n'ai pas assez de mots vulgaires et haineux pour juger ce purin auditif.

Mais le public est responsable de ce qu'il écoute. L'éducation permet d'éviter ce genre d'écueil, mais le pouvoir des médias est immense. Il manque furieusement de discernement ces derniers temps. Tout est formidable. Les qualificatifs sont tellement nébuleux, que l'on sent l'outrage auditif se profiler : électro-pop, musique urbaine, Rap new-yorkais avec une touche de Soul, Soul urbaine, Ragga-Funk….. Que des intitulés qui ne ne font que cacher la misère. Des groupes arrivent dans les médias sans prévenir, sont invités à la Fashion Week, on les voit partout. Pourquoi ? Sur quelle base ? Sur quel prétexte musical ? Souvent aucun, si ce n'est la boursouflure bourgeoise des grandes cités, les réseaux, les copains, les copines…. Et puis on regarde l'horizon, et on se dit que les prolétaires anglais de 1972 qui vibraient sur Status Quo et « Don't Waste My Time » n'ont plus de place en ce bas monde.

Que reste-t-il aux losers en ce bas monde ? Le Stoner-Rock. Et une des grandes forces reste Earthless. Groupe fondé par le guitariste Isaiah Mitchell, c'est un trio de lads. Mario Rubalcaba tient la batterie, Mike Eginton la basse. Leur musique est essentiellement instrumental, bien que Mitchell ait une voix en or, comme il le prouve avec son autre projet : Golden Void, une merveille.

Un perdant, en voilà que j'en suis à nouveau un, à trébucher sur les écueils de la vie. J'ai retrouvé ma solitude, même si tout n'est finalement pas si noir que la fois précédente. Je me suis reconstitué mon univers à moi, je crois que j'ai retrouvé la totalité de mon âme, bien que l'amertume parasite mon palais, ce goût d'échec difficile à évacuer de la bouche. Les jours qui ont suivi mon déménagement précipité, j'ai dormi, mais j'ai aussi écouté pas mal d'albums que j'avais laissé de côté, de vieux camarades comme de nouveaux complices. Ils me soutiennent en ces temps troublés, m'empêchent de tomber, exténué que je suis physiquement et moralement. Derrière mon irrésistible envie d'avancer vers des jours meilleurs se cachent des blessures profondes, un épuisement général après plusieurs années difficiles à me battre contre les éléments afin de ne pas sombrer. J'ai trouvé de l'aide bienveillante, avant que le vent ne tourne et que le sable des dunes ne gâche le repas sur la plage et ne fasse s'envoler les beaux espoirs. Je suis triste et en colère à la fois, tout en songeant à l'apaisement de mon âme torturée. Je vais enfin vivre pleinement dans mon univers à moi, seul, et c'est sans doute mieux comme cela.

S'envoyer deux titres instrumentaux de trente minutes chacun captés dans un obscur festival hollandais, voilà qui a de quoi être particulièrement intransigeant et hermétique. Seulement voilà, ils sont deux odyssées audacieuses, chantres d'une musique disparue issu d'un monde perdu. Mais tout cela résiste parce que se concrétisèrent quelques idéaux, et furent jeter sur de la cire l'une des musiques les plus originales de tous les temps. Elle échappa un temps aux diktats commerciaux, les gamins avaient pris le pouvoir. Aujourd'hui, ils doivent se contenter de vivre de petits boulots précaires, de formations sans issues, et manger aux crochets de leurs parents. Aussi pour eux, la liberté serait de danser sur du Major Lazer, une bière à dix euros à la main dans un festival hors de prix, pour vivre, je cite : « un grand moment de convivialité et de partage ». De la merde oui. Les gamins n'auront pu compter que sur quelques selfies illusoires les montrant s'amuser follement, que notre vie est trop belle, et sur l'ivresse d'une bière tiède à quatre degrés. Il m'est impossible que ces gosses soient plus cons que nous et que les précédents. Sans doute ont-ils plus de mal à faire le tri dans le flux d'informations gargantuesque qu'on leur jette au visage. Plutôt que de nager à contre-courant et s'épuiser, faudrait-il leur montrer un petit sentier calme dans la forêt, plus sinueux mais plus doux qui leur permettra d'atteindre cette joie de vivre qui doit leur être promise.

Leur montrer trois zozos américains jouant un Heavy-Blues Psychédélique totalement inspiré de Jimi Hendrix est une première étape. Il faut qu'ils savent que de vieux cuirs comme moi se redressent fièrement à l'écoute de ces tornades soniques, et y trouvent l'excitation suffisante pour propulser un trentenaire bien tassé vers des cieux plus beaux. La musique électronique actuelle défoule sans doute, et permet surtout de plaire aux publics féminin et masculin, ce qui n'était pas évident dans les années soixante-dix. Les gars aimaient The Who, Status Quo et AC/DC, pendant que les demoiselles gémissaient de plaisir sur Marc Bolan, David Bowie, et Ten CC. Aussi, peut-on arriver à la conclusion qu'écouter de la merde permet de draguer facilement ? Je ne l'espère sincèrement pas, et rappelons-nous que c'est le public féminin hystérique qui plébiscita en premier Elvis Presley, les Beatles, les Rolling Stones et les Who. Bien sûr, les groupes ne pouvaient pas jouer dans le brouhaha, mais ils vendirent des disques grâce aux jeunes filles. Aussi, le Rock peut être fédérateur. La comparaison entre Earthless et les Beatles s'arrêtera là.

Earthless est donc un trio essentiellement instrumental mené par un véritable génie de la six-corde électrique : Isaiah Mitchell. Le garçon est surprenant, car il déclara qu'il découvrit en fait Hendrix plus tard, ses principales influences étant Cream, les Rolling Stones et les Beatles. Il n'a aucune connaissance encyclopédique sur le Rock, il n'est guidé que par la passion de jouer du Blues psychédélique. L'homme n'a d'ailleurs aucun plan de carrière, se laissant porter au gré des projets musicaux. Pour Golden Void, il chante également, très bien. Pour Earthless, il n'en voit pas l'intérêt. Il est aussi l'invité de multiples jams entre musiciens, dont certaines ont fait l'objet d'albums en pressage vinyle uniquement, réservé aux esthètes, donc. Il use essentiellement une vieille Fender Stratocaster râpée se rapprochant de plus en plus de celle de Rory Gallagher, qu'il ne doit pas connaître plus que cela. Il parle matériel musical, amplificateur, donne des cours de guitare et se laisse porter par le vent. Son humilité l'oblige à rendre hommage à sa fidèle section rythmique de Earthless, dont le batteur Mario Rubalcaba qu'il considère comme le digne successeur de Mitch Mitchell.

Nous ne trouverons donc pas ici de compositeur torturé, de poète maudit, de bête de scène ambiguë, et encore moins d'artiste capricieux. Les trois sont de bons clients des festivals, jamais avares d'un coup de main ou d'un set improvisé, payé ou non. A l'édition 2008 du Festival Roadburn, Earthless joua à trois reprises, bouchant les trous dans la programmation en plus de leur set officiel. Le principal sera capté, honneur fait par les organisateurs du Roadburn Festival aux groupes qu'ils respectent. Il est ainsi publié et permet à ces formations obscures de proposer un album live enregistré professionnellement devant un public conséquent. Un ou deux artistes par an ont cet honneur, Earthless furent de ceux-là en 2008. Il s'agit d'un double album vinyle ou d'un double album cd, offrant deux longues improvisations chacune basées sur des thèmes publiés sur albums ou maxi. Earthless prend plaisir à les malaxer et à les mélanger pour créer une matière sonore onirique, proche d'une certaine forme de Jazz coltranien. Comme si Mitchell avait réussi ce qu'Hendrix semblait chercher juste avant de mourir : sortir des carcans du morceau classique pour se lancer dans l'aventure sonique à partir de quelques idées de thèmes. Les jams publiées en bootleg semblent le montrer, comme l'improvisation « Villanova Junction » jouée notamment à Woodstock en 1969.

Mitchell n'est ni un simple copieur, ni un passéiste. Si son langage de base vient du Blues électrique psychédélique de la fin des années soixante, il en a développé une forme moderne et personnelle. La totalité du concert est une expérience sonore indescriptible, magique. La guitare vole au-dessus d'une rythmique carrée mais évoluant avec beaucoup de finesse. Ils portent le maître qui s'envole toujours plus haut. C'est un shoot d'acide, d'adrénaline, un véritable langage électrique. Le tempo est enlevé, vif, nerveux, la guitare rageant, tapant du poing sur la table, véritable descente en vaisseau intergalactique à travers les météorites.


Earthless n'a même pas pris la peine d'enregistrer un nouveau disque depuis 2013, laissant le champ libre à Golden Void puis à divers projets solo de Mitchell à travers le monde, croisant sa guitare avec des musiciens espagnols ou australiens. Mais Earthless n'est jamais loin, le vaisseau amiral volant toujours haut dans le ciel, attendant le retour de ses appareils en mission.

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mardi 3 octobre 2017

MOONLESS

"Il n'y a pas de lumière en Enfer, et c'est sans doute ce qui carbonisa ce quatuor venu du Danemark. "

MOONLESS : Calling All Demons 2012

Il n'y a pas de lumière en Enfer, et c'est sans doute ce qui carbonisa ce quatuor venu du Danemark. Il ne reste que bien peu de choses de leur courte existence, à part ce disque au combien grandiose. Monté par une petite équipe de fous furieux de Doom-Metal et de vieux Proto-Metal des années 70, Moonless est un groupe qui n'a aucune autre prétention que d'offrir une musique jouissive, qu'importe si sur le papier elle n'apporte rien à la grande Histoire du Rock'N'Roll.
Moonless s'inspire de Pentagram, fortement, The Obsessed, et bien évidemment Black Sabbath. Il ne s'embarrasse pas de tempi ultra-ralentis, d'atmosphères gothiques, ou de fioritures théâtrales. Il va à l'essentiel, pour que le groupe comme l'auditeur subissent le shoot d'adrénaline.

Un rapide tour des forces en présence s'impose. D'abord, le groupe est fondé aux alentours de 2010 parmi la modeste scène Heavy-Metal danoise. Si les voisins norvégiens et suédois sont plutôt bien dotés en groupes de Rock à haute énergie, le Danemark est un bien modeste dealer de fulgurances électriques. Néanmoins, on peut y compter les fantastiques héros Prog-Rock Culpeper's Orchard entre 1970 et 1974, et les noirs chevaliers du Heavy-Metal progressif satanique : Mercyful Fate. Mais depuis, pas grand-chose de notable, et on peut l'expliquer, vu la taille modeste du pays, assez proche de la Suisse, y compris dans l'esprit même de ses habitants. Les remerciements plus que succincts dans les notes de pochette montrent combien Moonless dû se forger seul, uniquement soutenu par une maigre équipe de fanatiques convaincus et basée à Copenhague.

Le guitariste Hasse Dalgaard et le chanteur Kenni Holmstad Petersen unissent leurs forces, rejoints par le batteur Tommas Svendsen et le bassiste Kasper Maarbjerg. Le jus sort rapidement de ses gonades, et une séminale substance aboutit en l'écriture et la répétition de six morceaux qui serviront de base à un premier album, support indispensable pour se faire un nom sur le circuit visé : le Stoner et le Doom. Le public en question est encore attaché à la notion d'album, qui doit être défendu comme il se doit sur scène. Moonless va donc consciencieusement distribuer son album en vinyle et en cd via un petit label tchèque, Doomentia Records, et va développer son merchandising : autocollants, tee-shirts…. Il tourne également en compagnie d'équipages de trois ou quatre groupes à travers l'Europe : pêle-mêle Suma, Cauchemar, Bottom Feeder… Les dates restent cantonnées au Nord de l'Europe, et Moonless ne décrochera pas une première partie plus flatteuse lui permettant de tourner à travers le continent devant des foules plus nombreuses. Il brave les intempéries jusqu'en 2014, date de sa dissolution officielle. Depuis, les musiciens semblent avoir retrouvé l'anonymat le plus complet, aucun n'ayant poursuivi dans une autre formation, à ma connaissance toutefois.

Mais déjà, le parcours de Moonless était truffé d'embûches. En effet, le disque fut capté au Samsø Austin Museum en septembre 2010, et ne verra le jour sur Doomentia Records qu'en 2012. En quelques mois, le groupe avait à sa disposition une matière musicale d'une qualité assez stupéfiante. Moonless pratique un Doom fortement imbibé de Stoner-Rock, c'est-à-dire que la musique est à la fois massive et menaçante, et doté d'un groove imparable. La voix de Petersen est totalement parfaite pour cette musique : rugissante, à la fois puissante et râpeuse, dotée d'un voile rugueux et d'un petit trémolo sur les notes les plus hautes. La section rythmique est aussi à l'aise sur les tempi rapides que sur ceux plus lourds. Souple, dynamique, elle ne fait aucun quartier. Il n'y a pas de démonstration excessive, juste un sens du rythme exceptionnel. La basse est saturée, elle vrombit derrière la guitare, pendant que la batterie déclenche la foudre, enluminée de cymbales fracassées et de roulements de caisses aussi évidents qu'efficaces et finement apportés.

La guitare de Hasse Dalgaard mérite aussi son couplet, véritable usine à riffs et power-chords de génie. L'homme cisèle un tapis sonore menaçant et grondant, toujours soutenu par la basse. Il se dessine un fond musical lourd et mouvant, emportant l'auditeur sur une vague qui ondule au gré des chorus, des ponctuations et des soli qui élève régulièrement la musique de Moonless vers le ciel. Le groupe a un tel potentiel que tous les morceaux oscillent entre cinq minutes trente et sept minutes quarante seconde sans le moindre temps mort. On retrouve la fluidité de Diamond Head, cette capacité à faire évoluer l'auditeur au gré des climats sans avoir l'air. Le chorus est souvent concis, et sert de respiration au sein d'une musique d'une densité et d'une force rare.

Moonless n'a pas froid aux yeux et débute l'album par son morceau le plus long : « Mark Of The Dead ». Arrivant en écho lointain sur une ligne de basse rappelant un rail métallique, le riff et la rythmique viennent exploser au visage de l'auditeur imprudent. Le chant de Petersen est menaçant, sauvage. Une force considérable s'élève de cette musique. Les mains crispées sur son pied de micro, Petersen éructe la colère du Monde du Dessous de Lovecraft, celui des Morts et des Bêtes de l'Ancien Monde. Les instruments forment une masse compacte, impeccable de dynamique et de férocité. Les musiciens accélèrent brutalement le tempo afin de créer une première tempête infernale, et rompre la linéarité du riff démoniaque. Dalgaard écrase sa pédale wah-wah, et fait déraper le thème en des hululements d'oiseaux nocturnes obsédants.

« Devil's Tool » poursuit sur un mid-tempo heurté, au riff en forme de coup de poing au visage. On imagine les têtes des auditeurs se secouer en rythme, possédés, couverts de sueur, les yeux fermés et les mâchoires fermées, ressentant au plus profond de leurs êtres la musique de Moonless. La guitare malaxe à nouveau le riff initial, poussée par une rythmique implacable. Daalgard cisèle un solo épique, véritable décollage vers l'hyper-espace. Pas d'esbroufe technique, juste une ligne mélodique dérivée du riff initial, apportant du corps, de la dimension à la musique. Chant et guitare se complètent admirablement, véritable interaction rappelant Led Zeppelin.
« Horn Of The Ram » est un thème plus classique, rappelant énormément Black Sabbath, sans pour autant crier au plagiat. Il y a une telle énergie chez Moonless, une telle férocité, une telle envie de mordre… Daalgard tient la maîtrise de la manœuvre, parfaitement secondé par la batterie et la basse. Petersen peut à nouveau rugir, solidement campé sur ses deux jambes et sur un groupe sans faille.

« Calling All Demons », le morceau-titre, retrouve le swing de « Devil's Tool », ce pas rapide, qui explose dans un cri sauvage de Petersen. Le riff est presque Punk dans sa sonorité haute perchée. La basse improvise à la manière de Geezer Butler de Black Sabbath, ces lignes qui sortent du rail du riff pour vrombir plus haut en quelques notes inspirées du Jazz, avant de retourner derrière la guitare. Le changement de riff est démoniaque, toujours emmené sur le même tempo massif et obsédant. Puis Moonless se lance dans une seconde partie en forme de Boogie enclume. Petersen incante les démons, Daalgard, Svendsen et Maarbjerg propulse le groupe dans la stratosphère. Daalgard se lance dans un superbe chorus cosmique, avant de revenir à la brutalité du Boogie démoniaque.

« The Bastard In Me » est un terrifiant constat personnel, une violente description de dégoût vis-à-vis de soi. Emmené sur un tempo rapide, le riff est noir, sans espoir. C'est aussi un cri de rage, un besoin irrépressible de liberté, quoiqu'il en coûte. Implacable, granitique, il est illuminé d'un solo de guitare très inspiré de Jimmy Page de Led Zeppelin.
« Midnight Skies » clôt l'album de superbe manière. Le riff est magique, entêtant, à la fois tellurique et héroïque. Le groove massif s'imprime à nouveau. Petersen hurle comme un damné au milieu de cette furie électrique. Il y a de la colère, et bien peu d'espoir au milieu de cette tornade sonore. Il y a une détermination à avancer coûte que coûte, dans l'obscurité de la nuit. L'accélération du tempo doublée d'un riff massif et conquérant vient consolider cette impression. La guitare n'en finit pas d'équarrir de grondants power-chords avant de faire hululer la wah-wah dans l'écho fantomatique. Petersen reprend la main, et poursuit, implacable sa litanie, avant de brutalement stopper ce torrent de colère.

Il ne reste aujourd'hui plus grand-chose de Moonless à part ce disque prodigieux, excitant de la première à la dernière note. Il y a peu, les musiciens se débarrassaient de leurs derniers éléments de merchandising, comme on vide une maison après une séparation. Savent-ils que cet album va sans en douter rejoindre la liste des disques uniques et cultes comme celui de Black Cat Bones, Leaf Hound, Granicus, ou Road ? Espérons en tout cas qu'ils auront la possibilité de remonter ensemble sur scène avant d'avoir atteint la cinquantaine afin de jouer la musique de Moonless avec tout le jus nécessaire.

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mercredi 20 septembre 2017

40 WATT SUN 2016

"Par où commencer ? Par 40 Watt Sun par exemple, par un disque beau à pleurer."

40 WATT SUN : Wider Than The Sky 2016

Les perles se dispersent désormais dans l'océan de l'oubli dans une indifférence quasi-générale. Ce monde est-il devenu à ce point fou et formaté pour ne plus ressentir la vibration de la bonne musique, quelque part dans son coeur étriqué et rabougri ? Je vis une période passionnante en ce moment. Je ne cesse de découvrir des groupes nouveaux et formidables, éblouissants de personnalité et de créativité, imprégnés de la meilleure musique pour en créer une nouvelle, puissante, forte, émouvante.

J'ai plusieurs fois pensé avoir fait le tour de la question. Il me semblait que je n'avais découvert que le meilleur, et que seuls quelques recoins obscurs me procureraient un peu d'excitation, juste assez pour ensoleiller mes prochaines années d'homme, jusqu'à ma tombe. Je me refusai pourtant à tenter de chercher la quintessence, cette gymnastique stérile qui consiste à résumer le Rock à une poignée de groupes et de disques qui auraient tout créer, tout inventer, et auraient été à l'origine de tout, réduisant tous les successeurs à de vulgaires copieurs. Je gardai confiance, et je partis à l'aventure. Et je trouvai de quoi m'enthousiasmer, m'apportant cette joie immense d'écouter un disque miraculeux qui vous pose sur un nuage des semaines durant. Oui, des groupes des années 2010 m'ont procuré ce plaisir, le même que celui de ma découverte du II de Led Zeppelin ou du Live And Dangerous de Thin Lizzy. Mais ce n'est pas un disque par ci par là, mais des dizaines. Je suis fou de joie, excité, prolixe.

Par où commencer ? Par 40 Watt Sun par exemple, par un disque beau à pleurer. Sorti en 2016, il est déjà presque introuvable, ou à des prix prohibitifs. Publié en auto-production, il n'est disponible que sur le site du groupe, et le plus souvent en double album vinyle ! Incroyable est le destin de ce groupe et de son leader, le guitariste et chanteur Patrick Walker. Incroyablement maudit, il faut bien l'avouer. La mélancolie profonde ne fait pas vendre. La mélancolie clichesque, si, lorsque les sentiments, les réactions, les analyses, les fautes et la rédemption au sens chrétien du terme entrent parfaitement dans le cadre ce que la société à coutume de répandre au cinéma, à la télévision….

Patrick Walker est un garçon sensible, imprégné de littérature, de musique et de cinéma, d'une modestie et d'une timidité maladive. C'est seulement par la musique qu'il expie son âme torturée, parfaitement incapable d'expliquer dans ses très rares interviews d'où viennent tous ces tourments. Oh Walker n'expose pas des tracas atroces, des histoires malsaines de viols, de meurtres sordides ou autres joyeusetés glauques tirés d'un scénario de film d'horreur ou de la page faits divers. Non, il évoque des sentiments profondément humains, ceux d'un être parfaitement banal, dans une vie normale, mais dont l'extrême sensibilité ressent au plus profond chaque tracas de l'existence. Sans être misérabiliste, Walker est réaliste, désarmant de justesse et de sincérité. Il analyse avec cette acidité toute britannique une vie grise et ordinaire, voguant au gré des joies et des peines, de l'amour et de ses ruptures. Il explore la solitude, la trahison, la place de l'homme ordinaire dans le vaste monde, cette confrontation à l'immensité, mais aussi l'envie de fuir, de s'évader, de voir plus loin, l'espoir qui se voile derrière la brume du quotidien.

Patrick Walker n'est pas prolixe, mais a produit en vingt ans quatre disques majeurs. Les deux premiers sont issus d'un premier trio du nom de Warning. Noir dessein de Doom-Metal infernal, les thèmes sont aussi âcres que la musique est lourde et obsédante. Malheureusement, Warning n'a ni le look Metal adéquate, ni un nom très original : il doit y avoir un Warning par pays. The Strength To Dream en 1999 et surtout le fantastique Watching From A Distance en 2006 deviennent cultes, distribués puis réédités sur de petits labels de passionnés. Autre inconvénient : Patrick Walker n'aime pas trop tourner, estimant que la scène dégrade sa musique d'une part, et qu'il ne s'y sent absolument pas à l'aise d'autre part. Jouer des heures oui, mais dans son cottage au fin fond de l'Essex. Se mettre à nu en public est décidément une épreuve pour ce poète dont la destinée secrète rappelle celle de Nick Drake au début des années soixante-dix, la dépression et la drogue en moins. Walker est un garçon éminemment modeste, mais au talent immense. Et son humilité est sans doute son plus grand défaut.

Lorsque Warning disparaît à la fin des années 2000, Walker fonde un nouveau trio avec le dernier batteur de Warning : Christian Leitch. William Spong prend la basse, et en 2011, le nouveau trio nommé 40 Watt Sun publie son premier album : The Inside Room. La réputation flatteuse de Warning a précédé le nouveau groupe, et c'est le label international Metal Blade qui signe 40 Watt Sun. Finies les autoproductions, place à une vraie distribution, une vraie promotion. Il semble que ce nouveau groupe soit celui de la consécration. Musicalement, The Inside Room est dans la directe lignée de Warning, avec toutefois un brio tout-à-fait exceptionnel dans les atmosphères. 40 Watt Sun n'est pas simplement Doom-Metal, dans la voie tracée par le premier album de Black Sabbath. Les cinq longs thèmes de près de dix minutes développent des climats riches, intenses, entre lande anglaise et noirceur crasse d'un port écossais. La poésie n'est plus seulement dans les textes, elle se transpose aussi à la musique électrique. Walker tapisse des riffs vrombissants et scintillants d'électricité sauvage, comme des rayons de soleil à travers les nuages gris et blancs de la côte normande, une matière sonore étourdissante. En quelques infimes variations de tonalité, on passe du rire aux larmes, de la lumière à l'obscurité. The Inside Room est la quintessence du Doom-Metal britannique, porté par la voix de Walker. L'homme ne hurle pas, ni ne grogne. Il chante de son timbre profond, chaud et sincère. Son intonation est incroyablement expressive, proche d'une déclamation théâtrale.

Pourtant le miraculeux contrat avec Metal Blade tourne court. Des histoires de droits impayés noircissent le tableau, et 40 Watt Sun met cinq longues années à se défaire de son ancien contrat. Le nouveau disque est déjà prêt, mais ne convient pas à Metal Blade qui veut un disque de Doom électrique. 40 Watt Sun est sommé de revoir sa copie, et Walker entre dans une colère noire. Il se bat contre vents et marées, et y perd des plumes. Finalement, le dit album sombre corps et âme, et une fois libre, Walker se remet au travail avec une page blanche.

Personne ne sait alors pourquoi 40 Watt Sun n'a pas sorti de nouveau disque depuis 2011. Lorsque paraît Wider Than The Sky, le choc est immense. Patrick Walker a troqué sa Gibson Les Paul Studio noire pour une guitare acoustique amplifiée. Comme John Martyn, il jongle entre l'écho de l'acoustique, et la rage de l'électricité, et propose six magnifiques morceaux oscillant autour des dix minutes, avec le somptueux « Stages » de plus de seize minutes. Ce qui est ahurissant, c'est que Patrick Walker n'est pas un soliste de génie, un héritier de Jimi Hendrix. Il est plutôt l'enfant tourmenté de Robin Trower, la virtuosité Blues en moins. Pas que Walker soit un mauvais guitariste, bien au contraire. Son style est inimitable, unique. Mais il n'est pas un bavard. Il n'aime pas se répandre, voler la vedette. Ce qui l'intéresse, c'est la mélodie et le chant. Il aime ses longs morceaux grondant comme les vagues le long des falaises calcaires dans le ciel gris. Il aime la mousse verdoyante sur les toits, les routes noires sous la pluie, le vent qui fait claquer les enseignes des pubs. Il aime être cet homme pensif et solitaire, la pinte à la main pendant que la joie quotidienne s'écoule : la mélancolie, le romantisme, la poésie…. Patrick Walker trouvera un alter-ego en Kimi Karki, guitariste du trio Doom légendaire Reverend Bizarre et actuel leader de Lord Vicar. Les deux sont obsédés par le Folk acoustique Celte, ces mélodies à la fois tristes et enchantées.

« Stages » est un miracle à ce niveau. Seize minutes de divagation pure au bord de la côte, les pieds s'enfonçant dans les galets noirs et ocres. Le vent et les embruns balayent le visage de l'homme rouquin à la barbe fleurie. Sa chemise de travailleur en flanelle bat sous les bourrasques froides de la Manche, les manches pourtant retroussées, comme une pause dans le travail laborieux. « Stages » explose en une lumière blanche grandiose, incandescence froide et miraculeuse.

« Beyond You » est une palette de gris obscur. La pluie ruisselle sur le toit, le vent froid étreint les chairs. Les gouttes tombent du toit comme des larmes. La lande plie sous les bourrasques du large, quelques fleurs violettes viennent briser l'alternance de gris foncé du grès et le vert des herbacées rases. Jamais Patrick Walker ne lâche sa victime. Après huit minutes d'intensité électro-acoustique, il fait retomber le morceau dans une poussière de guitare et de piano acoustique, comme des cendres volant dans le vent, Leitch effleurant ses caisses de ses balais.

« Another Room » est un abysse de cruauté infernal. Le tempo est lourd, lent, obsédant, teinté de cette guitare électro-acoustique. On retrouve le Warning incantatoire avec cette subtilité Folk. Presque douze minutes de procession se dessinent devant nous, et c'est vertigineux. « Pictures » accélère nettement le tempo. Ce qui fait la magie est la ligne vocale, enivrante. C'est un souffle, une expiration de poésie magique.

« Craven Road » revient sur les sentiers terreux de la douleur infinie. On pourrait penser à de l'ennui, mais il n'en est rien. Ces hommes prennent votre coeur et ne vous le rendront qu'à la fin. Le chemin creux, comme dans le Pays de Galles, comme en Normandie. Le chemin de la lâcheté aussi, celui qui surprend, celui qui ne prévient pas. L'amertume est totale, intense, insupportable. Pourtant, on écoute cette déclamation poétique avec une avidité surprenante. C'est qu'elle n'est pas exsangue de poésie et de subtilité. Comme tous les morceaux, il est impossible de stopper la musique. Qu'importe si le même thème se traîne sur d'entières minutes. La voix de Patrick Walker est celle d'un père maladroit, qui aimerait être juste et droit, mais qui n'a que des défauts à révéler. « Craven Road » s'illumine en accords haut perchés, comme un rayon de soleil dans le ciel d'octobre. « Marazion » clôt le disque en douceur, comme si tout n'était que futilité. Mais si vous avez écouté ce disque jusqu'à ce point, vous n'êtes déjà plus tout-à-fait le même.


Il est évident qu'avec pareil disque, 40 Watt Sun ne vise pas la tête des classements de vente d'albums. Mais l'incroyable puissance émotionnelle de cette musique couplée à l'image profondément différente des clichés Metal auraient dû faire du trio de Patrick Walker un OVNI magnifique prompt à rassembler bien des publics. Il n'en sera rien, et 40 Watt Sun demeure une énigme autant qu'un groupe culte pour les amateurs qui ont fait l'expérience. Walker a depuis reformé Warning et tourne à travers les Etats-Unis, profitant de son aura magnétique intacte.

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