jeudi 20 avril 2017

DEEP PURPLE 1970-1972

"Il existe donc un équilibre parfait mais fragile entre tous les musiciens, chacun ayant une part active et équitable dans la contribution musicale. "

DEEP PURPLE : In Concert 1970-1972 1982

Il fut une époque où Deep Purple n'était pas seulement l'un des meilleurs groupes de Hard-Rock de tous les temps, il fut en état de grâce. Il s'agit d'une période furtive, souvent courte, mais durant lesquelles une formation lévite littéralement au-dessus du sol, et où tout ce qu'il joue relève du génie absolu, de la première à la dernière note. Led Zeppelin grimpa sur le toit du monde en 1969 avec ses deux premiers disques, véritables bombes soniques historiques. Sensiblement à la même période, Deep Purple s'installa aussi en apesanteur.

Après seulement deux années et trois albums avec le chanteur Rod Evans et le bassiste Nick Simper, Deep Purple n'est qu'un excellent groupe de Rock symphonique, aussi brillant dans ses reprises que dans ses compositions originales, le Vanilla Fudge anglais. Et puis sous l'impulsion du guitariste Ritchie Blackmore, Deep Purple muta vers le Hard-Rock en recrutant un chanteur agressif, Ian Gillan, et un bassiste mordant, Roger Glover. Mais Deep Purple ne vira pas brutalement Hard-Rock, il y eut une sorte de phase de transition magique durant laquelle Jon Lord eut encore de l'influence, qu'il dut partager avec les idées électriques de Blackmore.

Le quintet doit alors assurer une forme de promotion pour le fantastique troisième album enregistré avec Evans et Simper, Deep Purple, publié en juillet 1969, et enregistre un nouveau simple du nom de « Hallelujah ». Parallèlement, Lord réussit à convaincre le groupe d'enregistrer un concerto avec le London Philharmonic Orchestra conduit par Malcolm Arnold, et capté en direct au Royal Albert Hall de Londres. Le tout sera également filmé. Cet alliage entre musique classique et Rock n'est pas totalement une première, les Moody Blues ayant fait de même un an avant, et ont obtenu le succès avec « Night In White Satin ». Mais ici il ne s'agit pas de compositions Pop accompagnées d'un orchestre, mais bien de pièces de musique originale composées pour orchestres symphonique et électrique. L'ambition du projet est démentielle, mais ne convaincra pas. Pourtant, le résultat est loin d'être ridicule. En tout cas, il montre un groupe en pleine possession de ses moyens, capable de toutes les audaces.

Le premier vrai feu sera un simple regroupant deux nouvelles compositions exceptionnelles : « Speed King » et « Child In Time ». Deep Purple tourne intensément en Europe, mais n'a que peu de matériel nouveau. Il retravaille donc son ancien répertoire : « Mandrake Root », « Wring That Neck », « Hush » ou « Kentucky Woman » deviennent d'incandescentes jams instrumentales, survoltées par le chant furieux de Gillan. Deep Purple n'a plus aucune limite. Blackmore se sent alors à l'étroit avec sa grosse Gibson ES 335 demi-caisse rouge et opte pour l'arme absolue : une Fender Stratocaster Noire, la même que Jimi Hendrix. Précise, au son luisant, dotée d'un vibrato précis et meurtrier, Blackmore possède l'instrument qu'il cherchait depuis le début de sa carrière. Les musiciens de Deep Purple sont totalement épanouis, et voient s'ouvrir devant eux des horizons immenses. La concrétisation de cette période sera le fantastique In Rock en 1970, qui clôt pourtant malheureusement cet état de grâce durant lequel Deep Purple se permit toutes les audaces.

Le disque qui fut pour moi le révélateur de cette époque fut ce double album en direct capté à la BBC à deux époques majeures de Deep Purple : début 1970 et début 1972. Tout y est absolument parfait, de la première à la dernière note. Le son est impeccable, net, puissant, comme si l'on était à côté des musiciens dans le studio. Le quintet y est inspiré, en lévitation totale, sans la moindre longueur. C'est véritablement là que j'ai découvert la force magique de Deep Purple. Made In Japan fut déjà une révélation, mais ici, nous sommes à un niveau encore supérieur, si cela peut être possible.

Le premier set fut capté le 19 février 1970. Deep Purple est encore dans cet état de grâce, In Rock n'a pas encore vu le jour. Désireux d'imposer sa nouvelle musique, le quintet n'a pas arrêté de jouer partout où il le peut, mettant même le feu à ses amplificateurs en Belgique, totalement possédés par la folie du set. Deep Purple dispose d'une petite heure durant laquelle il va capter… quatre morceaux. La présentation du disc-jockey John Peel est cocasse : sa voix calme et posée d'employé de bureau contraste totalement avec la déflagration qu'est « Speed King ». L'introduction de Jon Lord, toute en fréquences souterraines d'orgue Hammond, est magistrale. La basse est très en avant par rapport à la guitare, mais le son global est musclé, tous les instruments sont distincts. L'orgue de Lord n'a pas encore ce son sur-épais, goudronneux, qu'on lui connaîtra. Il utilise déjà l'amplification, mais a conservé l'ampleur sonore baroque des premiers albums. Dans son jeu subtil se mêlent musique classique, Jazz, Blues, et Rock. La guitare de Blackmore est par contre bien plus agressive et présente. On sent l'homme encore hésitant à s'imposer totalement, et il n'a pas encore pris l'ascendant complet sur ses compères. Il existe donc un équilibre parfait mais fragile entre tous les musiciens, chacun ayant une part active et équitable dans la contribution musicale. Cette version de « Speed King », composée fin 1969 et initialement appelée « Kneel And Pray », a du nerf et de la furie, ce qui n'était pas totalement le cas de la première version studio, jouée non pas avec un orgue, mais un piano acoustique. La basse de Glover est capitale, créant une charpente rythmique agressive avec la batterie redoutable de Ian Paice. C'est un parfait soutien pour l'orgue et la guitare, qui propulse les deux instruments leaders dans une autre dimension. Le jeu de Blackmore sur la Stratocaster est plus fluide, plus précis.

Il en va de même pour « Child In Time », interprété par un groupe en pleine possession de ses capacités. Seul Gillan trébuche vocalement sur les notes les plus hautes, sans doute un peu éreinté par les presque six mois de tournée non stop précédents cette captation. Blackmore se montre moins bavard que sur d'autres enregistrements en concert, il se révèle plus concis. Son solo est magique, chaque note est un mot, c'est une ascension vers le cosmos.

Mais le vrai grand absolu de ce concert est la version de dix-neuf minutes de « Wring That Neck ». Cet instrumental initialement gravé sur le second album, Book Of Taliesyn, est ici étendu et transcendé pour aboutir à une véritable jam Jazz-Rock d'une perpétuelle et constante inspiration. Le morceau est démarré sur les chapeaux de roues par un Ritchie Blackmore magique. Les notes sont précises, luisantes de maîtrise. Son jeu est vif, rapide, sans la moindre imperfection. Lord a branché son orgue dans les amplificateurs et jouent sur le contrôle de volume. Cavalcades de notes de guitare et d'orgue, descentes de manches et de claviers, c'est une véritable embardée électro-acoustique. Les deux instruments lead se répondent avec une vivacité et une complicité extraordinaire, rare, sans jamais se marcher sur les pieds. Ils se relancent constamment, s'amusent, s'accompagnent, et remettent constamment du charbon dans la chaudière. Paice et Glover plantent une rythmique en acier trempé, absolument infaillible, sur laquelle Blackmore et Lord peuvent sans soucis appuyer leurs improvisations. Les deux compères se répondent pendant près de dix minutes avant de s'offrir chacun un instant totalement solo. Lord se lance dans une improvisation totalement imprégnée de Jazz et de musique religieuse grégorienne. Paice vient relancer la machine et soutenir Lord dans une une séquence de Jazz Post-Bop ahurissante de brio, avant de laisser la place à Blackmore. Ce dernier va poursuivre avec une séquence inspirée de musique Renaissance, le tout sur sa guitare électrique. Puis le quintet explose en une dernière salve, terminant cette superbe pièce de musique.

« Mandrake Root » clôt le set dans une autre envolée de plus de dix-sept minutes. Gillan chante comme un possédé, laissant tomber le ton crooner de son prédécesseur. Ian Paice fracasse ses caisses comme un dément, Blackmore se prend pour Jimi Hendrix. Le morceau frise par moments avec « Purple Haze ». Puis le tempo se calme, et Paice se lance dans un tempo tribal, presque africain. Lord dégaine en premier, son orgue s'envolant lentement vers une sorte de transe instrumentale, une incantation électrique, un trip que rejoint Blackmore. Lord crée une sorte de climat de château hanté que consolide le guitariste. C'est le sabbat des sorcières. Armé de sa Stratocaster, il brutalise le vibrato, extirpe de ses six-cordes des sonorités arabisantes totalement hallucinogènes. Ce qu'il avait magistralement esquissé sur la version studio du premier album, Shades Of Deep Purple, gagne en vigueur. Lord et Blackmore font une petite pause jazzy, soutenus par la batterie folle de Paice, avant de replonger dans un feu follet de guitare électrique. Lord clôt le morceau dans une dernière agonie d'orgue Hammond, et le public explose devant tant de maestria.

Le second set est d'une autre époque. Deep Purple est déjà dans une autre dimension : il est devenu un immense vendeur de disques, et tous ses concerts font le plein dans les plus grandes salles du monde. Les albums In Rock et Fireball ont connu la consécration, bientôt suivi du nouveau venu, le définitif Machine Head, avec ses grands classiques : « Highway Star », « Space Truckin », « Lazy » et bien sûr « Smoke On The Water ».

Deep Purple revient une nouvelle fois dans le studio de la BBC pour les remercier de leur soutien. Mike Harding, le présentateur de l'émission BBC In Concert, se montre plus enthousiaste, et il a de quoi. Le son est massif, lourd, rageur. L'orgue Hammond est passé à travers une rampe complète d'amplificateurs Marshall, tout comme la Stratocaster de Blackmore. Deep Purple entame avec un nouveau classique : « Highway Star ». Cette version est dantesque, impeccable. Le chant de Gillan est lumineux, le solo d'orgue est d'une précision et d'une profondeur rarement atteinte, et Blackmore est sur un nuage, élevant son solo original, véritable montée vers les étoiles, à un niveau stratosphérique. La batterie et la basse sont bien présentes, lourdes, massives, sans concession. « Strange Kind Of Woman » enchaîne en un Blues râpeux du meilleur effet, faisant ressembler Deep Purple à Budgie. Deep Purple va enchaîner pas moins de cinq nouveaux morceaux de son futur album : « Maybe I'm A Leo », « Never Before », « Lazy », « Space Truckin » et « Smoke On The Water ». Le tout est joué est avec précision et entrain. Le son est magique, les versions au-dessus de leur pendant studio. « Lazy » est déjà une véritable envolée de plus de dix minutes de Boogie infernal sur lequel la guitare de Blackmore fait des étincelles. « Space Truckin » tient sur plus de vingt minutes, hélas déjà encombré par un long solo d'orgue un brin rébarbatif. « Smoke On The Water » est d'ores et déjà d'une efficacité absolue. La batterie de Paice et la basse de Glover enfonce le riff dans le sol comme jamais, et le chant de Gillan a un swing magique.


Le groupe a crée une telle excitation qu'il doit revenir pour un rappel, mais alors pas du tout prévu. Blackmore passe près de deux minutes a accordé une guitare récalcitrante pendant que Lord et Paice meublent avec brio. Deep Purple reprend alors le « Lucille » de Little Richard, en feu complet. Le quintet est sur le toit du monde. Musicalement, ils n'ont pour ainsi dire aucun équivalent, à part les dieux Led Zeppelin. Yes, Jethro Tull, les Who ou les Rolling Stones sont déjà sur le bas-côté. Là encore, l'état de grâce sera de courte durée, le Deep Purple dénommé Mark II explosant en juillet 1973, les relations entre Gillan et Blackmore ayant atteint un paroxysme de haine totale. Le dernier album de la formation, Who Do We Think We Are, sera d'ailleurs bien inférieur à ses prédécesseurs, et il sera temps pour Deep Purple de tourner la page et d'évoluer, pour le meilleur. Pourtant, il n'atteindra plus cette maestria absolue qui fut la sienne entre septembre 1969 et juin 1970, et durant laquelle Deep Purple tutoya le soleil.

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1 commentaire:

Bruno a dit…

Ce double live, sorti sur le tard, fit son petit effet dans la sphère (plutôt large à l'époque, et surtout naturellement plus éclectique) des amateurs de bon Rock burné. L'objet allait souvent de mains en mains (peu d'ado fortuné dans ladite "sphère") et était immanquablement apprécié.
Certains allant jusqu'à le considérer comme meilleur "Made in Japan", probablement transit par le vif enthousiasme du moment.