jeudi 5 novembre 2015

DARKTHRONE 2013

"Il m’aura donc fallu attendre cet album pour être pleinement convaincu du potentiel de Darkthrone."

DARKTHRONE : The Underground Resistance 2013

            Ces hommes ont touché le feu de trop près. Ils ont senti le brasier de la folie lentement les consumer, avant de faire un pas en arrière, juste pour rester en vie. A la fin des années 80, la Norvège plonge dans le grand bain du Metal Noir. Influencé par Venom, Slayer et Celtic Frost, ainsi qu’à l’ambiance très particulière des grandes forêts sombres du pays, une petite bande de kids décida d’aller encore plus loin dans le Thrash-Metal. Le pionnier parmi tous fut Mayhem, quarteron de furieux qui accouchèrent d’un EP, Deathcrush, en 1987 qui définit les premières règles de ce que l’on va appeler le Black-Metal seconde génération : guitare en cascade de riffs d’outre-tombe, batterie au tempo démentielle, chant à la limite du vomissement. Et bien sûr, il y a les thèmes des textes : les Enfers, la Mort, les sévices les plus immondes. Les concerts sont rares, mais de l’ordre du happening, finissant en émeute, le guitariste grimé des premiers corpse-paints, ces peintures de visage blafardes comme un Kiss maléfique, et un chanteur se tailladant le corps avec un poignard jusqu’à l’évanouissement.
           Peu à peu, Mayhem disparaîtra derrière ses frasques sinistres, laissant au final bien peu de musique du temps de sa légende noire. On citera un chanteur dépressif se tirant un coup de fusil dans le crâne après s’être ouvert les veines et déambulant partout dans la maison, répandant du sang partout, un guitariste trouvant le corps et ayant pour premiers réflexes de prendre des photos de la scène et de récupérer des bouts de crâne pour les offrir à ses plus proches amis avant d’appeler les secours. Oystein Aalseth, alias Euronymous, formera par la suite un cercle sataniste, l’Inner Black Circle autour de son magasin de disques d’Oslo, Helvete (Enfer en norvégien). Ce dernier sera rejoint par un autre furieux du nom de Varg Vikernes, fondateur du groupe Burzum, qui va contribuer à politiser le débat strictement musical de départ. Tout ce petit monde va se retrouver plus ou moins directement impliqué dans des incendies d’églises en bois, et le meurtre d’un homosexuel. Une dispute entre Aalseth et Vikernes pour une sombre histoire d’argent tournera au meurtre du premier par le second. Le Black-Metal norvégien va se retrouver noyé dans la fange de tous ces faits divers sordides. Il faut dire que tous auront fréquenté de plus ou moins près l’Inner Black Circle et ses deux têtes pensantes : Aalseth et Vikernes. Tous sont devenus des suspects potentiels, tristes sires d’un genre musical dont on a oublié le vrai sens musical.
            Gylve Fenriz Nagell était un ami proche d’Aalseth. Ils furent à l’origine de la nature musicale du Black-Metal. Le premier en définit le terreau musical et la philosophie, le second la technique guitaristique. Nagell était un passionné de Heavy-Metal, et connaissait sur le bout des doigts de nombreux groupes qui serviront de matériaux au Black-Metal norvégien. Il y aura bien sûr les incontournables : Motorhead, Black Sabbath, Venom, Celtic Frost et Slayer. Mais s’ajouteront plusieurs formations plus obscures issues de la New Wave Of British Heavy-Metal : Holocaust, Grim Reaper, Avenger, Blitzkrieg, ou Satan. Si Mayhem aura produit la première trace discographique tangible du Black-Metal seconde génération, le premier véritable album du genre sera Blaze In The Northern Sky de Darkthrone, groupe de Fenriz, en 1992. Il en définira tous les contours musicaux, et servira de matrice à tous les groupes contemporains : Immortal, Emperor, Aura Noir ou Satyricon. Même Mayhem en utilisera des éléments pour son premier vrai album à venir : Mysteriis Dom Satanas en 1994, publié sur les cendres de ce qu’il restait du groupe.
            Nagell tournera rapidement le dos à Aalseth, lorsque ce dernier, influencé par Vikernes, orientera le débat sur un terrain politique proche de l’extrême-droite. Fenriz voyait le message musical et culturel disparaître sous des inepties nauséabondes, et la belle rébellion du Black-Metal pourrir en des idées sinistres. Il ne condamnera pas totalement, partageant certains points de vue avec Vikernes sur l’identité norvégienne. Les deux hommes se regardent aujourd’hui de loin, sans doute nostalgiques du temps ancien où les belles idées musicales n’avaient pas encore basculé dans le scabreux.
Si Nagell n’éprouve guère de regret sur cette époque obscure, il semble que musicalement, notre homme l’exprime différemment. Car Darkthrone n’a plus grand-chose de purement Black-Metal depuis longtemps. Après l’album Panzerfaust en 1995, la formation norvégienne va basculer dans un Thrash-Metal Punk de plus en plus Heavy-Metal. Et ce disque est l’aboutissement de cette démarche. Darkthrone est la création de Fenriz, batteur, et du guitariste chanteur Ivar Enger, alias Nocturno Culto. Plusieurs musiciens complèteront la formation, et ce afin de permettre à Darkthrone de jouer sur scène. Mais rapidement l’idée est abandonnée, ces derniers n’aimant guère l’idée de partir loin de chez eux pour jouer des semaines dans des clubs miteux à travers le continent européen ou américain. Ils n’enregistreront donc plus que des disques en studio à partir de 1993, et resteront sous la forme d’un duo réalisant l’ensemble de leur matière musicale. La course à l’armement aboutira à Transylvanian Hunger en 1994, sommet de Black-Metal ivre de violence sur lequel figurera la triste mention « Pure Black-Metal Aryen » dans un souci de provocation aussi ultime qu’inutile. Rappelons que le terme d’aryen n’avait rien à voir avec le nazisme au départ. Il s’agissait d’une théorie fondée au 19ème siècle par deux linguistes anglais, Jones et Young, qui constatèrent des similitudes entre les langues anciennes Indiennes et Européennes. Ils définirent donc les contours d’un peuple originel indo-européen, source de toutes les grandes civilisations du Monde. Ce peuple aurait notamment résidé au Nord de l’Europe, et les Nazis en déformeront le principe pour expliquer que les Allemands en étaient les derniers représentants sur Terre, les autres lignées ayant été viciées par les peuples autochtones, dont les Juifs.
Puis, le duo reviendra vers ses terres originelles que sont Venom et Celtic Frost. Il ne cessera d’ailleurs de le faire au cours de sa carrière : Blaze In The Northern Sky était déjà dans cette veine, et s’avère bien plus écoutable que les disques suivants, successions de blastbeats aussi fatiguant que stériles, tuant la vraie puissance de la musique. En effet, les riffs de guitare, ces cavalcades incessantes et glaciales, inspirées directement des soli de Fast Eddie Clarke sur le morceau « Overkill » de Motorhead, avaient de l’idée, et auraient pu aboutir à une musique à la force artistique bien plus grande. Mais la recherche de l’extrémisme fut la plus forte, dans le but avoué de sélectionner au maximum l’auditoire plutôt que de faire avancer la musique.
Le virage aura donc lieu bien plus tard. La seconde génération de Black-Metal réduite en cendres à la suite des différents scandales évoqués plus haut, elle va pourtant en engendrer une troisième qui va s’inspirer de la musique et de l’image sulfureuse, tout en lui injectant des contours plus acceptables pour le plus grand nombre d’adolescents. Les nouveaux noms se nomment Cradle Of Filth, Dimmu Borgir…. Ils reprennent les corpse-paints, les poses dans les forêts sombres, mais injectent des claviers, des chœurs féminins et des orchestrations pour donner une dimension plus romantique. Tout cela va bien évidemment ulcérer les purs et durs du Black-Metal que sont Ivar Enger et Fenriz, qui décident aussitôt de faire évoluer leur Metal vers ce qui fut le terreau initial du groupe plutôt que de servir de caution à un genre musical dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Ils vont d’abord chercher dans un Crust-Punk agressif mais plutôt terne, qui va éloigner les vieux fans sans en ramener de nouveaux. Darkthrone est de plus en plus isolé sur son île, et plus personne ne semble suivre leur trajectoire artistique. The Underground Resistance apparaît dans le paysage musical en 2013 sans que l’on attende quoi que ce soit de plus que son prédécesseur, Circle The Wagons, en 2010. Ils avaient certes atteint une certaine respectabilité qui leur permet d’atteindre la 23ème place des classements norvégiens. Mais cela n’empêche pas Fenriz de conserver son travail d’employé à la Poste nationale. Ce nouvel album est pourtant un tournant important dans leur carrière. S’ils ont acquis une respectabilité musicale par leurs albums Black des années 90, désormais jugés avec la patine et le recul des années passées, Darkthrone n’est plus à la hauteur des discours d’esthète que le batteur-maître à penser distille sur le net. Si il est toujours un fin connaisseur du Heavy-Metal, pour moi, rien ne transparaît vraiment dans sa musique.
Il m’aura donc fallu attendre cet album pour être pleinement convaincu du potentiel de Darkthrone. Il me faut admettre que Blaze In The Northern Sky avait ma faveur dans son approche plutôt varié des tempos, proche du modèle Celtic Frost. La suite s’avèrera pour ma part bien moins convaincante, vite lassé par cette impression de trépignement permanent plutôt qu’à la recherche de climats musicaux. The Underground Resistance s’affirme comme un disque de Heavy-Metal pur et dur, aux références clairement affirmées et assumées, et à la composition aussi ingénieuse que riche. C’est une synthèse de Celtic Frost, Venom, Mercyful Fate, mais aussi Blitzkrieg, les premiers albums d’Iron Maiden et Holocaust, savamment distillé sur six pièces de musique ambitieuses.
« Dead Early » débute dans un grondement de guitare et de basse mêlée, lointain, menaçant. Le riff explose, crachant un feu malsain soutenu par la voix granitique de Nocturno Culto. L’homme a conservé des traces de son chant Black, mais il s’est étoffé pour se rapprocher de celui de Tom Fischer de Celtic Frost, voire même sur certaines intonations, à King Diamond. Efficace pièce de Heavy-Metal de cinq petites minutes, elle précède un thème plus speed, « Valkyrie », cette fois-ci chanté par Fenriz. Ce dernier possède des vocaux clairs, se rapprochant de ceux du Heavy-Metal anglais, justes, assez hauts perchés, presque fragiles, mais pas du tout dans l’esbroufe des grands hurleurs des années 70. Le thème musical est lui aussi très similaire à la New Wave Of British Heavy-Metal. Il rappelle par instants les premiers morceaux de Diamond Head, référence peu usitée par Darkthrone.
« Lesser Men » est une pièce de Doom-Metal mid-tempo, au riff galopant en cavalcade de riffs assassins et sournois. Celtic Frost est la référence absolue, mais Darkthrone parvient au niveau de son illustre inspiration. Le thème se meut comme un serpent vicieux autour du riff principal. La voix de Nocturno Culto accentue l’orage, et le brio de l’interprétation sans faille, transpirant la passion du genre, fait de « Lesser Men » un très grand morceau de proto Thrash-Metal.
« The One You Left Behind » est une surprenante chanson puisqu’elle voit les deux musiciens chanter … en harmonie. Mêlant vocaux profonds et clairs, cet alliage permet d’accentuer le côté dramatique du morceau. C’est néanmoins le titre le moins intéressant du disque, bien qu’il ne soit pas inutile pour autant. Le riff et le tempo manquent de relief et peinent à maintenir l’intérêt sur la durée, surtout après les trois premiers impeccables prédécesseurs.
Et l’immense « Come Warfare, The Entire Doom », longue pièce épique de plus de huit minutes, ne fait qu’écraser un peu plus le morceau auquel il succède en termes de qualité. Alternant les climats noirs en une cathédrale de riffs incandescents, il mélange le brio de « At War With Satan » de Venom, et la science de l’électricité de Mercyful Fate. Le chant de Nocturno Culto, alternant les graves et les montées dans les aigus rageurs, s’inspire très largement de Mercyful Fate. Mais l’obsession du riff martelé et ondulant progressivement sans jamais lasser prend aussi sa source dans le « Helpless » de Diamond Head, une fois encore.
« Leave No Cross Unturned » vient clore ce grand disque par un furieux alliage des plus beaux aciers musicaux. Sur un tempo rapide, la voix de Fenriz monte dans les aigus comme Brian Ross de Blitzkrieg. La structure du morceau en rappelle aussi le groupe. L’explosion en un massif Heavy-Metal obsédant et crasse est du pur Celtic Frost. Les riffs de guitare se tordent sous la chaleur des amplificateurs, ou plutôt sous le froid des Enfers de Glace du Grand Nord.
Obsédant, érudit, noir et luisant, The Underground Resistance est comme les plus belles lames des Peuples Viking et Celte. Bien qu’il soit au demeurant plus accessible que le Black-Metal qui fit sa réputation, il est un disque savant qui nécessite au préalable quelques rudiments de Heavy-Metal des années 1980-1985. Et c’est sans aucun doute ce qui a inspiré le titre de cet album : la fusion de références du genre devenues cultes mais à l’époque très marginales, et qui le reste autant pour le grand public, que pour celui Metal au sens large. N’est pas amateur de Celtic Frost et de Venom qui veut. En comprendre l’essence absolue est une science, et c’est bien ce que signifient Nocturno Culto et Fenriz. Si les deux hommes ont laissé derrière eux l’extrémisme musical, ils restent des éclaireurs et de puissants alchimistes, travaillant les substances les plus dangereuses pour créer leur propre matière. Ils sont simplement passés du travail d’artificier à celui d’orfèvre.

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2 commentaires:

RanxZeVox a dit…

Sur le sujet, il faut absolument voir le documentaire Until the light takes us dans lequel Fenriz sert de fil conducteur.
Très chouette papier, je vais parcourir ton blog sans plus tarder.
Hugo Spanky

Budgie a dit…

Merci à toi et bonne lecture. J'ai vu ce documentaire, très instructif pour comprendre le fond réel Du Black Métal norvégien. Les aspects sociaux et humains sont bien cernés, grâce notamment au témoignage de Fenriz, mais aussi Vikernes, aussi dérangé soit-il.