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dimanche 19 mai 2019

STAN WEBB AND CHICKEN SHACK STORY


"Je tombai immédiatement sous le charme de ce Heavy-Blues ravageur, incandescent, la fureur qui s'en dégageait était incroyable. "


Chicken Shack
A la découverte de la musique de Stan Webb

Un jour, je suis parti à la découverte du Blues blanc. J'avais parcouru les disques de plusieurs grands groupes de Hard-Rock des années soixante-dix, dont ma référence absolue : Led Zeppelin. Avec eux, et leurs deux premiers albums en particulier, impossible de passer à côté du Blues. Et j'aimais cela, cette mélancolie, cette force de l'âme torturée. Je partis donc à la découverte de cette musique sur les terres britanniques. Ma première découverte fut Fleetwood Mac, mené par le guitariste et chanteur Peter Green. Ce fut un vrai choc, car je découvris que l'émotion véhiculée pouvait être encore plus intense sans pour autant avoir recours à la puissance sonore.

Le filon trouvé, je commençais à écouter du Blues anglais, et à balayer les groupes clés du mouvement. Et ce fut plusieurs découvertes successives magnifiques, comme Savoy Brown par exemple. Une seul me déçut quelque peu au premier abord : Chicken Shack. J'avais fait l'acquisition d'une petite compilation se concentrant sur les quatre premiers albums sur le label Blue Horizon. Je ne fus pas emballé par ce Blues qui me parut bien timoré. Et puis il y avait une chanteuse, et je n'aimais pas vraiment les voix féminines, un problème d'identification sans doute. Pourtant, il était impensable que l'on en dise tant de bien, qu'ils soient l'une des formations phares du Blues anglais sans qu'il y ait une explication plausible, un vrai talent que je ne sus déceler.

Et puis, en fouillant dans le bac de disques d'une grande enseigne culturelle parisienne, je tombai sur une pochette magnifique, et qui n'était autre que celle d'un album de Chicken Shack. J'y regardai de plus près, et je m'aperçus que de la formation originelle des années Blues Horizon, il ne restait plus que le guitariste et chanteur Stan Webb. Il n'était entouré que d'un batteur et d'un bassiste, et la photo du groupe au verso les montrait en noir et blanc, avec des mines sombres, ce qui contrastait avec la pochette de l'album. Ce dernier s'appelait Imagination Lady. J'en fis l'acquisition, puis je rentrai chez moi l'écouter. Ce fut un choc dantesque.

Je tombai immédiatement sous le charme de Heavy-Blues ravageur, incandescent, la fureur qui s'en dégageait était incroyable. Je fus soufflé. Il devint l'un des disques de ma vie avec Smokin d'Humble Pie. Dès lors, je n'eus de cesse de faire l'acquisition de tout ce que publia Stan Webb et Chicken Shack pour retrouver ne serait-ce qu'une scorie de cette merveille d'album. Bien évidemment, la musique de Stan Webb n'est pas aussi facile à appréhender, elle ne se limite pas à une succession d'albums de Rock-Blues lourds. Le parcours du guitariste est erratique, complexe, et sa musique est le reflet de ses humeurs autant que de sa personnalité et des circonstances dans lesquelles il enregistra sa musique. Webb joua toujours du Blues, mais il en délivra des versions plus ou moins fidèles, plus ou moins Rock.

Surtout, Stan Webb est un incroyable compositeur. L'homme sut écrire de magnifiques morceaux toute sa carrière durant, qui montre sa personnalité et sa volonté de ne pas se laisser enfermer dans un carcan trop étroit. Le garçon a beaucoup d'humour, mais aussi des blessures. Sa carrière ne fut pas simple. J'allai de découverte en découverte. Même les disques les plus obscurs disposent de chansons incroyablement fortes et intenses, toujours enluminées par sa guitare magique, autre reflet de son talent. Car Webb est un guitariste extraordinaire, de ceux qui arrivent à littéralement faire parler une guitare, à lui faire articuler des syllabes : Jimmy Page, Peter Green, Joe Walsh… Webb n'est pas du genre bavard, il sait créer les climats, varier les couleurs, et appuyer avec une note soutenue là où ça fait mal dans le coeur.

Stan Webb est un homme honnête et discret, qui n'est extravertie que sur scène. Il n'est pas spécialement bavard sur lui-même et sa carrière, je l'appris lorsque je l'interviewai pour le magazine Blues Again il y a quelques années de cela. Fou de joie d'avoir décroché cet entretien, nous le réalisâmes par mail. Je lui envoyai mes questions en anglais, et reçus quelques réponses des plus laconiques. Il faut dire que ce qui m'enthousiasmais le plus, c'était de parler avec lui des albums des années soixante-dix, une décennie des plus compliquées pour lui. Il n'aimait pas particulièrement cette période, ni les albums qu'il produisit à cette époque. Les budgets minables, les managers véreux, les groupes instables avaient eu peu à peu raison de son enthousiasme à l'époque. Et puis Stan Webb n'est pas un homme à concept, qui a des explications pour tout lorsqu'il évoque sa musique. Il compose, les idées lui viennent, et il ne sait ni pourquoi, ni comment telle ou telle chanson a été écrite. A vrai dire, il s'en fiche royalement, car ce qui l'intéresse le plus, c'est de jouer sur scène. Il fait partie de cette catégorie de musiciens qui ne recherchent pas le disque studio parfait devant refléter tout leur art. Un album n'est qu'un recueil de chansons de plus, prétexte à retourner sur la route. Il ne s'y sent pas particulièrement à l'aise, et n'aime pas y passer trop de temps. Il est de la trempe des Status Quo, des Budgie ou des Black Sabbath. On enregistre les nouveaux morceaux, on en écrit parfois quelques-uns à l'arrache sur la table de mixage, et une fois l'album sorti, on repart sur la route. Stan Webb se fiche tellement du studio que ces dernières années, il se contente de jouer sur scène. Il n'a pas sorti un nouvel album depuis 2001, son premier album solo, Webb. Seuls les disques en concert et les disques d'archive viennent alimenter de temps en temps le souvenir de Chicken Shack chez ceux qui savent.

Car aujourd'hui, à l'heure du retour à l'underground du Rock et du Blues, Chicken Shack n'est plus qu'un souvenir lointain. Seuls les vrais amateurs de guitare, ceux qui aiment le Blues et le Rock ont une petite pensée pour Stan Webb. Il est aussi un des derniers survivants de cette génération de furieux de la guitare électrique qui bousculèrent les conventions à grands coups de kilowatts dévastateurs.


Vous ne trouverez pas dans ce texte une biographie officielle relatant heure par heure les faits et gestes de Stan Webb. Je ne ferai pas non plus une dissertation sur son jeu de guitare. J'ai tenu à vous conter sa vie, sa carrière, les grands faits, le contexte, et surtout, à vous parler musique. Stan Webb et Chicken Shack nous ont laissé une série d'albums merveilleux, qu'il convient de remettre en valeur comme il le convient. Et en évoquant ainsi sa musique, ce sera aussi pour moi l'occasion de mettre en lumière l'oeuvre d'un homme passionnant, dont l'âme profonde réside dans ses chansons et ses interprétations.
(à suivre)

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dimanche 28 avril 2019

THE ROLLING STONES 1974


"Ils sont déjà des vieux alors que commence à pousser une nouvelle génération avec les New York Dolls et les Stooges. "



THE ROLLING STONES : It's Only Rock'N'Roll 1974

Mick Taylor a une moue d'enfant boudeur. Son regard est doux. C'est un garçon posé, calme. Il contraste avec la folie qui règne autour des Rolling Stones. Ses cheveux raides forment un casque d'un blond vénitien, légèrement ondulé. Il brode des motifs bleus sur les riffs de Keith Richards, distillant des notes acides ou de belles lignes de slide avec son bottleneck sur sa Gibson Les Paul. Il bouge peu sur scène, laissant le travail de scène à Mick Jagger, et dans une moindre mesure à Keith Richards. Taylor se contente d'être présent musicalement, puissamment.

Il fallait être un musicien doué pour remplacer l'imaginatif Brian Jones, mais aussi une personnalité discrète qui ne viendrait pas trop embêter le monopole Jagger-Richards. Nous sommes en 1969, et son arrivée se fait sur l'album Let It Bleed. C'est tout simplement l'un des tous meilleurs albums du groupe, qui doit pourtant succéder au magnifique Beggar's Banquet de 1968. Devant la virtuosité naturelle de Taylor, Richards décide de s'effacer, et de se concentrer sur les riffs et les rythmiques, laissant le jeune homme enluminer les mélodies. Il brille de mille feux sur l'album en direct Get Yer Ya-Ya's Out en 1970. Les vieilles scies stoniennes sont transfigurées, magnifiées : « Sympathy For The Devil », l'opéra-blues « Midnight Rambler »….

Keith Richards, malgré sa dépendance à l'héroïne, domine la composition. En roue libre, il s'imbibe de psychotropes, d'alcool, de blues et de country. Jagger apporte ses textes, mais contribue peu à la musique, car le seul avec qui Richards peut échanger des idées est Taylor. Toujours dans l'ombre, il n'hésite pas à sortir sa guitare et à improviser sur les idées produites, en apportant d'autres. Les soirées sont longues. Le groupe commence à travailler vers 22 heure, et ne s'arrête qu'au petit matin. C'est la période vampire, sur la riviera française. Sticky Fingers sort en 1971, le double Exile On Main Street en 1972. Le blues-rock domine la tonalité. Mick Taylor et son passage dans le groupe de John Mayall alimentent indiscutablement la musique des Rolling Stones, belle, pure, riche.

Les concerts sont aussi des événements, et chaque tournée est un triomphe. Si les Rolling Stones ne sont pas des bombardiers électriques comme Led Zeppelin, les Who ou Deep Purple, un set des Stones est un alignement de morceaux magnifiques, rock, blues, sensuels, interprétés avec un feeling et une sensibilité musicale unique. Même si les Rolling Stones ne donnent pas dans la furie hard, il règne autour d'eux d'un halo sulfureux de sexe et de drogues, un hédonisme totalement outrageant. Et puis, du duel prestigieux qui les opposa avec les Beatles, ils en sont les grands vainqueurs, toujours là et au sommet de leur forme créative.

Les histoires de drogues de Richards commencent à poser des problèmes. Le groupe est obligé de quitter la France, tous les dealers du sud-est du pays alimentant la maison du guitariste. La police est sur les dents, c'est l'époque de la French Connection. Il perd aussi sa main-mise sur le groupe, qui barbote un peu après quatre albums studios fabuleux d'affiler. Goat Head's Soup paraît en 1973. Commercialement, tout va bien, grâce au tube « Angie ». Mais c'est une ballade, un slow, une première pour les Rolling Stones, la première concession commerciale. Il y a un beau clip, les musiciens jouant devant les caméras avec un Mick Jagger plus caricatural que jamais. Le groupe est interdit de territoire français, un concert est organisé à Bruxelles pour les fans français, avec des trains affrétés par la radio RTL. Sur scène, la formation est en pleine forme, et la tournée dans l'hémisphère sud achève d'asseoir leur réputation scénique. L'enregistrement de l'album suivant va se révéler plus compliqué.

Après trois années d'activité intense, entre albums et tournées, les musiciens semblent un peu rincés. Richards patauge dans l'héroïne. Jagger sniffe de la cocaïne et adore les clubs branchés de la haute-société. Charlie Watts se rafraîchit les cheveux avec une coupe Bovver-Rock, et picole comme un trou. Quant à Bill Wyman, il enregistre ses premiers simples en solo dont « Monkey Grip Glue ».
Mick Taylor a aussi été touché. Ses cheveux blonds naturels se sont teints de platine pour être dans le ton Glam-Rock. Le khol lui emplit les yeux, et sa moue est bien triste. Le Jazz-Rock est en train de connaître une véritable explosion avec Mahavishnu Orchestra, Return To Forever, Santana, Weather Report…. Taylor voudrait développer des musiques plus sophistiquées. Seulement voilà, les Rolling Stones ne sont pas des virtuoses. Ils sont bons ensemble, mais aucun n'est un prodige de son instrument. Leur cohésion est leur force. Leurs défauts aussi.

Des scories des précédents albums ressortent quelques belles idées. Richards veut revenir à un vrai disque de Rock. La ballade « Angie » ne lui a pas plu. Taylor s'en réjouit. Jagger arrive avec quelques idées piquées dans les clubs, et notamment issues de la musique Funk. Wyman s'en fout, et Watts reste lui-même. C'est dans ce climat un peu étrange, en semi-déliquescence, que va être construit ce disque.

Goat Head's Soup avait déçu, les Rolling Stones vivent une période de difficulté au niveau de la musique. It's Only Rock'N'Roll va vite être oublié. Considéré comme inférieur aux grands disques des Stones, comme son prédécesseur, il disparaîtra dans l'histoire du groupe d'autant plus vite qu'à peine après sa sortie, Mick Taylor s'en ira, en mai 1974. On ne sait comment le qualifier, peut-être un disque de transition. Il est tellement supérieur musicalement à tout ce qu'ont pu faire les Stones avec Ron Wood par la suite qu'il mérite bien un peu d'attention.

It's Only Rock'N'Roll est un superbe album. Il n'est ni doté de la richesse sonore de Sticky Fingers ou de Exile On Main Street, ni de la férocité des premiers albums. La production est sophistiquée mais rude. Il y a quelques effets, très mesurés, rien de surfait. Ce qui ressort en fait de cet album, c'est une immense mélancolie. Comme si les cinq musiciens étaient au bord d'un précipice. Ou plutôt sur ce sommet de l'excellence, et que le pas de plus était celui de la redescente vertigineuse. Tous sont perturbés personnellement. La magie du Rock'N'Roll n'aura pas suffi a effacé les blessures : la drogue, les divorces, l'alcool, la solitude, la pression, l'argent…. C'est ce qui fait la beauté de It's Only Rock'N'Roll : c'est un album de pur rock d'où suinte la douleur de la vie. Et la superbe pochette de Guy Pellaert en est le symbole : les Stones sont les rois du monde, mais c'est un univers un peu déglingué, sur le fil du rasoir.

Le premier morceau est un fier blues-rock stonien : « If You Can't Rock Me ». C'est presque, déjà, une caricature du son des Stones. Pourtant, il est ultra-efficace. La production est superbe. Tous les instruments sont bien mis en valeur, y compris la basse et la batterie. Wyman a même droit à son mini-solo funky. « Ain't Too Proud To Beg » est un boogie qui sera le théâtre d'un clip très Glam. Tous les musiciens sont habillés en costume de satin rose. Jagger est fardé comme une prostituée, la chorégraphie un peu ridicule. Le morceau est plutôt bon, et annonce « Start Me Up » et bien d'autres choses de la fin des années 70.

« It's Only Rock'N'Roll » sera l'autre clip, avec les musiciens en costume de marins dans un vaste bain de mousse, une idée piquée aux clubs fréquentés par Jagger. Taylor chorusse toujours de fort belle manière. Après « Angie », le voilà propulsé dans l'univers de la vidéo musicale qui commence à se répandre. Le guitariste est blond, grand, un peu rigide, avec son khol sur les yeux. Il semble fatigué, mais pourtant pas à cours d'idée.

L'album devient encore plus intéressant avec les chansons qui suivent, et qui n'auront pas l'honneur d'un vidéo-clip. « Till The Next Goodbye » est un magnifique Country-Blues qui rappelle « Dead Flower », ce genre de choses. Taylor apporte une ligne de guitare électrique, avec un souffle Jazz et de la bottleneck. Son inventivité n'est pas tarie.

Puis provient une merveille : « Time Waits For No One ». Sur cette beauté électrique enluminée d'acoustique règne une grande mélancolie. Le temps n'attend personne. Même pas les Stones. Ils sont déjà des vieux alors que commence à pousser une nouvelle génération avec les New York Dolls et les Stooges. Jagger transcrit magnifiquement le doute et la douleur intérieure. Les percussions sont inventives, et Taylor improvise quelques lignes caribéennes.

« Luxury » est au contraire une plongée dans la boue Blues. Richards équarrit un riff raide, tendu, infernal. Taylor ponctue, enlumine. La rythmique est saccadée, presque tribale. Jagger jongle vocalement sur ce massif vénéneux.
« Dance Little Sister » est une nouvelle semi-caricature de morceau des Stones, avec son riff caverneux. Il précède une ballade un peu mielleuse : « If You Really Want To Be My Friend ». Ce n'est pas très bon, et c'est originellement une idée de Mick Jagger, qui reproduira ce genre de miévrerie avec davantage d'intensité sur des disques à venir, comme « Fool To Cry » sur Black'N'Blue.

« Short And Curlies » est un petit intermède Blues et Rock qui semble issu de Exile On Main Street. Il précède un immense chef d'oeuvre, celui de ce disque : « Fingerprint Files ». Ce Blues-Rock Funk est le pinacle de cet album, presque la raison de l'acheter. Sur quasi sept minutes, Taylor et Richards se répondent comme des coyotes affamés, entre riffs sales et flashes de wah-wah. Wyman et Watts tapent un rythme impeccable, presque zeppelinien. Mick Jagger se prend pour un chanteur de soul. Il coasse, il éructe, comme les shouters noirs. Ce qui brille, ce sont les illuminations de Fender Telecaster à la wah-wah et les énormes arabesques de Les Paul de Mick Taylor. Il survole le Funk, se joue de lui, grogne le blues. « Fingerprint Files » est un immense morceau. Ce fut un choc lorsque je l'entendis par hasard à la radio, tard dans la nuit, il y a bien longtemps.

Le disque ne sera pas défendu en tournée. Taylor annonce son départ, il faudra recruter un successeur. Après des hésitations avec Jeff Beck ou Rory Gallagher, ce sera Ron Wood. La tournée du grand retour aura lieu aux USA en 1975.

Il annonçait à la fois Black And Blue, et le départ de Mick Taylor. Le jeune homme fuit sa dépendance évidente à l'héroïne, et va poursuivre une carrière solo discrète. On peut chercher des explications où l'on veut. Mick Taylor n'a fait que sauver sa peau, sortant d'un groupe où il a tout donné et bien plus. Beaucoup de ses contributions ne furent jamais rétribuées. Tout était signé Jagger-Richards. Pourtant, son impact artistique est évident. Son arrivée fut un choc sonore, son départ fut le début de la déliquescence artistique des Rolling Stones. Ron Wood et Keith Richards furent les meilleurs amis du monde, mai personne ne remplaça Mick Taylor, et son indescriptible talent. A tel point qu'il est encore difficile de l'évaluer à sa juste valeur.

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mercredi 27 mars 2019

JEFF BECK GROUP LIVE 1972

"Le blues reste dans ses veines, mais il cherche à se démarquer."



29 juin 1972 : Jeff Beck Group au Paris Theatre de Londres, Grande-Bretagne

Cozy Powell est un jeune batteur qui finit dans les Midlands où tout se passe. Oui, tout se passe dans la région de Birmingham, quand on n'est pas sur Londres. La scène brummie a offert Chicken Shack, Trapeze, la moitié de Led Zeppelin (Plant et Bonham), les Move. Powell est originaire du Gloucestershire, joli comté campagnard entre Bristol et Oxford, au sud de Birmingham la métallique. Il y fait la connaissance des frères Ball : Dave à la guitare et Denny à la basse. Les trois rejoignent d'abord l'ancien chanteur des Move, Ace Kefford, avant de retourner en trio sous le nom de Big Bertha, inspiré du canon géant allemand sur wagon de la Première Guerre Mondiale qui bombarda Paris.


Ils publièrent un seul et unique simple, « Munich City », en 1969, avant que la petite équipe se délite après une tournée germanique prometteuse qui laissera d'ailleurs un bel enregistrement live de 1970 publié bien des années plus tard. Denny joue avec Long John Baldry, Dave avec Procol Harum. Cozy Powell est repéré par Jeff Beck, qui cherche à fonder un nouveau groupe. Le guitariste se passionne pour la soul. Le blues reste dans ses veines, mais il cherche à se démarquer. Et sa découverte des musiques noires durant sa convalescence l'oriente vers d'autres horizons.


En 1970, avec le soutien financier de Micky Most, Beck et Powell s'envolent pour Detroit, et enregistrent à Hitsville, les studios Motown sur le Grand Boulevard, avec un groupe de studio maison noir américain : The Funk Brothers. Le résultat ne paraîtra jamais, mais l'expérience est indélébile. En avril 1971, Jeff Beck veut son groupe funk. Il s'adjoint le pianiste de jazz Max Middleton, le bassiste funk Clive Chaman, et le chanteur Bobby Tench, ex-Gass, groupe afro-funk dans lequel intervint un certain Peter Green à la guitare.


Le premier album du quintet sort en octobre 1971 : Rough'N'Ready. Il se classe 46ème des meilleurs ventes d'albums., le résultat est encourageant, mais on est bien loin des grands succès de Clapton et Led Zeppelin. Le second album de cette formation, éponyme, est publié en mai 1972. C'est un four commercial, alors que l'album a été enregistré aux TMI Studios de Memphis par Steve Cropper, le brillant guitariste de Booker-T And The MG's et Otis Redding. Ce second disque est infiniment supérieur, mais ne trouve aucune place entre le rock progressif de Yes et Genesis, et le hard de Deep Purple et Led Zeppelin. Il n'y a rien de flamboyant là-dedans. Il s'agit d'une musique magnifique, d'une puissance et d'une sophistication effarante, mais qui n'a aucune frime ni contestation à revendre.

Le 29 juin 1972, Tim Harding de la BBC offre au Jeff Beck Group la possibilité de jouer en direct au Paris Theatre de Londres. Il s'agit de l'un des derniers sets de ce fantastique ensemble. A la fin de l'année 1972, Jeff Beck retrouvera Tim Bogert et Carmine Appice.
Le set a un feeling époustouflant. « Ice Cream Cake » débute le concert. Extrait du nouvel album, il a un groove fracassé, transpirant la soul et le funk. Powell est impérial. Il n'a sans doute jamais autant été mis en valeur qu'avec Jeff Beck. Le guitariste le considérait comme son alter-ego. Ils avaient presque le même physique, le même visage. Quelque chose de mystérieux reliait intérieurement ces deux hommes. Ils étaient connectés musicalement. Ce morceau d'ouverture a un feeling d'enfer. Bobby Tench est un sublime chanteur : blues, hargneux, soul, il ne force pas, il ponctue.



« Morning Dew » de Tim Rose réapparaît. Il était déjà là en 1968 avec Rod Stewart au chant. Mais cette version est funky, elle transpire la soul. Max Middleton est un pianiste époustouflant, et il a droit à ses quelques mesures de solo, superbes. Puis il débute un morceau de Don Nix : « Going Down ». Ce heavy-rock teigneux est une obsession chez tous les groupes fans de blues-rock. Jeff Beck Group va la reprendre, mais aussi Eric Clapton, Chicken Shack, Pink Fairies….Don Nix sera aussi le producteur de l'impeccable album des Variations, Take It Or Leave It, en 1973, où son feeling blues'n'soul respire à pleins poumons.


« Definitely Maybe » est un superbe instrumental soul, blues et jazz. Beck utilise le bottleneck de manière étrange. Cette technique va obséder un de ses grands fans : Ritchie Blackmore de Deep Purple. C'est sans aucun doute l'un des plus beaux instrumentaux de Jeff Beck. Il y a la pureté du son, la fantastique créativité sonore du guitariste. Chaque note est un mot, un soupir, une inspiration.

Une nouvelle version funk de « Plynth » extrait du second album vient fracasser le set. Les morceaux soul sont impressionnants : « Tonight I'll Be Staying Here With You », transfiguré par le chant de Bobby Tench.

« Ain't No Sunshine », le tube Bill Withers en 1971, a droit à sa revisite rock'n'soul. Et c'est fantastique. Ce morceau m'a toujours ennuyé, mais il devient plus subtil et plus profond avec l'interprétation du Jeff Beck Group. Il y a d'abord cette batterie à même de répondre à celle de John Bonham, ce titan qui cloua le Jeff Beck Group en 1969. Et puis le Jeff Beck Group de 1972 est une fantastique machine ivre de soul et de jazz. Clive Chaman est un bassiste inventif, Max Middleton est un fumigène des claviers. Cozy Powell n'a qu'à ponctuer de ses caisses, comme le fait Beck avec sa guitare. Et Tench brode sur ce tapis ahurissant de virtuosité contenue. « Got The Feeling » est une pure funk song du dernier album. Le Jeff Beck Group tente d'aller chercher à la fois Stevie Wonder et Herbie Hancock. Ca transpire la musique noire.

Même quand ces voyous explorent le répertoire du précédent Group avec Rod Stewart, ces chiens fous défoncent « Let Me Love You ». Bobby Tench est en feu, porté par un groupe fumeux. Le succès commercial, pauvre, doublé de la pression du producteur Mickie Most, va contraindre le Jeff Beck Group à exploser. Cozy Powell fonde le sublime Bedlam avec les frère Ball et le chanteur Frank Aiello. Jeff Beck part rejoindre ses deux frères oubliés : Tim Bogert et Carmine Appice.


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