mercredi 24 mai 2017

NOUVEAU LIVRE

Ça y est,  il est là,  il est arrivé !

Voici le second volume de mes chroniques,  publié chez Camion Blanc. 
Il est disponible chez l'éditeur,  mais aussi dans toutes les bonnes librairies et les sites de vente en ligne. 

http://www.camionblanc.com/detail-livre-odyssees-electro-acoustiques-et-mythes-stereophoniques-les-saveurs-merveilleuses-du-rock-1128.php



lundi 22 mai 2017

CELTIC FROST 1988

"L'album sort en 1988 sous le nom de Cold Lake, et est un véritable cataclysme pour les fans de Celtic Frost. "

CELTIC FROST : Cold Lake 1988

La trahison est un sentiment épouvantable. Ressentir ce moment où l'un de vos proches, une personne en qui vous avez pleine confiance, vous a fait faux bond pour des raisons d'une bassesse consternante est l'une des expériences humaines les plus violentes qui soit. Il n'est pas évident de pardonner un tel faux-pas. La religion chrétienne se veut pleine d'amour et a pour principe le pardon des âmes en perdition. Mais lorsque l'on n'y croit pas, que reste-t-il, à part l'amertume et la haine ?

Le lac gelé, en voilà un drôle de nom pour un album. Pourtant, pour qui connaît le groupe suisse Celtic Frost, il n'y a rien d'étonnant, car il est finalement en parfaite phase avec son univers gothique et hanté. Celtic Frost n'est pas qu'un simple groupe de Heavy-Metal extrême. Il est bien plus que cela : il est l'un des grands créateurs d'univers sonores de la Rock Music, aux côtés de Soft Machine, Black Sabbath, Led Zeppelin, ou King Crimson. C'est une formation que rien ne fit reculer, jamais, pas même ses fans irréductibles, au moins aussi intenses et passionnés que ceux de Motorhead ou AC/DC. L'amateur de Celtic Frost se doit pourtant d'avoir le coeur bien accroché. En effet, son leader, Thomas Gabriel Fischer, alias Tom Warrior, est un musicien en permanente ébullition. Il est secondé par son âme noire, le bassiste Martin Eric Ain. Les deux entretiennent depuis 1984 une amitié intense, faite d'échanges artistiques passionnés et de haine philosophique, et dont l'opposition est le moteur de Celtic Frost.

Celtic Frost est né sur les cendres de Hellhammer, infernal trio sévissant entre 1982 et 1984, et dont les bandes de démonstration démoniaques et ultra-brutales servirent de base à rien de moins que le futur Black-Metal. Certes, Venom en définit plusieurs ingrédients, à commencer par le nom, tiré de son second album. Le chant hurlé de Cronos, les riffs barbelés de Mantas, la rythmique matraquée d'Abaddon, les thèmes sataniques, le mélange de Heavy-Metal brutal et de Punk, tout était déjà là. Pourtant, Venom conserve encore quelques scories de Rock'N'Roll. Il traîne toujours dans un coin un riff Boogie qui ramène à ce Rock anglais dont Venom est le descendant fracassé. Hellhammer a balayé toute trace de Rock'N'Roll et de Blues. C'est un Metal vociférant, mélange sale de Punk et de Black Sabbath, dégueulé, vomi, absolument sans pitié et sans aucune retenue. Et tout cela a bien sûr une âme profonde. Si Venom était avant tout un concept né du cerveau dérangé de Conrad Lant, Hellhammer a des racines psychiatriques qui sont à chercher au plus profond de l'âme torturée de Tom Fischer.

Gamin, il vit dans la campagne à côté de Zurich, en Suisse. Sa mère, séparée, s'est installée dans un petit village de mille âmes, Nurensdorf, afin d'y trouver sérénité et bien-être champêtre, et veut surtout se couper de tout lien avec la famille de son ex-mari, pilote de moto, resté sur Zurich. Cette femme à l'idéal hippie de la fin des années soixante cherche la douceur de vivre pour son enfant, loin du tumulte de la grande ville, cette hydre noire qui broie les âmes. Elle lui inculque l'idéal de l'époque, l'amour des autres et de son prochain, le pacifisme, que chaque être humain est bon et respectueux.

Pourtant, ce petit coin de campagne va se transformer en enfer pour le jeune Tom. Sa mère arrondit ses fins de mois en faisant de la contrebande de diamants depuis les pays du Tiers-Monde. Elle a également développé des psychoses, préférant s'entourer de dizaines de chats plutôt que de refaire sa vie avec un homme. Elle laisse donc son fils des jours seul dans la maison au milieu des chats urinant dans tous les coins de la bâtisse, se vêtant de ce qu'il trouve dans la maison en désordre, et survivant avec les maigres moyens à sa disposition. Le jeune garçon, chétif, se fait brocarder rapidement par ses camarades d'école à cause de ses habits sales et ses tenues mal assorties. Pire, il dégage une odeur infecte d'urine de félin, et finit au fond de la cour, seul, entre deux coups de poing de ses camarades. La petite bourgade tranquille devient vite invivable pour Tom, d'autant plus qu'à la campagne, les rumeurs vont vite. Tom et sa mère sont la risée du village. Dans ce pays déjà très réactionnaire et rigide de tradition, la province est un monde étouffant, où les êtres faibles agonisent en silence. Tom Fischer devient un homme en combustion interne, ravagé par un feu intérieur fait de vengeance et de fuite vers un autre monde à sa mesure. Il trouve quelques espaces de liberté dans les collines autour du village, seul, entre les grands conifères, les sommets abrupts, les fleurs sauvages, et les animaux de la forêt. Là, personne ne le juge, personne ne le brutalise. Il est seul, petit humain au milieu de la grandeur des éléments. Il se nourrit d'Histoire, de science-fiction, et de tout ce qui peut faire fuir son esprit de son quotidien sordide. Il développe une haine intense pour l'être humain qui va alimenter toute sa musique à venir.

Il fomente sa vengeance. Elle sera musicale. Il part en Grande-Bretagne et découvre la New Wave Of British Heavy-Metal, dont il va s'abreuver en disques rares. Il va notamment faire l'acquisition du premier simple de Venom en 1981 : « In League With Satan ». Esprit audacieux, il essaie de passer le disque sur la platine de sa mère à la vitesse du 33 tours, et quelque chose se passe. Les mots de Cronos deviennent pâteux et hantés, les riffs sont des ondulations électriques d'un autre monde. Le choc se produit. Hellhammer prend vie. Il durera de 1982 à 1984. C'est une pulvérisation de napalm sonore, qui carbonise les campagnes environnantes avec minutie, ainsi que les oreilles des magazines spécialisées qui en reçoivent les cassettes de démonstration. La presse anglaise reste partagée, et globalement, Hellhammer ne suscite pas plus d'enthousiasme que Venom en son temps. Il s'agit de bruit stérile et hirsute.

Comme ses prédécesseurs dans les années soixante, la presse Metal cherche la respectabilité de sa musique. En 1967-1968, la presse musicale chercha à démontrer que le Rock était bien plus qu'une musique d'adolescent inepte, et qu'elle avait autant de fond que le Jazz et le Classique. D'ailleurs les groupes jouèrent avec des orchestres, et composèrent des concept-albums : Moody Blues, Frank Zappa, Pink Floyd, Yes, Deep Purple, Who…. Tous cherchaient la respectabilité. A côté, les énervés en quête de shoot électrique étaient considérés comme des crétins, rien de moins ; Led Zeppelin, Black Sabbath, Stooges, Stray, Status Quo…. Tous furent traités comme des chiens, parce que donnant une image dégradante du Rock.

En 1982, le Heavy-Metal poursuivait cette même respectabilité. Aussi, tout ce qui s'apparentait à du concept-album ou du Progressif était le bienvenu : Rush, Triumph, Journey, Boston, Blue Oyster Cult, voire Iron Maiden, voilà des groupes qui partageaient virtuosité instrumentale, textes fouillés, et démarches artistiques. Hellhammer, comme Venom, n'était qu'un groupe de bourrins vulgaires. Et les choses ne changèrent pas plus lorsque Ain et Fischer mutèrent Hellhammer en Celtic Frost. Pourtant, dès le premier EP, Morbid Tales, le trio noir était d'une tout autre trempe. La musique n'était pas simplement démoniaque, elle était spectaculaire. Son complément furieux s'appelle Emperor's Return et sort lui aussi en 1984. Jamais un groupe n'aura été aussi puissant, massif, possédé. Là où Venom pouvait presque retourner du second degrés, il n'en est point question avec Celtic Frost.

Malgré les costumes à base de cuir, de clous, de casques Moyen-Ageux, et de maquillages blafards en noir et blanc, plus tard qualifiés de corpse-paints, il n'est plus permis de prendre Celtic Frost pour des guignols. Ces trois-là foutent les jetons, définitivement. Ils sont sérieux, appliqués, et surtout, déterminés. Leurs morceaux sont impressionnants, implacables de brutalité et de précision. Et rien ne va les arrêter. To Mega Therion en 1985 est leur premier album. C'est une comète métallique, illuminée de magie macabre. Le son boueux mais majestueux laisse place à des enluminures de lave en fusion. Into The Pandomenium en 1987 est un pas de plus vers une musique plus élaborée sans toutefois laisser la moindre concession. Certes, les costumes gothiques laissent place à quelques effets de permanente capillaire, mais la musique reste d'une violence indescriptible. Pourtant, le phrasé se fait plus…. Rap. Tom Fischer est fasciné par la violence du Hip-Hop américain, et n'hésite pas à composer des instrumentaux à base de boîtes à rythme et de samples urbains, totalement déconnectés de ce Heavy-Metal macabre qu'est celui de cette Suisse possédée. Into The Pandemonium définit vingt ans de Heavy-Metal extrême à venir, entre son chant plaintif et ses scansions Rap, le tout pétri de Heavy-Metal saumâtre.

Il était impossible que ces garçons ne se carbonisent pas à jouer une telle musique. La tournée mondiale qui suivra l'album deviendra un enfer. Martin Ain s'en ira, et puis tout le reste de Celtic Frost. Pendant ce temps, Ain est sur le point de se fiancer avec la belle Michelle Villanueva. Mais cette dernière tombe en admiration, puis en amour pour l'esprit torturé de Celtic Frost : Tom Fischer. Les deux amis, unis comme des frères, se déchirent pour une femme. Il devient évident que le coeur de Celtic Frost est brisé pour toujours.

Mais Fischer ne voit pas les choses de cette manière. Il est un homme heureux, pour la première fois de sa vie. Il est amoureux d'une femme magnifique et son groupe a malgré tout atteint un niveau de respectabilité enviable avec une musique intransigeante. Il suffirait d'un petit coup de pouce pour que Tom Fischer atteigne cette reconnaissance artistique et commerciale qu'il désire au plus profond de lui, comme une vengeance sur son histoire personnelle.

Il va croiser la route du guitariste Oliver Amberg, ancien membre du groupe de Thrash-Metal suisse Coroner. Les deux musiciens vont monter un nouveau projet musical ensemble, qui prend rapidement le nom de Celtic Frost, celui de l'oeuvre d'une vie. Le bassiste Curt Victor Bryant est recruté, et Stephen Priestly reprend sa place à la batterie après être parti en 1985. Oliver Amberg prend pour partie le contrôle des opérations, tenant la guitare lead et apportant sa signature à la quasi-totalité du matériau du nouveau disque. Fischer compose, chante et joue la guitare rythmique.

L'album sort en 1988 sous le nom de Cold Lake, et est un véritable cataclysme pour les fans de Celtic Frost. D'abord, les musiciens s'affichent avec des permanentes et des tenues très Glam-Metal, genre très en vogue aux Etats-Unis. Fini les maquillages blafards, les poignets de force cloutés, et les références gothiques. Autre changement majeur : la musique. Celtic Frost a pris le parti de flirter avec le Glam-Metal de Motley Crue afin de lorgner clairement vers la musique en vogue sur les ondes de l'époque. Celtic Frost, qui fut un pionnier total depuis ses débuts en matière de Heavy-Metal extrême, est devenu un vulgaire suiveur de mode afin de faire rentrer l'argent dans les caisses. Si cela aurait fait tordre du nez de déplaisir le fan de n'importe quel groupe de Heavy-Metal lambda, pour Celtic Frost, c'est une toute autre affaire. Nous parlons là des inventeurs du Black-Metal originel, des fondateurs de l'image, de la musique, de l'esprit du Metal le plus sombre, le plus brutal, le plus impitoyable depuis sa création à la fin des années soixante. Hellhammer et Celtic Frost sont à l'origine de la scène Black-Metal norvégienne, de celle du Death-Metal californien, et de la seconde vague Thrash. Ils sont considérés comme des références d'intransigeance artistique, des mentors, des maîtres à penser pour toute une génération de fans de Metal extrême. Aussi, lorsque la référence majeure se mut en vulgaire machine à Glam-Metal, les réactions sont d'une brutalité impressionnante. Celtic Frost est pendu haut et court, littéralement. Le disque est descendu en flèche, encore à ce jour. Même Tom Fischer le renie avec la plus grande violence, au point qu'il est le seul album de Celtic Frost a n'avoir jamais été réédité car le guitariste-chanteur s'y oppose avec une vigueur qui n'a d'égal que son dégoût pour cet album qu'il voudrait n'avoir jamais fait.

La tournée qui suit sera pourtant l'une des plus importantes depuis les débuts de Celtic Frost, et Cold Lake sera l'une des meilleures ventes du groupe aux USA. Ils filmeront même un concert au prestigieux Hammersmith Odeon de Londres en 1989. Mais Tom Fischer ne transige pas avec le message et l'âme de sa musique et de son groupe. Cet album sous perfusion extérieure, guidé par des volontés bassement mercantiles et par un Tom Fischer se laissant doucement flotter par les idées de sa compagne (c'est elle la styliste du groupe à ce moment-là), est une insulte à la philosophie de Celtic Frost. Il importe donc de ne jamais évoquer ce disque devant Tom Fischer, ni devant aucun fan du groupe, sous peine de provoquer un torrent d'insultes et un déchaînements de critiques acerbes. Quant à Martin Ain, il ricana doucement devant une telle horreur composée et enregistrée sans sa présence, ce qui tend à prouver qu'il est une part indispensable de l'esprit originel de Celtic Frost. Pourtant, à mon sens, la réalité est tout autre.

Il est indiscutable que les fans de Metal extrême sont absolument intransigeants envers leurs groupes de référence. Leurs musiques constituent des tables de la Loi inaliénables, et le moindre écart de conduite est sévèrement réprimé, comme les gardiens d'un temple. Celtic Frost ne furent pas les seules victimes. J'ai en tête le cas de Darkthrone, l'un des groupes quintessentiels du Black-Metal norvégien. Ceux-ci gravèrent quatre premiers albums qui définissent une bonne partie de l'essence sonore et visuel du mouvement avec Mayhem et Emperor. Pourtant, au début des années 2000, ils abandonnèrent les corpse-paints, et se plongèrent dans un Punk-Metal des plus retors, mais assurément plus accessible musicalement que son Black-Metal originel. Les deux derniers albums sont quant à eux une plongée dans le proto-Black-Metal et la NWOBHM, la musique des groupes du début des années 80 qui les inspirèrent : Venom, Celtic Frost, mais aussi Iron Maiden, Savage…. Là encore, on est toujours loin du vrai Black-Metal, et les fans restent profondément déçus par l'orientation de ces mentors, bien qu'il n'y est dans la démarche de Darkthrone aucune volonté de séduire un public plus large, ceux-ci ne se produisant plus sur scène depuis 1994.

On oublie que Celtic Frost ou Darkthrone sont des groupes avant tout constitués d'hommes, avec leurs doutes et leurs évolutions psychologiques. Dans le cas de Tom Fischer, on ne peut même pas blâmer les psychotropes, le guitariste-chanteur ne fumant pas, ne buvant pas, et ne se droguant pas. La seule force qui anime sa musique est donc son esprit torturé, mais profondément humain. Cold Lake n'est donc qu'une étape parmi d'autres dans l'histoire d'un groupe de musiciens, avec ses défauts, mais aussi ses qualités.

Car autant le préciser tout de suite, j'apprécie énormément cet album. Et l'on ne peut pas me blâmer de n'être qu'une vulgaire pièce rapportée sur l'autel du mage Celtic Frost. Je suis un inconditionnel du groupe, j'ai une admiration sans bornes pour leurs trois premiers albums, pour les enregistrements de Hellhammer, et pour la fantastique odyssée de Tom Fischer et de ses compagnons de route. Son ouvrage, Only Death Is Real, contant son histoire et celle de sa musique entre 1981 et 1985 est un chef d'oeuvre absolue d'intelligence, de lucidité et de poésie romantique. Pourtant, j'aime aussi ce disque, car il s'agit bien d'un album de Celtic Frost. Il est proprement impossible de classer Cold Lake comme un album de Glam-Metal au même titre que ceux de Poison, Ratt, Warrant ou Motley Crue. On ne refait pas Tom Fischer, son esprit est indestructible. Aussi, même lorsqu'il laisse entrer des éléments mélodiques dans son Black-Thrash-Metal, le résultat reste d'une violence implacable. Il n'y a déjà ici aucune balade sirupeuse comme savaient si bien les composer Scorpions ou Def Leppard. Tout est joué sur un tempo général rapide, sorte de cavalcade d'agression métallique permanente. Le son de la guitare de Fischer est moins massif, mais reste sale et menaçant. Oliver Amberg est un soliste spécial, sorte de shredder dissonant, toujours sur le fil du rasoir de l'agression auditive. La rythmique est compacte et sans pitié, et le son général est clair mais puissant, grâce au travail de Tony Platt, qui travailla pour AC/DC et Trust. Il n'y a pas non plus l'ombre d'un synthétiseur ou du moindre piano. Tom Fischer a modifié son chant, et tente d'être…. Sexy. Rappelons que notre homme n'est pas un chanteur au sens où on l'entend à l'époque. Il est dans l'éructation gutturale, sorte de scansion malsaine et possédée, que l'on ne peut néanmoins pas encore qualifier de growl. Cela rend la musique de Celtic Frost malsaine et violente. Sur Cold Lake, Fischer garde son phrasé si particulier, mi-chanté, mi-parlé, mais utilise une articulation en forme de gouaille Punk, teigneuse, nasillarde et nonchalante. Ses textes évoquent davantage l'amour, mais là encore, le personnage est incapable de faire dans la niaiserie complète, et il ne peut s'empêcher de laisser planer une forme de romantisme noir sur un lit de roses et de sang. La seule vraie différence de ces chansons avec les précédentes, c'est que l'on peut se surprendre à en fredonner certains refrains, preuve de leur efficacité.

Fischer n'a pas abandonné ses expérimentations Hip-Hop avec une introduction électronique nommée « Human », qui fait écho à un titre du même nom sur l'album Morbid Tales. La suite est le percutant et ravageur « Seduce Me Tonight », redoutable uppercut de Heavy-Thrash au phrasé presque Rap. Le refrain colle au cortex avec ténacité. Il en va de même avec le vengeur « Petty Obsession ». « (Once) They Were Eagles » débute de manière ultra-Thrashy, avant de se poursuivre par une cavalcade meurtrière de Heavy-Metal mortel très imprégné de Iron Maiden.

« Cherry Orchards » est une merveille de tube sombre, au riff menaçant et au refrain vicieux. Le chant féminin sur les couplets reconnecte cet album avec son prédécesseur, beauté froide et gothique sur du Heavy-Metal roublard. « Juices Like Wine » est un fulgurant décollage interstellaire, accélération trépidante de Speed-Metal. Stephen Priestly assure un travail à double grosse-caisse de premier ordre. Le chant de Fischer sur les couplets colle à nouveau avec l'album précédents, avant que son timbre vicieux vienne sussurer sournoisement le refrain. « Little Velvet » est un très bon Heavy-Metal, implacable et massif, quant à « Blood On Kisses », il retrouve l'envolée de « Juices Like Wine ». « Downtown Hanoi » est le morceau le plus faible du disque, sorte de motif répétitif retrouvant le tempo massif des premiers albums. Pourtant, le thème finit par lasser quelque peu, bien qu'il reste d'un niveau de qualité tout-à-fait convaincant.

L'album se termine par deux météorites de tout premier niveau. Le premier est « Dance Sleazy ». Tempo frénétique, guitares galopantes, Tom Fischer chante avec son timbre le plus nasillard et arrogant une drôle d'invitation à danser, sexy et malsaine, pleine de morgue et de vice. La seconde comète finale est « Roses Without Thorns ». Mortelle morsure dans les chairs, elle est une synthèse de Heavy-Thrash-Metal ultra acéré. Le tempo est vif, les guitares créent une chapelle de riffs ardents, tornade de Metal fatale. Tom Fischer retrouve toute son agressivité vocale, les deux guitares jouent même une sorte d'harmonie noire sur les ponts entre les couplets et les refrains. Oliver Amberg s'envole littéralement vers le ciel avant de faire exploser le vaisseau en plein ciel dans un fracas de débris d'acier brûlant.


L'album est complété par deux faces B de simple : « Tease Me », embardée de Speed-Metal sans concession, et par la version live de « Mexican Radio » captée à l'Hammersmith Odeon en 1989. L'ensemble permet d'avoir un aperçu complet de cette mouture de Celtic Frost que son géniteur cherche tant à enterrer. Si certes ils avaient l'air un peu niais avec leurs permanentes, combien de groupes de Metal eurent des looks idiots dans les années 80 et firent pourtant de la bonne musique ? Judas Priest avaient-ils l'air plus malin avec leurs looks cuir et clous ? Et Slayer à la fin des années 80, en total look skate-football américain ? Mais on ne pardonne décidément rien à un groupe qui sut initier autant de vocations et de passions, et dont la légende reste un mythe. Le génial Tom Fischer n'a fait avec ce disque que révéler ses failles d'homme, et il osa, un jour composer un simple très bon disque de Heavy-Thrash-Metal plutôt qu'une nouvelle pierre angulaire de la musique électrique contemporaine. Sale temps pour les génies.

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samedi 6 mai 2017

CRAZY HORSE 1978

"Crazy Moon n'aura pas de successeur dans les prochaines années, Neil Young connaissant un regain d'intérêt pour son groupe. "

CRAZY HORSE : Crazy Moon 1978

Le soleil transpire à travers les gros nuages gris qui s'amoncellent au-dessus de la banlieue d''Amiens. L'humidité est dense, le froid saisissant en ce mois d'avril. Il fait certes moins froid et la neige est partie, mais le climat n'est guère avenant. Moi et mes camarades commençons à préparer une difficile période de concours qui va rendre notre emploi du temps encore plus chargé qu'il ne l'était déjà. Mais cela n'est rien comparé à l'atmosphère épouvantable de drame familial qui règne autour de moi. J'étais en couple depuis quelques mois avec une jeune fille de ma promotion. Une histoire improbable, nous ne nous y attendions absolument pas, mais ce fut quelque chose de fort, de passionné. Nous étions très complices, très amoureux, heureux. Et puis le destin en décida autrement. Sa sœur se tua à moto en février, réduisant en cendres cette famille soudée. Inutile de détailler les rebondissements de cette période tragique : l'enterrement, le cimetière, mes beaux-parents d'alors inconsolables. Et puis bientôt, il y eut la désagréable sensation que j'étais de trop dans le scénario. Ma copine et moi nous sommes accrochés quelques semaines, avant qu'un nouveau drame, sentimental celui-là, s'installe. Elle s'éloigna de moi, je me sentis rejeté, sans pouvoir faire quoi que ce soit alors que je tentais de faire de mon mieux du haut de mes vingt ans.

Ce fut l'une des périodes où le Blues me toucha au plus profond. Je jetai mon dévolu dans les grands bacs à soldeurs du rayon culture du supermarché local. Il y avait des centaines de disques, beaucoup de variété française et internationale, et parfois quelques disques fabuleux. L'un d'eux fut l'album éponyme du Jeff Beck Group de 1972. Il y eut aussi des Led Zeppelin, des Bob Dylan…. Et puis il y eut celui-là. J'en découvris l'existence au hasard d'une chronique de disque dans la presse musicale, mais de là à le trouver dans un grand bac à soldes…. Il était pourtant là, entre mes mains, avec sa pochette d'origine, ces chevaux fous sous la lune. J'eus du mal à le croire, je regardai les titres, le nom des musiciens, c'était bien lui, pour une petite poignée d'euros. Il allait ensoleiller mon week-end solitaire, ma dulcinée étant repartie, seule cette fois, en Normandie pour retrouver sa famille et passer d'innombrables heures avec sa mère sur la tombe de sa sœur. Je me souviens encore de ces journées passées à fleurir une tombe, à regarder des photos, comme si ils avaient perdu tous leurs enfants. C'est que ma copine de l'époque était un peu ronde, et faisait des études dans le domaine agricole, pendant que sa sœur, fine et élancée, se destinait à être avocate. La fille brillante de la famille, fauchée en pleine jeunesse, ne restait que le second choix, sur lequel le poids familial allait se reposer, lourdement, comme la porte d'un château-fort. Je ne comprendrai cela que quelques semaines plus tard, mais je n'avais plus rien à faire dans le paysage. Il me faudra le comprendre au bout d'une longue période de torture mentale aussi hypocrite que blessante.

Je me retrouvai donc seul dans ma chambre, déprimé, ouvrant la cellophane de ma nouvelle acquisition, un soir d'avril, la nuit était tombée. Je fis jouer le disque, et je fus ébloui par le premier morceau : « She's Hot ». Le tempo rapide, et ces notes de guitare métalliques, griffant le coeur comme de vieux éclats rouillés, me transcendèrent. La mélodie était merveilleuse, entre amertume et conquête fière. Les paroles étaient ouvertement sexistes, mais il n'y avait aucunement l'atmosphère machiste d'un mauvais titre de Metal des années 80. Ca sentait la loose à plein nez.

Crazy Horse en 1978, c'est le groupe qui accompagne Neil Young depuis fin 1968. Ce que l'on sait moins, c'est qu'il s'agit d'un groupe à part entière. Ils s'appelait au départ les Rockets, et Neil Young les trouva tellement bon qu'il les fagocita pour en faire son groupe d'accompagnement. Un disque éponyme sortit en 1968 sous le nom des Rockets avant que Young ne les rebaptise Crazy Horse. Le groupe tourne alors autour de trois musiciens pivots : Ralph Molina à la batterie, Bolly Talbot à la basse, et Danny Whitten à la guitare. Les Rockets étaient un quintet, et quelques musiciens périphériques complétèrent le line-up : Nils Lofgren à la guitare, Jack Nitzsche au piano, Georges Whitsell à la guitare et au chant et Bobby Notkoff au violon.

La musique de Neil Young fut littéralement transfigurée par ce groupe, et elle devint de très bonne à fabuleuse. Everybody Knows This Is Nowhere en 1969 est un album majestueux, faisant la part belle à cette électricité dense sur fond de mélodies Country-Rock. Du Country Hard-Rock comme le qualifia Rolling Stone en 1970. Neil Young n'est jamais aussi bon qu'avec Crazy Horse, mais l'histoire merveilleuse connaîtra elle aussi un brutal coup de frein. Danny Whitten, toxicomane, fut retrouvé mort par overdose en 1972. Jusqu'à cette date, le Crazy Horse enregistrait pour Neil Young, mais le vieil apache, trop occupé avec Crosby, Stills And Nash, puis avec ses albums acoustiques comme Harvest, laissa le Crazy Horse libre de ses occupations. Trois albums virent le jour, fort de ce Country-Rock musclé, dotés de très bonnes chansons, preuves si il en est que Crazy Horse était plus qu'un brillant groupe d'accompagnement. Sa force résidait aussi dans les idées musicales apportées aux chansons superbes de Neil Young. La mort de Whitten brise l'élan du Crazy Horse, et mentalement Neil Young, qui va mettre trois ans à s'en remettre, se sentant coupable d'avoir viré Whitten la veille de son overdose.

Le reste de Crazy Horse enregistrera avec lui le magnifique et crépusculaire Tonight The Night, publié en 1974. Mais c'est avec la trouvaille du guitariste Frank « Poncho » Sampedro que le groupe revit. Réduit à Billy Talbot et Ralph Molina, il devient donc un trio avec Sampedro. Neil Young enregistre avec eux le magnifique Zuma en 1975, puis en 1979, Rust Never Sleep. Mais le vieux Neil aime à varier les plaisirs, et en 1978, il enregistre le très Country Comes A Time. Sampedro, Talbot et Molina décide donc d'enregistrer un nouvel album sous leur seul nom. Des amis viennent donner un coup de main aux pianos et aux cuivres : Barry Goldberg, Ben Keith, Steve Lawrence…. Et puis, Neil Young, qui s'ennuie un peu à jouer uniquement de la guitare acoustique, vient prêter main forte. Il offre donc sa guitare métallique et ses choeurs à son groupe d'accompagnement, se mettant en retrait derrière lui plutôt que d'en être le leader.

Inutile de dire que Crazy Moon ressemble furieusement à Neil Young And Crazy Horse. Le son est totalement identique, c'est flagrant. Pourtant aucune composition n'est de Young. Sampedro, Molina et Talbot se partagent le travail, et les onze chansons proposées sont toutes magnifiques, enluminées de la guitare magique de Neil Young. Ce dernier leur donne un lyrisme magique, une vibration unique, qu'il n'atteindra finalement qu'à quelques occasions, en concert notamment sur Live Rust ou Weld. Le son est brut, puissant, profond, et la mélancolie déchirante tout au long de l'album. Même les morceaux typiquement Rock piquent le coeur. « She's Hot » qui ouvre le disque est un parfait exemple de cette volonté de rocker tout en gardant une amertume profonde. « Going Down Again » a ce lyrisme grave, entre lumière et obscurité que l'on trouve aussi chez Neil Young sur « Powderfinger » ou « Cortez The Killer ». « Downhill » et « That Day » sont aussi de cette trempe magnifique.

Parfois, le Crazy Horse ouvre un peu le rideau sur la fenêtre et laisse entrer la lumière. Plusieurs morceaux sont typiquement Country-Rock, épiques et doux, chaleureux : « Lost And Lonely Feelin », « End Of The Line » ou « Too Late Now ». « Dancin Lady » est plus immédiatement Rock, comme « New Orleans », qui louche sur ce Heavy-Country Rock typique pratiqué avec Neil Young sur « Down By The River ».

« Love Don't Come Easy » est un morceau plus curieux, bien que cohérent avec le son de Crazy Horse. C'est une belle ballade rapide qui rappelle fortement les Doobie Brothers, très californienne dans sa mélodie douce amère. C'est un morceau de soleil couchant, à la fois lumineux et touchant, brodé d'un saxophone chatoyant. L'album se termine sur le splendide « Thunder And Lightning », superbe quintessence du son de Crazy Horse : électricité lumineuse, mélodie mélancolique, choeurs luxuriants, chorus épiques…

Crazy Moon n'aura pas de successeur dans les prochaines années, Neil Young connaissant un regain d'intérêt pour son groupe. Rust Never Sleep, Live Rust puis Reactor verront le jour entre 1979 et 1981, ne laissant guère de temps à Sampedro, Molina et Talbot. A l'écoute de cet album, on comprend que Crazy Horse est plus qu'un simple trio d'accompagnement, c'est une force de composition, qui donne toute la magie aux compositions de Neil Young. Si celles-ci sont brillantes et sont la matière à des albums superbes, l'apport de Crazy Horse est indéniable. On sent Neil Young galvanisé, capable d'improviser des heures et des heures avec eux. Seul le Crazy Horse a la capacité de relancer sans cesse la machine, de l'alimenter en inspiration sans cesse. Neil Young leur doit beaucoup, et sa contribution sur ce disque est un juste retour des choses.


Ma vie va galoper péniblement comme ces chevaux fous aux yeux exorbités sous la lune maléfique. Ce diamant américain va contribuer à ensoleiller quelque peu ces jours troublés, et sera ma source de bienveillance pour les épreuves à venir. Il y a beaucoup d'espoir dans le marasme avec cette musique, et seuls Crazy Horse et Neil Young eurent ce don très particulier.

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jeudi 27 avril 2017

UNIVERIA ZEKT 1972

"Le but est de composer un album à la fois totalement dans la veine de Magma, mais en plus accessible."

UNIVERIA ZEKT : The Unnamables 1972

En 1972, Magma est un phénomène musical national. Détesté ou adulé, l'orchestre Jazz du batteur Christian Vander ne laisse pas indifférent. Soutenu par la presse musicale spécialisée, en particulier Rock&Folk, Magma est respecté pour son audace et son originalité, et les concerts font le plein, malgré des conditions parfois précaires. Il faut dire que la France ne sait absolument comment organiser un concert. La sonorisation est déplorable, et les circuits d'organisateurs plus que lamentables, au point de faire fuir la majeure partie des groupes anglo-saxons de renom durant la première moitié des années 70. Led Zeppelin en fera l'amère expérience lors de sa tournée 1973, annulée au bout de trois concerts suite à des émeutes et la destruction de leur matériel. Les Who se verront couper l'électricité lors de leur passage à la Fête de l'Humanité en 1972 par les autorités.

Tourner en France est une gageure quand on est un groupe dit Pop, et encore plus quand on est français et que l'on fait une musique qui sort des schémas de la variété française. Et encore, l'écoute d'un live de Johnny Hallyday ou d'Eddie Mitchell à la fin des années 60 laisse pantois devant la nullité des équipes techniques et la sonorisation des salles. Magma tourne donc avec son matériel, dans le circuit des clubs de Jazz, des MJC, des petits théâtres et des festivals, attirant un public Pop fidèle.

Pour ce qui est des ventes de disques, par contre, ce n'est pas le succès commercial total. Incompris, mal distribué par leur maison de disques Phillips, Magma peine à vendre des disques à grande échelle, et donc à vivre de sa musique correctement. Christian Vander sait que l'utilisation du langage Kobaïen peut être un frein autant en France qu'à l'étranger. La Grande-Bretagne et le Nord de l'Europe seraient plus ouverts à la musique dite progressive, même à des groupes particulièrement audacieux. Le Jazz-Rock brille sur les grandes scènes, Mahavishnu Orchestra ou Weather Report connaissent un succès enviable. Magma, qui opère plus ou moins dans cette mouvance, devrait trouver son public. Mais l'absence totale de concession dans la musique de Magma cloisonne les perspectives du groupe.

Afin de tenter une approche plus commerciale, Christian Vander décide d'enregistrer avec les musiciens de Magma un album dont la musique en serait en tous points comparable, mais les paroles seraient en anglais. Dans un souci de ne pas mélanger son concept initial, et afin de se dédouaner de tout à-priori négatif lié au nom, Magma deviendra Univeria Zekt. Ce dernier patronyme n'est pas totalement innocent, puisqu'il était une composante du nom original de l'orchestre de Christian Vander : Uniweria Zekt Magma Composedra Arguezdra.
Vander réunit autour de lui de fidèles lieutenants parmi lesquels Francis Moze à la basse, Klaus Blasquiz au chant, François Cahen au piano, Teddy Lasry et Jeff Seffer aux cuivres. Ils sont rejoints par Tito Puentes à la trompette. Deux démissionnaires reprennent même leur poste : Claude Engel à la guitare et Zabu au chant.

Le but est de composer un album à la fois totalement dans la veine de Magma, mais en plus accessible. Le chant anglais doit ouvrir cette musique unique mêlant Jazz, Rock et influences de l'Europe de l'Est à ce fameux public progressif.

La première face est d'ailleurs composée de morceaux plutôt courts. Néanmoins, dès le début de l'intervention des cuivres à la sonorité si particulière, on sait qu'il s'agit bien de Magma. « You Speak And Speak And Colegram » est un instrumental proche du Jazz-Rock de l'école de Canterbury, et en particulier Soft Machine. Les saxes aux sonorités soyeuses et mélodieuses emmènent l'auditeur sur les terrains rêveurs de ces derniers. Claude Engel se lance dans un chorus à la wah-wah venant flirter avec les fines lames anglaises de la six-cordes.

« Altcheringa », chanté par Zabu, de sa voix rauque, fait se rencontrer le Jazz-Rock et des sonorités Funk, notamment dans la rythmique. Bien que toujours aussi brillant, Vander joue de manière résolument plus carrée, tenant un tempo plus conventionnel, néanmoins assorti de sublimes roulements de toms.

S'en suit l'instrumental « Clementine », tout de guitare acoustique et de flûte champêtre  mélancolique vêtu. Dans l'esprit, on se rapproche de Caravan dans la douceur douce-amère. « Something's Cast A Spell » débute par une introduction très Free-Jazz avant de plonger dans un Jazz-Rock très américain, inspiré par Chicago et Blood, Sweat And Tears. La voix de Zabu rappelle d'ailleurs celle de David Clayton-Thomas. Le tempo est lourd, frisant le Heavy-Rock de l'époque. Mais Univeria Zekt/Magma garde son identité musicale, et ne plonge pas dans les embardées big-band inhérentes aux groupes US.

On sent les quatre premiers morceaux sous influence musicale anglo-saxonne, ouvertement orientés vers des sonorités moins abruptes. La seconde face offre les plus belles pièces de musique de ce disque : « Ourania » et « Africa Anteria ». On constate aussi que ceux-ci sont composés par Vander. La première face était en fait l'oeuvre de Teddy Lasry et François Cahen, ce qui explique l'approche moins Magmaïenne des morceaux. La suite, signée Vander, est évidemment bien plus proche de l'univers des deux premiers albums de Magma.

Personnellement, j'y ai retrouvé le son du morceau éponyme ouvrant l'album Kobaïa en 1970. On retrouve ces cuivres à l'unisson, fluide comme un chant vocal, la basse puissante de Moze et la batterie exubérante de Vander. On retrouve aussi cette mélancolie si particulière, entre rêve et amertume, qui était aussi celle de l'idole du batteur : John Coltrane. Hormis ce morceau, j'ai toujours eu du mal avec les deux premiers disques de Magma. Les morceaux aux rythmiques abruptes, servant de bases à des improvisations dissonantes proches du Free-Jazz final de la musique de Coltrane, me rebutèrent. Avec The Unnamables, je découvris un Magma première période plus accessible, plus agréable, et se rapprochant finalement des longues improvisations entêtantes du Magma à venir avec Jannick Top.

C'est aussi le dernier disque du groupe pour lequel on entendra des cuivres. Par la suite la place sera davantage faite aux guitares, aux claviers et aux voix. Cette rupture musicale fera suite au départ de la totalité des musiciens hormis Blasquiz, obligeant Vander à réappréhender sa musique. Ce départ massif sera en grande partie dû à l'échec cuisant de cet album, non suivi d’une tournée de soutien. Il ne se vendra qu'à 1500 exemplaires, et en fera de fait une rareté.


Magma va poursuivre sa quête musicale en survivant grâce aux concerts, mais aussi aux sessions, notamment avec Eddy Mitchell, sur l’album Zig-Zag en 1972, ou sur des bandes originales de films comme Moi Y En A Vouloir Des Sous de Jean Yanne. L’arrivée de Jannick Top va régénérer la formation, qui va aboutir à l’une de ses grandes œuvres : Mekanïk Destructïw Kommandöh.

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jeudi 20 avril 2017

DEEP PURPLE 1970-1972

"Il existe donc un équilibre parfait mais fragile entre tous les musiciens, chacun ayant une part active et équitable dans la contribution musicale. "

DEEP PURPLE : In Concert 1970-1972 1982

Il fut une époque où Deep Purple n'était pas seulement l'un des meilleurs groupes de Hard-Rock de tous les temps, il fut en état de grâce. Il s'agit d'une période furtive, souvent courte, mais durant lesquelles une formation lévite littéralement au-dessus du sol, et où tout ce qu'il joue relève du génie absolu, de la première à la dernière note. Led Zeppelin grimpa sur le toit du monde en 1969 avec ses deux premiers disques, véritables bombes soniques historiques. Sensiblement à la même période, Deep Purple s'installa aussi en apesanteur.

Après seulement deux années et trois albums avec le chanteur Rod Evans et le bassiste Nick Simper, Deep Purple n'est qu'un excellent groupe de Rock symphonique, aussi brillant dans ses reprises que dans ses compositions originales, le Vanilla Fudge anglais. Et puis sous l'impulsion du guitariste Ritchie Blackmore, Deep Purple muta vers le Hard-Rock en recrutant un chanteur agressif, Ian Gillan, et un bassiste mordant, Roger Glover. Mais Deep Purple ne vira pas brutalement Hard-Rock, il y eut une sorte de phase de transition magique durant laquelle Jon Lord eut encore de l'influence, qu'il dut partager avec les idées électriques de Blackmore.

Le quintet doit alors assurer une forme de promotion pour le fantastique troisième album enregistré avec Evans et Simper, Deep Purple, publié en juillet 1969, et enregistre un nouveau simple du nom de « Hallelujah ». Parallèlement, Lord réussit à convaincre le groupe d'enregistrer un concerto avec le London Philharmonic Orchestra conduit par Malcolm Arnold, et capté en direct au Royal Albert Hall de Londres. Le tout sera également filmé. Cet alliage entre musique classique et Rock n'est pas totalement une première, les Moody Blues ayant fait de même un an avant, et ont obtenu le succès avec « Night In White Satin ». Mais ici il ne s'agit pas de compositions Pop accompagnées d'un orchestre, mais bien de pièces de musique originale composées pour orchestres symphonique et électrique. L'ambition du projet est démentielle, mais ne convaincra pas. Pourtant, le résultat est loin d'être ridicule. En tout cas, il montre un groupe en pleine possession de ses moyens, capable de toutes les audaces.

Le premier vrai feu sera un simple regroupant deux nouvelles compositions exceptionnelles : « Speed King » et « Child In Time ». Deep Purple tourne intensément en Europe, mais n'a que peu de matériel nouveau. Il retravaille donc son ancien répertoire : « Mandrake Root », « Wring That Neck », « Hush » ou « Kentucky Woman » deviennent d'incandescentes jams instrumentales, survoltées par le chant furieux de Gillan. Deep Purple n'a plus aucune limite. Blackmore se sent alors à l'étroit avec sa grosse Gibson ES 335 demi-caisse rouge et opte pour l'arme absolue : une Fender Stratocaster Noire, la même que Jimi Hendrix. Précise, au son luisant, dotée d'un vibrato précis et meurtrier, Blackmore possède l'instrument qu'il cherchait depuis le début de sa carrière. Les musiciens de Deep Purple sont totalement épanouis, et voient s'ouvrir devant eux des horizons immenses. La concrétisation de cette période sera le fantastique In Rock en 1970, qui clôt pourtant malheureusement cet état de grâce durant lequel Deep Purple se permit toutes les audaces.

Le disque qui fut pour moi le révélateur de cette époque fut ce double album en direct capté à la BBC à deux époques majeures de Deep Purple : début 1970 et début 1972. Tout y est absolument parfait, de la première à la dernière note. Le son est impeccable, net, puissant, comme si l'on était à côté des musiciens dans le studio. Le quintet y est inspiré, en lévitation totale, sans la moindre longueur. C'est véritablement là que j'ai découvert la force magique de Deep Purple. Made In Japan fut déjà une révélation, mais ici, nous sommes à un niveau encore supérieur, si cela peut être possible.

Le premier set fut capté le 19 février 1970. Deep Purple est encore dans cet état de grâce, In Rock n'a pas encore vu le jour. Désireux d'imposer sa nouvelle musique, le quintet n'a pas arrêté de jouer partout où il le peut, mettant même le feu à ses amplificateurs en Belgique, totalement possédés par la folie du set. Deep Purple dispose d'une petite heure durant laquelle il va capter… quatre morceaux. La présentation du disc-jockey John Peel est cocasse : sa voix calme et posée d'employé de bureau contraste totalement avec la déflagration qu'est « Speed King ». L'introduction de Jon Lord, toute en fréquences souterraines d'orgue Hammond, est magistrale. La basse est très en avant par rapport à la guitare, mais le son global est musclé, tous les instruments sont distincts. L'orgue de Lord n'a pas encore ce son sur-épais, goudronneux, qu'on lui connaîtra. Il utilise déjà l'amplification, mais a conservé l'ampleur sonore baroque des premiers albums. Dans son jeu subtil se mêlent musique classique, Jazz, Blues, et Rock. La guitare de Blackmore est par contre bien plus agressive et présente. On sent l'homme encore hésitant à s'imposer totalement, et il n'a pas encore pris l'ascendant complet sur ses compères. Il existe donc un équilibre parfait mais fragile entre tous les musiciens, chacun ayant une part active et équitable dans la contribution musicale. Cette version de « Speed King », composée fin 1969 et initialement appelée « Kneel And Pray », a du nerf et de la furie, ce qui n'était pas totalement le cas de la première version studio, jouée non pas avec un orgue, mais un piano acoustique. La basse de Glover est capitale, créant une charpente rythmique agressive avec la batterie redoutable de Ian Paice. C'est un parfait soutien pour l'orgue et la guitare, qui propulse les deux instruments leaders dans une autre dimension. Le jeu de Blackmore sur la Stratocaster est plus fluide, plus précis.

Il en va de même pour « Child In Time », interprété par un groupe en pleine possession de ses capacités. Seul Gillan trébuche vocalement sur les notes les plus hautes, sans doute un peu éreinté par les presque six mois de tournée non stop précédents cette captation. Blackmore se montre moins bavard que sur d'autres enregistrements en concert, il se révèle plus concis. Son solo est magique, chaque note est un mot, c'est une ascension vers le cosmos.

Mais le vrai grand absolu de ce concert est la version de dix-neuf minutes de « Wring That Neck ». Cet instrumental initialement gravé sur le second album, Book Of Taliesyn, est ici étendu et transcendé pour aboutir à une véritable jam Jazz-Rock d'une perpétuelle et constante inspiration. Le morceau est démarré sur les chapeaux de roues par un Ritchie Blackmore magique. Les notes sont précises, luisantes de maîtrise. Son jeu est vif, rapide, sans la moindre imperfection. Lord a branché son orgue dans les amplificateurs et jouent sur le contrôle de volume. Cavalcades de notes de guitare et d'orgue, descentes de manches et de claviers, c'est une véritable embardée électro-acoustique. Les deux instruments lead se répondent avec une vivacité et une complicité extraordinaire, rare, sans jamais se marcher sur les pieds. Ils se relancent constamment, s'amusent, s'accompagnent, et remettent constamment du charbon dans la chaudière. Paice et Glover plantent une rythmique en acier trempé, absolument infaillible, sur laquelle Blackmore et Lord peuvent sans soucis appuyer leurs improvisations. Les deux compères se répondent pendant près de dix minutes avant de s'offrir chacun un instant totalement solo. Lord se lance dans une improvisation totalement imprégnée de Jazz et de musique religieuse grégorienne. Paice vient relancer la machine et soutenir Lord dans une une séquence de Jazz Post-Bop ahurissante de brio, avant de laisser la place à Blackmore. Ce dernier va poursuivre avec une séquence inspirée de musique Renaissance, le tout sur sa guitare électrique. Puis le quintet explose en une dernière salve, terminant cette superbe pièce de musique.

« Mandrake Root » clôt le set dans une autre envolée de plus de dix-sept minutes. Gillan chante comme un possédé, laissant tomber le ton crooner de son prédécesseur. Ian Paice fracasse ses caisses comme un dément, Blackmore se prend pour Jimi Hendrix. Le morceau frise par moments avec « Purple Haze ». Puis le tempo se calme, et Paice se lance dans un tempo tribal, presque africain. Lord dégaine en premier, son orgue s'envolant lentement vers une sorte de transe instrumentale, une incantation électrique, un trip que rejoint Blackmore. Lord crée une sorte de climat de château hanté que consolide le guitariste. C'est le sabbat des sorcières. Armé de sa Stratocaster, il brutalise le vibrato, extirpe de ses six-cordes des sonorités arabisantes totalement hallucinogènes. Ce qu'il avait magistralement esquissé sur la version studio du premier album, Shades Of Deep Purple, gagne en vigueur. Lord et Blackmore font une petite pause jazzy, soutenus par la batterie folle de Paice, avant de replonger dans un feu follet de guitare électrique. Lord clôt le morceau dans une dernière agonie d'orgue Hammond, et le public explose devant tant de maestria.

Le second set est d'une autre époque. Deep Purple est déjà dans une autre dimension : il est devenu un immense vendeur de disques, et tous ses concerts font le plein dans les plus grandes salles du monde. Les albums In Rock et Fireball ont connu la consécration, bientôt suivi du nouveau venu, le définitif Machine Head, avec ses grands classiques : « Highway Star », « Space Truckin », « Lazy » et bien sûr « Smoke On The Water ».

Deep Purple revient une nouvelle fois dans le studio de la BBC pour les remercier de leur soutien. Mike Harding, le présentateur de l'émission BBC In Concert, se montre plus enthousiaste, et il a de quoi. Le son est massif, lourd, rageur. L'orgue Hammond est passé à travers une rampe complète d'amplificateurs Marshall, tout comme la Stratocaster de Blackmore. Deep Purple entame avec un nouveau classique : « Highway Star ». Cette version est dantesque, impeccable. Le chant de Gillan est lumineux, le solo d'orgue est d'une précision et d'une profondeur rarement atteinte, et Blackmore est sur un nuage, élevant son solo original, véritable montée vers les étoiles, à un niveau stratosphérique. La batterie et la basse sont bien présentes, lourdes, massives, sans concession. « Strange Kind Of Woman » enchaîne en un Blues râpeux du meilleur effet, faisant ressembler Deep Purple à Budgie. Deep Purple va enchaîner pas moins de cinq nouveaux morceaux de son futur album : « Maybe I'm A Leo », « Never Before », « Lazy », « Space Truckin » et « Smoke On The Water ». Le tout est joué est avec précision et entrain. Le son est magique, les versions au-dessus de leur pendant studio. « Lazy » est déjà une véritable envolée de plus de dix minutes de Boogie infernal sur lequel la guitare de Blackmore fait des étincelles. « Space Truckin » tient sur plus de vingt minutes, hélas déjà encombré par un long solo d'orgue un brin rébarbatif. « Smoke On The Water » est d'ores et déjà d'une efficacité absolue. La batterie de Paice et la basse de Glover enfonce le riff dans le sol comme jamais, et le chant de Gillan a un swing magique.


Le groupe a crée une telle excitation qu'il doit revenir pour un rappel, mais alors pas du tout prévu. Blackmore passe près de deux minutes a accordé une guitare récalcitrante pendant que Lord et Paice meublent avec brio. Deep Purple reprend alors le « Lucille » de Little Richard, en feu complet. Le quintet est sur le toit du monde. Musicalement, ils n'ont pour ainsi dire aucun équivalent, à part les dieux Led Zeppelin. Yes, Jethro Tull, les Who ou les Rolling Stones sont déjà sur le bas-côté. Là encore, l'état de grâce sera de courte durée, le Deep Purple dénommé Mark II explosant en juillet 1973, les relations entre Gillan et Blackmore ayant atteint un paroxysme de haine totale. Le dernier album de la formation, Who Do We Think We Are, sera d'ailleurs bien inférieur à ses prédécesseurs, et il sera temps pour Deep Purple de tourner la page et d'évoluer, pour le meilleur. Pourtant, il n'atteindra plus cette maestria absolue qui fut la sienne entre septembre 1969 et juin 1970, et durant laquelle Deep Purple tutoya le soleil.

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