jeudi 10 mars 2016

BUDGIE 1981

" C’est un disque audacieux, se démarquant de la brutalité sauvage de Power Supply, mais qui en conserve toute l’implacabilité."

BUDGIE : Nightflight 1981

            John Thomas s’est éteint tranquillement. Ce sympathique et fort récent sexagénaire vient de disparaître, et il n’y aura pas beaucoup de remous. Sans doute plus que pour le commun des mortels, car John Thomas était bien plus que le commun des mortels. Pour quelques fans de Heavy-Metal, il fut le second guitariste de Budgie, officiant sur trois albums, une poignée de disques live et pas loin de vingt années au sein de ce trio gallois culte toujours  abordé avec une petite moue de dégoût. Il n’est pas facile d’être précurseur, d’oser l’ultraviolence sonore, l’exubérance maléfique, l’outrecuidance lyrique, et les crossovers pionniers avec le Funk et le Jazz.
            John Thomas arriva en 1979 pour remplacer le guitariste Tony Bourge. Ou plus précisément trois guitaristes. En effet, Budgie termina sa tournée pour la promotion de l’album Impeckable en 1978. Il était pourvu sur la route de deux bretteurs : Bourge, et une seconde lame nommée Myf Isaac, qui intervint depuis 1976 pour étoffer le son de Budgie sur scène. Bourge parti, Isaac décampa lui aussi, retournant à l’anonymat. Il fut remplacé par un débarqué de choix : Rob Kendrick, ancien guitariste de Trapeze, autre second couteau magnifique du Heavy-Rock anglais des années 70. Le garçon tint sa place durant toute l’année 1979, assurant les concerts que Budgie organisa en Amérique du Nord dans un ultime espoir de percer sur ce continent. Ce sera peine perdue, et malgré des salles de 3000 à 5000 places complètes sous le seul nom du trio, rien ne se concrétisa réellement. Budgie se retrouva sans maison de disque, et Kendrick lâcha prise. Burke Shelley, chanteur-bassiste, et Steve Williams, batteur depuis 1975, retournèrent à Cardiff, de l’amertume plein la bouche.

 En Grande-Bretagne, le Heavy-Metal était en train d’opérer une mutation vers une violence implacable. Motorhead et Judas Priest défrichèrent le terrain, suivis de Black Sabbath avec Ronnie James Dio, puis d’Iron Maiden, Venom, Saxon, Holocaust, Savage… Budgie était en colère, déçu de son échec, revenu au pays la rage au ventre. Budgie était plus Hard, plus méchant, plus fou que tout ce qui était le plus Heavy entre 1970 et 1975. Budgie sera le plus méchant de 1980. Pour cela, il leur faut un desperado, un vrai. Un flibustier, une lame capable de tailler des riffs comme AC/DC et Judas Priest, et baver du solo qui prend les tripes comme Michael Schenker et Billy Gibbons. Ce mec-là, ce sera John Thomas.

Surnommé Big John par ses camarades du Georges Hatcher Band à cause de son physique un peu empâté, le garçon est une un armurier qui lime de la Les Paul Gibson comme personne dans le pays. Le Georges Hatcher Band joue un Blues-Rock sudiste plutôt sympathique, mais n’a rien de vraiment Hard’N’Heavy. Thomas voudrait orienter le quintet dans lequel il joue depuis le début en 1976 vers un Heavy-Blues plus Hard, comme Molly Hatchet et ZZ Top. Mais le leader du groupe ne l’entend pas de cette oreille, et quand Burke Shelley lui propose de régénérer Budgie, il signe des deux mains. Une pleine liberté dans un groupe, avec pour seule condition de faire un maximum de raffut, ne se refuse pas.

Le trio signe sur Active Records, en fait une sous-division de son ancien label MCA. Le EP If Swallowed Do Not Induce Vomiting, suivi du LP Power Supply, parus tous deux en 1980, sont de puissant uppercuts dans un Heavy-Metal qui se veut plus jeune et plus agressif, mais qui n’en a pas forcément l’étoffe. Budgie est un bombardier, l’un des plus terrifiants groupes de Heavy-Metal de l’époque avec Motorhead. Ces derniers puisent dans le Rythm’N’Blues et le Rock’N’Roll, Budgie traîne du côté de la Soul et du Blues, le tout injecté d’octane.

Le défouloir de Power Supply passé, Active fit le bilan. Et malgré un tel obus, les ventes ne sont pas au rendez-vous. Budgie n’a pour lui ni la jeunesse, ni l’accroche commerciale suffisante dans sa musique. Totalement sans concession, Power Supply est un disque beaucoup trop dangereux pour les charts, et pas assez Punk et pas assez charismatique pour intéresser la jeunesse branchée comme put le faire Motorhead. Active leur suggéra donc gentiment mais fermement de rendre leur Heavy-Metal plus mélodique, et donc plus accrocheur.

C’est là qu’intervint à nouveau tout le génie de John Thomas. Après avoir refait de Budgie le groupe le plus dangereux du Heavy-Metal britannique, il allait réactiver toute la finesse de sa musique. Budgie était l’alliage fin entre une musique noire et lourde, une subtilité mélodique délicate et des structures progressives audacieuses comme celles de King Crimson. Shelley composa de nouvelles chansons, Thomas leur conserva la densité du premier disque, mais leur injecta sa science du riff assassin, du chorus aventurier, de la tierce lumineuse et de l’arpège électrique. Nightflight de 1981, c’est tout cela à la fois. C’est un disque audacieux, se démarquant de la brutalité sauvage de Power Supply, mais qui en conserve toute l’implacabilité.

Preuve qu’Active fonde d’importants espoirs commerciaux sur Budgie, c’est Derek Riggs qui dessine la pochette du disque, ce qui constituera sa seule incartade à l’exclusivité de son travail pour Iron Maiden jusqu’en 2000 avec RX5 d’Alvin Lee, paru la même année. Le résultat est en tout cas une fois encore réussi, la perruche étant à nouveau mise en scène dans un monde futuriste et fantastique. Le message est donc clairement passé : Budgie est un groupe du présent, pas du passé. Et ce symbole hautement commercial est parfaitement vrai. Shelley, Thomas, et Williams signent ici le disque de Heavy-Metal le plus parfaitement moderne et abouti de 1981. On pourrait évoquer Venom, Raven, ou Iron Maiden, tous de véloces guerriers pouvant rivaliser avec la furie noire de Budgie dans la première moitié des années 70. Mais le trio gallois est déjà passé à autre chose. Il se concentre sur l’efficacité, la morsure la plus vive. Pas besoin de démonstration gratuite, de soli à n’en plus finir. Une bonne chanson, servie par des musiciens implacables, jouant serrés, en parfaite cohésion, rend le tout totalement fulgurant.

 Un autre paramètre qui aura son importance dans l’évolution musicale fut l’amitié qui lia John Thomas et le guitariste du groupe d’Ozzy Osbourne, Randy Rhoads. Budgie et Ozzy partagèrent l’affiche de plusieurs grandes salles britanniques en 1980, et rapidement, les deux guitaristes sympathisèrent, échangeant sur leur grande passion commune : la guitare. Rhoads avait une approche très moderne de l’instrument, et en tant que professeur de musique, il enseigna quelques-uns de ses licks. Il apporta aussi sa culture du Heavy-Metal américain, puissant mais mélodique, alors en vigueur en 1980 : Journey, Van Halen, Aerosmith, Blue Oyster Cult…Rhoads sut tailler sur mesure pour Ozzy Osbourne un Heavy-Metal vitaminé, agressif, mais toujours accessible. Ce vent de modernité va souffler sur la musique de Budgie, John Thomas ramenant avec lui ces idées nouvelles, qui vont fusionner avec les talents de compositeur de Burke Shelley. Nightflight va être le résultat de cette potion merveilleuse. La production de Don Smith se veut également plus propre, toute en conservant une grande puissance. Les musiciens sont à leur avantage, à égalité de traitement. Le bond en avant est comparable à celui de Motorhead avec Overkill. Budgie devient un aéropage chromé, luisant sous le soleil.

D’entrée, le trio de Cardiff se montre audacieux : il entame le disque par l’épique « I Turn To Stone ». Accords délicats de guitare acoustique, chant désabusé, on retrouve les lignes de « Time To Remember », morceau issu du disque précédent. Mais le refrain éclate  sous le coup de semonce d’un riff massif, down-tempo, rappelant Black Sabbath. Cet alternat d’acoustique délicat et de force électrique n’est pas sans rappeler également les premiers albums de Budgie, dont les grandes épopées étaient dotées de cette ambiguité douceur-fureur. Un superbe premier solo déchirant vient rompre la massivité du riff, envolée lyrique avant la seconde partie du morceau. C’est une accélération féroce, cascade de chorus virevoltants sous les doigts de Thomas, et soutenue par la rythmique implacable de Williams et Shelley. Le fan a retrouvé le Budgie audacieux, son climax, celui qui fit toute son originalité.

La suite du disque est dotée de morceaux plus courts et percutants, plus proches du précédent disque et du format Heavy-Metal du moment. Les structures sont également beaucoup plus simples, cherchant avant tout l’efficacité : un riff fort, une mélodie accrocheuse. Les chœurs, discrets font leur apparition sur les refrains, afin de soutenir l’accroche musicale. « Keeping A Rendez-Vous » et « Reaper Of The Glory » sont de superbes pièces de Heavy-Metal, bien dans leur temps, mais qui ne doivent rien à personne. Le style de Budgie a mué, mais reste affirmé, vivace. 

Parmi ces pépites se trouve le redoutable « She Used Me Up ». L’ambiance y est plus sombre, noire, même. Thomas dresse une toile de riffs menaçants. Le morceau tient sous tension l’auditeur tout au long, la guitare enragée répondant au chant dans une atmosphère entre colère et désespoir. Thomas apporte quelques bouffées d’air grâce à ses chorus concis et épiques, teintés de Blues. Le victorieux  « Don’t Lay Down And Die », le délicat « Apparatus », ou le moqueur « Superstar » poursuivent la route tracée des titres forts, route qui se ferme avec « Change Your Ways ». Morceau plus long, il retrouve l’épisme douceur-agressivité de « I Turn To Stone », mais dans un climat plus léger, et avec une structure moins massive. Quelques arpèges, des chœurs chantant le refrain et la slide de Thomas illuminent la fin de ce disque brillant. Un dernier instrumental acoustique à la délicatesse bienvenue vient clore définitivement ce bel album.
Budgie sut trouver l’équilibre parfait entre Heavy-Metal puissant, mélodies fortes, et héritage musical personnel. Les claviers ont fait discrètement leur apparition, et vont s’affirmer sur le disque suivant, avec l’arrivée d’un musicien complémentaire : Duncan MacKay. Sous l’impulsion de leur maison de disques, le trio devenu quatuor va poursuivre sa recherche du Hard mélodique, au risque de froisser ses fans cette fois-ci, et mettant en danger le précieux équilibre atteint avec Nightflight.

tous droits réservés

10 commentaires:

Malvers a dit…

Encore une très belle chronique sur un album/groupe empoisonné... moi du haut de mes vingt quatre ans c'est le I turn to stone qui me tire des entrailles une tristesse désabusée et l'étale sur l'étal glacial et consumériste du moderne boucher de ce XXIème...c'est totalement l'esprit de "time to remember" mais vêtu de velours et parfumé pour pouvoir passer à la radio... BUDGIE deux choses à te demander, le livre qu'il y a exposé sur ton blog "les mille merveilles du rock, de julien..etc" est-ce le tien? Si oui peux-tu me dire quel est le meilleur moyen pour que je puisse me l'offrir et que tu en bénéficies le mieux? dois-je me servir du site camion blanc, ou essayer de l'avoir en librairie spécialisée? Je crains la poste en ce moment et on ne l'entend pas à mon écriture mais je suis du sud de la France... merci d'avance de ta réponse..

Budgie a dit…

Le livre est bien le mien. Il est paru il y a un mois. Si tu cliques sur le livre, tu pourras le commander via mon éditeur. Et tu paieras un peu moins cher en frais de port. Mais il est aussi disponible chez Amazon, Cultura.... Via le net. Tu peux aussi le commander chez ton libraire préféré, le délai de livraison est à ma connaissance de 7 jours.
Et j'ai déjà un lecteur de ce blog du Nord de la France qu'il l'a commandé et me l'a renvoyé pour une dédicace. La Poste fonctionne donc bien. ;-)

Malvers a dit…

Ok Merci, commande passée!
à très bientôt!

Hard Round Tazieff a dit…

Le lecteur assidu de ce blog c'est bibi, himself me to !
Je confirme, j'ai envoyé son pavé ( du nord ) de bouquin pour dédicace et il me l'a retourné avec dédicace sympa.
Ce livre est riche !!!!

Hard Round Tazieff a dit…

Dis moi Julien ? en off...
Je ne peux pas référencer ton blog sur le mien ? est ce normal ?

Budgie a dit…

Non c'est pas normal, d'autant plus que je n'ai rien fait pour ça. Ranx Ze Vox a pu me référencer sans souci par exemple.

Budgie a dit…

Non c'est pas normal, d'autant plus que je n'ai rien fait pour ça. Ranx Ze Vox a pu me référencer sans souci par exemple.

Malvers a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Malvers a dit…

Bonsoir, j'ai bien reçu ce beau livre et franchement je me demandais par quel groupe ça allait bien pouvoir débuter (j’espérais... non je pensais aux GroundHogs histoire de dépuceler le critique/public, lui donner le thon, le tartiner d'huile de foie de morue et l'embraser par les riffs de MCPhee...), et Paf encore mieux, plus subtil et adapté: le Muddy Blues de savoy Brown... Alors vous me direz "calme ta joie, c'est par ordre Chronologique point à la ligne."
Mais dans ce cas là, on aurait pu choisir Rod Stewart ou le Beck, tout deux juste un peu plus en vogue! Moi je n'en démords pas, ça reste un beau clin d'oeil au Brown... ahaha, rien de mieux pour commencer... Super travail Budgie, joliement sobre et super agréable à lire (autant style que mise en page!)!
Bonne Pâques et peu être à bientôt pour une dédicace.

Budgie a dit…

Merci beaucoup pour tes compliments. Et à bientôt.