samedi 1 avril 2017

JAMES GANG IN CONCERT 1971

"L'électricité jaillit littéralement au visage. "

JAMES GANG : Live In Concert 1971

Il tombe une pluie fine ce matin-là, et je n'ai pas véritablement envie de sortir pour me rendre en cours. C'est une de ces journées merdiques où tout se passera sans la moindre saveur. Les heures de cours vont se succéder dans les salles vieillottes et sales d'un lycée de province construit dans les années 60, avec pour seule perspective ce temps triste par les fenêtres. Une frustration bouillonne dans mon corps. Je n'ai absolument pas envie d'être là, tout m'insupporte violemment. J'ai envie de faire quelque chose de mon temps et de mon jeune âge. J'ai envie de partir de là, prendre la route. Mais je n'ai ni le permis, ni la majorité, aussi, je reste là, dans la salle de cours. Je contemple les branches se pliant sous le vent du mauvais temps, espérant qu'il souffle un peu plus fort pour créer une récréation à cette journée décidément bien morne. Et qu'il souffle peut-être le vent du changement, cette tempête qui me fera sortir de l'ennui, et pouvoir contempler les éléments se déchaîner.

Lorsque je me rendis au lycée ce matin-là, j'avais un morceau dans la tête, récemment découvert : « Stop » du James Gang. La musique de Joe Walsh fut un choc capital dans mon cerveau. Il venait de me prouver que l'on pouvait faire un Rock rugueux et ouvrir l'imaginaire vers des horizons de liberté magique. Bien sûr, d'autres surent m'apporter de quoi alimenter mon cortex en paysages fabuleux : Peter Green's Fleetwood Mac, Rory Gallagher, les Who…. Mais aucun n'avait atteint à ce point cette dimension quasi cosmique du Hard-Blues, ou comment la rage électrique la plus folle pouvait conduire à un niveau d'exaltation intellectuelle aussi ahurissant.

« Stop » bouillonne dans ma tête, son électricité fracassante enluminée de ces circonvolutions Blues canalisant ma colère intérieure pour l'orienter vers ce monde rêvée du Rock de ce début des années 70, libre, vrombissant sous le soleil de la Californie, les rues envahies de voitures américaines aussi mythiques que puissantes. Il me fallut pourtant plusieurs jours pour dompter ce monstre de disque en concert dont « Stop » est extrait. Je connaissais en effet le James Gang studio, c'est-à-dire à la violence maîtrisée et canalisée. C'était déjà du grand art, produit de main de maître par Bill Szymczyk. C'est aussi lui qui va produire ce disque en concert, mais dont la matière première est autrement plus sauvage.

Fondé en 1966 par le batteur Jim Fox à Cleveland, le James Gang est d'abord un quintet qui évolue au fur et à mesure des départs et des arrivées des musiciens. C'est en 1968 que la formation se stabilise en trio avec l'arrivée de Joe Walsh à la guitare et au chant. Le musicien est tellement talentueux qu'il remplit tout l'espace sonore. L'organiste, dernier départ en date, ne sera tout simplement pas remplacé. Premier album, Yer Album, en 1969, d'excellente qualité, avec notamment « Funk #48 », avant l'arrivée d'un bassiste stable, Dale Peters, et la sortie du fantastique album Rides Again. Joe Walsh est encensé par tous les guitaristes de l'époque. Pete Townshend des Who le considère comme le meilleur nouveau guitariste de la planète. Le James Gang assurera la première tournée des Who aux Etats-Unis au printemps 1970, mais aussi de Fleetwood Mac avec Peter Green, ou de Derek And The Dominos avec Eric Clapton. Le succès commercial semble se profiler également. Pas encore en tête de tous les classements, le James Gang commence à se profiler dans les cinquante meilleurs ventes d'albums, ce qui démontre un succès grandissant et encourageant.

Le James Gang ne relâche pas la pression en 1971. L'album Thirds paraît, et le trio joue aux côtés de Grand Funk Railroad, Humble Pie, Led Zeppelin et les Kinks. James Gang est alors une machine scénique affûtée, capable de se mesurer aux meilleurs groupes de Rock du monde. Alors que les ventes d'albums peinent à exploser réellement, Bill Szymczyk pense enfoncer la porte définitivement avec un disque en concert, exactement comme l'a fait Grand Funk Raiload avec son Live Album l'année précédente. Les concerts des 28 et 29 mai au Carnegie Hall de New York seront captés sur bande, l'acoustique de la salle ayant une réputation exceptionnelle. Le disque Live In Concert paraît en septembre 1971.

Afin d'être emblématique sans être onéreux, il a été décidé d'en publier un disque simple. L'objectif est de retranscrire fidèlement l'impact scénique du James Gang sur scène, tout comme le Live At Leeds des Who, et que les ventes soient significatives pour mettre sur un pied d'égalité le trio avec la première division du Rock internationale de l'époque, au niveau particulièrement relevé. Le set complet est donc amputé d'une bonne dizaine de morceaux, ce qui est bien dommage vu la qualité de la musique proposée.

Live In Concert débute donc avec une version dantesque de « Stop », originellement reprise sur le premier album. L'électricité jaillit littéralement au visage. La section rythmique est d'une puissance dantesque, et la guitare de Walsh rugit comme un animal sauvage. Il ponctue en permanence la ligne mélodique de powerchords, créant une tension et une excitation permanente. Le Blues lui brûle les doigts, il enlumine, écrase la wah-wah, se lance dans des chorus furieux, comme un mélange entre Jeff Beck et Pete Townshend. Lors de ces solos, il déforme la mélodie, emmenant le morceau vers d'autres univers, poussé par une section rythmique implacable, avant de revenir au bercail. Walsh n'est pas un guitariste bavard, mais inspiré. Il sait s'arrêter avant que l'improvisation ne passe du sublime à l'ennui. Il n'existe d'ailleurs aucun morceau en studio de plus de six ou sept minutes maximum. James Gang veut créer du voyage intérieur, mais n'a aucunement l'intention de frimer.

« You're Gonna Need Me », une reprise d'Albert King, est un Blues pur. Il est joué avec la frénésie du Blues-Rock blanc, mais plutôt à chercher du côté de Taste et Cactus. La batterie et la basse martèle à l'enclume un tempo massif, obsédant, provoquant la transe. Walsh brode, accélère, explose, ralentit, sussurre. Il joue avec la pédale d'écho, créant des cascades de notes en forme de cris d'oiseaux de nuit, avant de resserrer les cordes sur un Heavy-Blues rageur et crépusculaire, son approche se rapprochant également d'Humble Pie. Mais le groupe ne connaîtra cette puissance électrique qu'avec l'arrivée du virtuose Clem Clempson en décembre 1971 à la place de Peter Frampton, au jeu plus Jazz. Humble Pie sera alors doté de l'instrumentiste capable de transcender ce Blues broyant les os et les tripes.

Après sept minutes et trente secondes de puissance totale, Joe Walsh passe à l'orgue Hammond. On se souvient bien sûr de Joe Walsh guitariste, d'autant plus que ce fut son poste au sein des Eagles. Mais il emmena le James Gang sur les terres d'un Rock entre Californie et lande anglaise. S'inspirant des Moody Blues, de Procol Harum, mais aussi de Crosby, Stills And Nash, il composa plusieurs morceaux mélodieux, enivrant de liturgie païenne. « Take A Look Around » couplé à « Tend My Garden » sont de superbes exemples de cette musique audacieuse, autre facette du James Gang. Walsh ouvrit des horizons insoupçonnés au trio, créant ainsi un groupe à plusieurs visages totalement complémentaires. On se laisse emporter par la poésie des accords d'orgue Hammond de Walsh, ses mélodies mélancoliques, toujours poussées par Jim Fox et Dale Peters, aux jeux dynamiques et souples, apportant un parfait contrepoint à la beauté luxuriante de l'orgue de Walsh.

« Ashes, The Rain And I » est une superbe pause acoustique. Walsh, seul au chant et à la guitare, interprète une composition aux influences de Folk anglais, et aux contours presque médiévaux. On retrouve ces paysages chez les anglais de Pentangle, mais aussi sur le III de Led Zeppelin, « Tangerine », « Gallows Pole »…. c'est beau, intense, et permet de retrouver l'électricité sereinement. « Walk Away » vient tonner dans les amplificateurs. C'est une version grondante. La basse de Peters ronfle littéralement comme le moteur d'un bombardier, la guitare de Walsh tonne dans le ciel. C'est de l'excitation à l'état pure, sans concession.

La majorité de la seconde face est consacrée à une dantesque version de « Lost Woman » des Yardbirds avec Jeff Beck. Le James Gang aime reprendre à sa sauce certains morceaux, les intégrant parfaitement dans son répertoire : « Stop » de Ragovoy et Shuman, « Bluebird » de Stephen Stills…. « Lost Woman » est le théâtre de plusieurs joutes guitaristiques de très haut niveau, mais aussi de démonstrations solo individuelles, heureusement de courtes durées. C'était alors un exercice obligatoire à l'époque afin de notamment satisfaire les egos. Il n'y aura néanmoins pas de solo de batterie de dix minutes, juste une ou deux chacun pas plus. « Lost Woman » s'étend sur dix-huit minutes, et son sommet est incontestablement l'explosion électrique centrale sur laquelle Walsh donne tout, faisant rugir sa Gibson Les Paul comme un avion de chasse. On retrouve ce qui fait aussi l'énergie des Who, ces cathédrales de riffs explosifs soutenues par une rythmique inventive et dantesque. Bien sûr, Peters et Fox ne sont pas John Entwistle et Keith Moon des Who, mais ils ont suffisamment de savoir-faire pour permettre à Walsh de décoller. Joe joue sur les ambiances, fait éclater l'orage avant de revenir à des arpèges luxuriants, les teintant de wah-wah et d'écho. C'est un tourbillon enivrant et constant. Il relance constamment avec un riff, original ou repris comme ici « Mona » de Bo Diddley, incapable de s'arrêter dans l'excitation. Il repart ensuite vers d'autres cieux, les yeux fixant la lumière du soleil. Puis ses deux camarades ont l'occasion de s'exprimer, et lui de boire un coup. Tout le monde se retrouvera sur la reprise du thème comme final.


L'album se clôt ainsi sur ce pinacle de feeling. Live In Concert atteint la 24ème place du classement des meilleurs ventes d'albums au Etats-Unis. Cette fois, James Gang est monté d'un cran, consolidant sa réputation. Le gloire était pour le prochain disque, c'était certain. Mais Joe Walsh en décidera autrement. Epuisé par le rythme infernal concerts-albums, depuis presque trois ans sans interruption, et se sentant de plus en plus à l'étroit musicalement dans le James Gang, il le quitte en décembre 1971. Il se mettra au vert dans les montagnes du Colorado, et fondera Barnstorm avec qui il va composer plusieurs morceaux majeurs de sa carrière comme « Rocky Mountain Way ». Le James Gang poursuivra avec le chanteur Roy Kenner et le guitariste Domenic Troiano, du groupe canadien Bush. Malheureusement, ce choix se révélera malheureux après l'apothéose Joe Walsh. Les deux nouveaux venus, plus ternes tant sur scène qu'en tant que compositeurs, vont davantage replonger le James Gang dans la seconde division du Rock américain. Ils ne retrouveront la lumière qu'avec l'arrivée de Tommy Bolin à la guitare, en 1973.

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