vendredi 23 mars 2018

ROBIN TROWER 1975


"J'aimais cette musique qui me portait, me faisait voler hors de mon enveloppe corporelle, faisait divaguer mes sens."



ROBIN TROWER : For Earth Below 1975

Robin Trower aura passé sa vie hors des radars. Guitariste brillant et inspiré, il n'était pourtant pas assez flashy, pas assez mégalomane pour se mettre en avant. Avec sa tronche de boxeur, son gros pif en patate, et son sourire traduisant une immense gentillesse, Robin Trower n'était pas de la graine de superstar. Pourtant, il connut le succès aux Etats-Unis au milieu des années 70, remplit des salles immenses, mais comme les grandes attractions scéniques aux Etats-Unis de l'époque, Humble Pie, Black Sabbath, Sweet, Rory Gallagher… il n'était qu'un type qui jouait du Blues-Rock et cela ennuyait profondément la presse spécialisée. Rien à dire d'exaltant sur ce bonhomme, qui ne se défonçait pas comme un fou, qui n'était pas l'auteur de dérapages verbaux ou de scandales en clubs branchés promptes à en faire une idole déjantée. Son énergie, Robin Trower la consacra à sa musique, à composer et à jouer ce qui lui brûlait les tripes au plus profond. En fait, les étincelles chez lui étaient sonores, et elles étaient merveilleuses. Mais pour cela, il aurait fallu aller chercher au-delà de l'aspect discret du bonhomme et de son groupe. Mais Robin Trower n'était décidément pas un leader flamboyant.

Déjà, lorsqu'il fit partie de Procol Harum entre 1967 et 1971, il se mit totalement au service du groupe de Gary Brooker. Il enlumina de sa superbe guitare Blues les somptueuses compositions de Procol Harum, apportant par ailleurs sur Home en 1970 et Broken Barricades en 1971 quelques arcs électriques de toute beauté, dont le superbe « Whisky Train ». Admirateur transi de Cream et de Jimi Hendrix, il rêvait de développer un Blues-Rock lourd imprégné d'une profonde mélancolie, celle que son coeur d'anglais portait en lui. Robin Trower quitta le bateau Procol Harum en 1971, et fonda un premier groupe du nom de Jude. Il s'agissait d'une sacrée équipe de seconds couteaux magnifiques : Robin à la guitare, Clive Bunker ex-Jethro Tull à la batterie, l'impressionnant Frankie Miller au chant, et Jim Dewar ex-Stone The Crows à la basse. Le groupe tourna dans les clubs anglais avant de s'épuiser, faute de proposition sérieuse. Frankie Miller fit une superbe carrière en solo, Bunker disparut des radars. Dewar et Trower restèrent ensemble. Un batteur noir au rythme parfait fut recruté : Bill Lordan. Il n'y eut finalement pas de chanteur, car Jim Dewar faisait en fait parfaitement l'affaire : l'homme possédait, sans forcer, une superbe voix chaude et profonde, qui convenait à merveille pour accompagner la guitare de Trower. Le label Chrysalis signe le trio en 1973, et deux albums plus tard, en 1974, le Robin Trower Band accède au Top 5 aux Etats-Unis. Sans faire d'autre bruit que celui de son Heavy-Blues démoniaque, Trower était devenu un guitariste vedette aux USA, alors que son pays d'origine le boude encore.

C'est que la musique du Robin Trower Band, c'est toute une affaire. On résuma bien vite l'affaire à un sous-Jimi Hendrix, comme le canadien Frank Marino et Mahogany Rush. Pourtant, il y avait bien plus. Trower n'était pas un suiveur, mais un passeur. Il alla au-delà de l'art d'Hendrix. Il en reprit les codes de l'improvisation, mais y ajouta de sa pudeur et de son émotion. Trower est un mélancolique profond, ce qui se traduit par une sonorité de guitare profonde, lourde, finement ciselée de wah-wah et autres pédales d'effet, mais avec parcimonie. Il étire les notes pour en sublimer la quintessence, remue en soi les sombres images. Ses Blues lents sont obsessionnels, presque Heavy-Metal Doom comme Black Sabbath, cancéreux, arrachant les larmes par la poésie qu'ils dégagent. Les thèmes rapides expriment une colère teintée de résignation sourde. Les textes de Jim Dewar traduisent superbement la musique, évoquant les multiples facettes de l'amour déçu, blessé, les trahisons, les unions impossibles, ou brisées par les circonstances : la guerre, la mort, la misère, les univers totalement opposées et inconciliables. Pourtant, il y a toujours derrière un romantisme noir, viscéral, celui pour lequel la flamme de l'amour est d'une intensité exceptionnelle, même si il est impossible. Et Robin Trower malaxe ses cordes, les notes sont comme des hululements, des cris de douleur, déchirants. Les thèmes mélodiques sont toujours empreints d'amertume, de déception voilée. Pour cela, la musique du Robin Trower est un océan d'émotions puissantes. Elle soulève l'âme, la porte au plus haut dans un éclat lacrymal, avant de la faire retomber violemment dans la poussière. Jamais le Blues n'aura été aussi poétique qu'avec Robin Trower, le William Blake de la guitare électrique.

Il était en tout cas le musicien que j'attendais quelque part en moi lorsque je le découvris. J'aimais cette musique qui me portait, me faisait voler hors de mon enveloppe corporelle, faisait divaguer mes sens. Plusieurs groupes réussirent cette mission, Led Zeppelin, Humble Pie et Black Sabbath notamment. Jimi Hendrix y arriva, mais uniquement par séquences. Parfois brouillon, trop psychédélique ou foutraque, la musique d'Hendrix était un carambolage génial mais maltraité par sa consommation de drogues trop encombrante. Et puis il était noir américain, flamboyant, totalement extravertie sur scène. J'aimais la fausse réserve des Anglais, cette délicatesse de jardin après la pluie entre deux vieilles pierres, cette tempête couvant sous des apparences trop polies. Robin Trower était la quintessence de ce Blues lyrique, cosmique, et d'une incroyable mélancolie. Tout était parfait, absolu, et la magie de sa musique reste pour moi totalement intacte.

En 1975, le précis Bill Lordan est remplacé par un batteur blond plus volubile : Reg Isidore. Bien qu'il soit blanc, il était l'ancien batteur de Sly And The Family Stone, c'est un monstre de groove Funk. Il se fondit parfaitement dans la musique de Trower, son jeu de cymbales luxuriant et ses roulements de caisses donnant une nouvelle dynamique à la musique du guitariste. Le trio venait de sortir deux disques impeccables : Twice Removed From Yesterday en 1973 et Bridge Of Sighs en 1974. L'apport de Isidore va pousser Trower et Dewar à se surpasser, entraînés par une véritable locomotive.

Le résultat est le sublime For Earth Below. Une fois encore, le disque est orné d'une splendide pochette signée Funky Paul, auteur de celles des deux albums précédents. La particularité de son art réside en la représentation de thèmes colorés et géométriques, mystérieux, qui donne une sensation d'espace et déroute le spectateur. Celle de For Earth Below est rouge vif, incandescente comme la musique qu'elle contient. Dès « Shame The Devil », l'auditeur est emporté dans une spirale de Heavy-Blues torride, crépitant comme les flammes de l'Enfer. Mid-tempo lourd, basse épaisse, wah-wah gouleyante, « Shame The Devil » porte bien son nom. Le son de la Fender Stratocaster de Robin Trower est sublime, particulièrement en chorus, chaud, rutilant.

Après cette entrée en matière énergique, le trio se lance dans un Blues lent dont il a le secret : « It's Only Money ». Ce n'est que du fric baby. Apre, râpeux, Trower égrène des arpèges lointains, liquides, cristallins. Il ponctue le chant de petits chorus déchirants, puis s'envole dans une coda lancinante de notes hurlant à la mort. C'est la tristesse de l'homme consterné, celui qui voit son amour absolu s'effondrer pour de l'argent. Et Robin étire les notes, longs sanglots de rage, Dewar répétant « It's only money ».

« Confessin' Midnight » est un épais Heavy-Funk, rampant comme un animal menaçant. Moite, vicieux, crépitant de désir inavoué, Dewar chante comme un enragé du Blues, rappelant par moment Howlin Wolf. La wah-wah gargouille avant que Trower ne se lance dans un chorus halluciné, rebondissant sur le riff entêtant.

« Fine Day » est un morceau lumineux, délicat, plein d'une joie de vivre éblouissante. Parfois, Jim Dewar et Robin Trower était comme cela. Pourtant, il se cache le doute existentiel. Certes, romantiques jusqu'à l'os, ils supplient la jolie sylphide à leurs côtés de rester, comme si cela était trop beau, comme si cela ne pouvait pas durer, et que cet amour, ils ne le méritaient pas. « Alethea » cache aussi cette sensation, mais avec toutefois une incroyable nervosité. La guitare est incandescente, profonde, bardée de wah-wah et de saturation. Le tempo est implacable, et se dessine la colère de l'homme floué. Certes il se sentait trop comblé par cet amour inespéré, mais il ne méritait pas pareille tromperie. L'homme est timide et modeste, mais il a sa fierté. On est finalement bien loin des schémas machistes du Hard-Rock de l'époque. Robin Trower et Jim Dewar savent manier avec maestria toute la palette des émotions masculines, avec un profond respect pour la partenaire féminine, malgré les circonstances douloureuses, malgré les erreurs de l'un ou de l'autre. Finalement, c'est l'homme qui se retrouve bien piteux, meurtri par la situation, mais ne cherchant ni la vengeance, ni la soumission. Il ne peut que constater l'échec, et préfère se retirer avec sa douleur, et tourner la page malgré l'amertume ou la colère.

La grâce absolue est atteinte avec le pinacle du disque : « A Tale Untold ». Sublime de la première à la dernière note, il est la quintessence du Robin Trower Band : Mélodie cancéreuse, tempo rapide gorgé de Funk mais toujours empreint d'amertume, puis longue coda déchirante pendant laquelle Robin Trower sublime le spleen. Ce talisman secret est celui d'un amour déchiré, ravagé par l'incompréhension, l'incapacité à se parler, fracas de colères successives. Jim Dewar chante avec une sensibilité incroyable. Sa voix, un peu noyée dans le mix, ajoute à ce côté désespéré, à bout de souffle. Trower ajoute un chorus vaporeux, plein d'écho, comme une perte momentanée de connaissance, la tête qui tourne face à la douleur. Et Jim Dewar conclut : et à la fin, il ne reste qu'un talisman secret, celui des souvenirs qui brûlent le coeur. Le tempo tombe alors, un climat vaporeux s'installe sur la batterie et la basse, et Robin Trower étire encore et encore les notes comme des sanglots. Assis dans un coin dans la pièce, les mains posées sur la tête, l'homme pleure à chaudes larmes, ressassant ses échecs, ses mots de trop et le constat irrémédiable.

Comme un relent de fierté, « Gonna Be More Suspicious » est un épais Heavy-Rock hendrixien gorgé d'électricité rageuse. C'est l'homme trompé, sa confiance souillée. Jim Dewar s'étrangle de colère, le riff bave de fureur, et les soli éclaboussent par leur rage. Reg Isidore crée un tapis de cymbales sur le tempo massif, comme des éclats de voix.

Le disque se clôt par le fuligineux morceau titre : « For Earth Below ». C'est un Blues vaporeux, les cymbales sonnant comme les montées de brouillard dans la vallée montagneuse au petit matin. C'est un Blues philosophique : à quoi bon, finalement, puisque le soleil se lève toujours, et que la nature continue son cycle ? Elle est partie, elle a gagné, mais pourquoi s'acharner. Part, et ne revient pas. La Terre tourne toujours, et il y aura encore des fleurs l'année prochaine. L'air frais du matin emplit les poumons, les pas avancent fermement sur le chemin de pierres. La nature est décidément bien belle, et nos états d'âme sont bien peu de choses. L'âme est enfin apaisée. Le soleil se lève doucement au-dessus de la colline, et Robin Trower continue à égrainer son Blues électrique, les notes se perdant dans la vallée…

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1 commentaire:

Bruno a dit…

Le binôme Dewar - Trower était fabuleux, totalement complémentaire.
James Dewar était un de ces chanteurs injustement méconnus. Dewar est malheureusement resté dans l'ombre des fortes personnalités qu'il a côtoyées. En l'occurrence Maggie Bell et Robin Trower. C'était de surcroît un très bon bassiste.

Que de disques fabuleux de la part de ce duo.