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mardi 26 février 2019

REVEREND BIZARRE 2009 Part 1



"Pourtant, le filet de sécurité est mince. A tout moment, la destinée du petit chez-soi confortable peut basculer."


REVEREND BIZARRE : Death Is Glory… Now 2009

Les raisons d'exister en ce bas-monde commencent à se faire rares. La planète est en train de craquer de toutes parts, sous les yeux effarés de ses peuples, et dans l'impunité la plus totale de ses responsables politiques. Ils sont sans doute les plus nihilistes de tous, finalement. Prêts à tout pour gagner toujours plus d'argent, et favoriser leur petit entre-soi économico-financiers, ils poursuivent un mode d'existence et de fonctionnement en totale désaccord avec les réalités environnementales et sociales. Comme si eux s'en sortiraient au final, avec leur fric, laissant la planète faire le ménage par elle-même de cette population déjà trop nombreuse. Pas de guerre mondiale à l'horizon, les catastrophes climatiques feront le travail.

Petits occidentaux de pays riches, nous nous levons désormais tous les matins pour aller travailler, et gagner un salaire qui couvrent difficilement les factures et les crédits, et peine à nous nourrir correctement. Nous sommes des volailles en batterie, bonnes à être gaver, à nous entasser dans des lotissements ou des barres d'immeubles, attendant la mort en nous débattant, indifférents aux cadavres qui tombent à nos côtés.

La France vit un sursaut d'orgueil un peu foutraque. Mais une bonne partie de la population semble comprendre que cette vie est insupportable, et que ces gouvernants sont des pleutres cyniques, arrogants, égoïstes et profondément stupides. La France est sur la brèche, dans un espace d'incertitude politique. Le gouvernement tente de faire rentrer cette jacquerie à la maison à coups de trique, mais le désarroi est tel, que la violence aveugle est inopérante.

Il est vrai que la vie est devenue pénible. Bien sûr, il est impossible de comparer le sort d'un énergumène de la classe moyenne à celui d'un migrant fuyant la guerre ou un sans domicile fixe mourant de froid dans la crasse. Pourtant, le filet de sécurité est mince. A tout moment, la destinée du petit chez-soi confortable peut basculer. Il suffit de ce que l'on appelle un accident de la vie : la perte d'un emploi, une maladie, une séparation….Les dettes s'entassent, les créanciers affluent, et l'on découvre que l'on a plus rien. Le toit, la voiture appartiennent à la banque. Les frais s'accumulent, chacun réclame sans état d'âme son dû. Les sourires de façade sont remplacés par la froideur des mécanismes administratifs. Les petites lignes dans les contrats d'assurance ou de crédit se révèlent. C'est la curée. Et ce qui vous sépare du destin d'un sans domicile fixe devient de plus en plus mince. Il faut avoir dormi une nuit dans sa voiture avec ses affaires dans le coffre pour réaliser toute la brutalité de ce monde.

On savoure donc son petit confort, même si il faut compter les euros à partir du quinze du mois pour manger, et jongler avec le découvert à la banque. Ca ira mieux le mois prochain, même si ça ne va pas depuis deux ou trois ans. Mais on a encore un toit sur la tête, un paquet de pâtes dans le placard, et la voiture roule même si le voyant de révision s'allume depuis trois semaines. On n'hésite à aller rejoindre cette curieuse faune hirsute dans la rue qui revendique autant à gauche qu'à droite. Les repères se perdent. La gentille complaisance des médias a disparu, laissant la place à de la vocifération d'extrême-droite. Un bastion culturel libéral et bourgeois est en train d'aboyer. La peur s'installe. Ces quelques dizaines de milliers de personnes pourraient-elles effectivement nous condamner au peloton d'exécution ?


C'est bien le révélateur de tout le mépris investi contre les classes populaires depuis plus de trente ans. Chaque année, on leur bourre la couenne, faisant passer la pilule habilement à coups de confrontations entre catégories professionnelles et sociales. Les entrepreneurs contre les fonctionnaires, les populations d'origine maghrébine contre les petits blancs, la campagne contre la ville, la banlieue contre l'hypercentre, les paysans contre les écolos….



Ce ne fut qu'une succession de batailles de pouilleux, se collant des peignées sous le regard goguenard d'une petite clique d'investisseurs, d'héritiers, de banquiers et d'hommes politiques issus de belles écoles du pouvoir. On est entre gens de bonne compagnie, ceux qui emmènent le pays vers la félicitée, touchés par la grâce divine. Les premiers de cordée. La race supérieure. Le début du fascisme.


Et ça jongle sur les symboles. Mais ça n'oublie pas de réhabiliter Pétain, entrouvrant la porte de la cave où se trouvait l'extrême-droite infernale depuis soixante-dix ans. Et de faire l'étonné lorsque des croix gammées réapparaissent en plein Paris. C'est forcément la faute des pouilleux. Racistes, ça vote Rassemblement National. Postures. Alors que les programmes économiques, sociaux et migratoires sont de plus en plus similaires, on cherche ce qui servira de foulard rouge. L'antisémitisme, c'est bien. On se penche sur les tentes des sans domicile fixe en jean et veste en cuir à mille balles avec une mèche de fonctionnaire de préfecture de 1941. La compassion pendant que l'on se presse d'étrangler l'aide d'urgence, ultime recours avant que ces êtres crèvent comme des bêtes. Et les populos français, qui avaient tourné le dos à la politique depuis trente ans parce que tous pourris, tous des cons, découvrent que l'on est au bord du gouffre.

Assis sur mon canapé, je ressens toute cette destinée fatale me tomber sur les épaules. C'est à se demander ce qui a un sens dans ce monde imbécile. J'aimerais me perdre dans des pintes de bière à n'en plus finir, écoutant à plein volume cette musique démoniaque qui révulse toujours le bourgeois.
Une fois encore, j'ai trébuché. Pas grand-chose, une connerie. Quelques centaines d'euros que l'on cherche pour payer une facture, et puis ça ne veut pas. On calcule, on compte, et puis ce qui est gagné est perdu en dépenses imprévues. Ce monde de merde vous tient en tension permanente. Il vous rogne la myéline des nerfs, comme une impression de marcher sur des braises, un vrai tannage. On supporte jusqu'à la rupture.
Les pays du Nord de l'Europe sont de jolis modèles de civilité. Mais personne ne va labourer dans les tréfonds de leur psyché. Les hivers interminables, les villes austères, et les existences bien rangées tapent sur le système d'une jeunesse qui réclament de l'air, et ce depuis quarante ans.

(à suivre)
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mardi 13 novembre 2018

CARDINALS FOLLY 2016 Part 1


"Cardinals Folly s'est résolument coupé de l'héritage de Reverend Bizarre pour délivrer un poison bien plus subtil."



CARDINALS FOLLY : Holocaust Of Ecstasy & Freedom 2016

C'est une tempête. Une folie. L'eau du ciel se déverse en flot noir et visqueux dans les bouches d'égout des trottoirs. Il fait nuit, le vent souffle. La douceur est curieuse au coeur de l'automne. Mais l'humidité fait remonter le froid dans l'épine dorsale. Il y a désormais du noir dans mon âme, parce que mon existence ne m'aura rien épargné. Je pensais tout bien faire, être ce bon gars, ce gendre idéal, discret et effacé dont rêve les épouses bien sages. La destinée était tracée : maison, enfant, voiture familiale, dimanche en famille, travail de bureau.

Et puis on se réveille un matin avec la sensation d'avoir le pied dans la tombe. Que cette existence n'a aucun sens. On brise le joli rêve conformiste, et on explose le schéma entendu. Les conséquences sont souvent impitoyables. Incompréhension, haine, rancune, c'est le début du cauchemar. L'ex explorée qui crie vengeance, les dettes qui s'accumulent, les créanciers qui piétinent, et l'enfer qui commence. L'esprit se tourmente, il bascule dans un tourbillon d'anxiété, de cauchemars éveillés, et de psychose intérieure. On se sent traqué, pris au piège. Quand ce tourbillon de malheurs s'arrêtera-t-il ?

Quelques verres d'alcool n'apportent guère de réconfort, à part une parenthèse de quelques heures avant que le galop infernal des chevaux de l'Apocalypse ne reprenne. Et puis on finit un soir avec toute sa vie dans le coffre d'une voiture, sans but, sans nulle part où aller. La corde se resserre autour du cou, la nuit est noire. Les rues sont vides sous les lampadaires de la ville. On atterrit dans un foyer discret, pour des employés comme moi, propre et impersonnel, loin des taudis pour clochards. Mais la sensation de toucher le fond est bien là. Tout à coup, on relativise l'existence, les priorités de la vie. On se dit que tout va vite, que l'on n'est pas grand-chose. On distingue tout à coup toute la misère de ce monde funeste. Il n'y a dans ses perspectives qu'un bonheur factice. Et lorsque notre pied touche le fond de la marmite de brouet, on ne distingue que l’imbécillité de cette vision de la vie.

L'eau s'écoule en ruisseau visqueux dans l'égout du trottoir devant chez moi. Les bouleaux et les peupliers italiens devant mes fenêtres tanguent sous les bourrasques de vent. Je rentre à mon domicile. Je suis seul depuis quelques temps déjà, mais je crois que tout cela a un sens. Il était temps pour moi de reprendre pied, de ne plus m'épuiser dans des existences qui ne me correspondent pas. Je vis au milieu des livres et des disques. Cet univers me convient parfaitement. Je suis dans mon univers, celui que j'ai choisi. J'ai l'impression de vivre, d'être au coeur du réacteur. Je ne vis plus un rôle qui n'est pas le mien. Dans le vent qui souffle, je ressens le spleen des blonds vikings de Finlande, ces infernaux guerriers du Doom-Metal dont la mélancolie et la noirceur est totalement unique.

Au cours de mes pérégrinations musicales, j'ai découvert ce groupe : Cardinals Folly. Ils sont un trio, ils sont finlandais. Ils se sont formés au moment là où le pilier du Traditional Doom Metal, Reverend Bizarre, de Finlande également, a décidé de se saborder. Cardinals Folly en est inspiré, c'est une évidence. Pratiquer le Doom-Metal traditionnel juste après eux est une preuve de succession. Mais Cardinals Folly n'est pas un suiveur inepte. Comme Robin Trower pour Jimi Hendrix, le trio porte cette volonté de développer un Doom-Metal certes ancré dans les racines musicales du genre, mais il lui donne une nouvelle ampleur.

Les pays du Nord de l'Europe sont décidément de sidérants viviers de formations noires et menaçantes. La Norvège donna naissance à la seconde vague du black-metal, celle de toutes les polémiques, de toutes les démences : Mayhem, Emperor, Darkthrone, Aura Noir, Immortal….Dans un halo sulfureux de satanisme, de forêts sombres, de messes noires, de meurtres, d'églises brûlées et de dérapage extrémiste, le Nord de l'Europe donna à goûter l'une des musiques les plus dangereuses de l'histoire. La Suède et la Finlande furent le terreau d'une scène hard-rock'n'roll et doom-metal particulièrement vivace. La Suède offrit dans les années 80 et 90 des groupes comme Candlemass et Count Raven pour le Doom, Hellacopters et Entombed pour le death'n'roll. La Finlande proposa au monde l'un des groupes les plus intègres et les plus créatifs : Reverend Bizarre. Ce trio venu de Lohja dans la région de Uusimaa, fondé en 1995, créa un séisme dans le monde endormi du doom-metal. Cette musique perdue dans les années 80 se cherchait un second souffle après le grunge. Reverend Bizarre insuffla une rigueur artistique éblouissante, et une image intransigeante, qualifiant leur musique de doom-metal traditionnel. Après trois albums sublimes et quelques beaux EP, le Reverend se retira, laissant orphelins les fans de ce heavy-metal noir et massif, imprégné de magie noire et de riffs obsédants jusqu'à la moelle. Le groupe eut tellement d'impact que même certains pionniers du black-metal comme Dartkthrone orientèrent progressivement leur musique vers le doom afin de retrouver l'essence de leur philosophie originelle.

Le choc Reverend Bizarre ne dépassa pas la minuscule communauté doom-metal française. L'hexagone ayant déjà bien du mal à s'ouvrir au rock en général, il était tout simplement évident que le trio finlandais ne ferait même pas l'effet d'un clapotis sur une flaque d'eau. En Finlande, l'impact est bien plus important. Reverend Bizarre a ouvert la voie à de nouveaux groupes de doom-metal pour qui cette musique sombre et infernale parle. Vivant loin de tout au gré des cycles rigoureux de la lumière solaire, cernés de grandes forêts de conifères enneigées, les jeunes gens vivent au plus profond d'eux ces sonorités agressives. L'obscurité et le froid permet de s'alimenter en alcool, en films d'horreur de la Hammer, de romans fantastiques de HP Lovecraft et Edgar Allan Poe, et de philosophie occulte d'Aleister Crowley. Lorsque l'on vit enfermé chez soi, on se replie et on crée son monde. Black Sabbath, Witchfinder General, Budgie, Mercyful Fate, Pentagram, The Obsessed, Candlemass et Saint-Vitus seront les mamelles nourricières qui alimenteront le futur cataclysme sonore.

Mikko Kääriäinen alias M. Karnstein est bassiste chanteur. Il débute au sein d'un groupe de doom du nom de The Coven à Helsinki, dans la région de Uusimaa. Il fait la connaissance du batteur Sebastian « Sebbath » Lindberg. Après deux EP sans succès en 2006, « Beltane » et « Witching Hour Of The Coven », ils décident de fonder leur propre groupe. Il sera un pur uppercut de doom-metal inspiré de Reverend Bizarre, et ne laissera aucune chance à une quelconque dérive gothique ou dark. Cette nouvelle formation, un trio, s'appellera Cardinals Folly. Après le révérend, le cardinal. Jyri Lustig est le premier guitariste, mais la bête est intégralement dominée par M. Karnstein. C'est sa chose dans la musique, l'esprit, l'image. Il en écrit les textes, en imprime l'âme sulfureuse.

Deux EP voient le jour pour annoncer le début des hostilités : « Heretic's Hangover » en 2008 et « Orthodox Faces » en 2009. Les deux EP épuisés seront réunis en 2013 par leur label Shadow Kingdom : Strange Conflicts Of The Past. Les deux EP sont de véritables réussites esthétiques et sonores. Si Cardinals Folly doivent beaucoup à Reverend Bizarre, ils n'en sont absolument pas les copies carbone. Ils pratiquent eux-aussi un doom-metal offensif et sans concession, mais ont leur propre identité. Elle est d'abord vocale, avec un chant incantatoire et sombre. Les morceaux ne dépassent guère les dix minutes. Cardinals Folly voit sa musique comme un voyage et non comme une procession. Reverend Bizarre pouvait pousser au-delà des quinze minutes sur le même riff. Cardinals Folly crée de l'excitation, des changements de tableaux. Le rythme peut parfois se montrer rapide, presque thrashy. La Finlande ne vient pas d'engendrer un honorable suiveur, mais une authentique formation originale particulièrement talentueuse.

Le label Shadow Kingdom signe Cardinals Folly en 2011, et un premier vrai album sort en mai de la même année : Such Power Is Dangerous !. Sami Rautio prend la guitare. Le disque perturbe par sa sonorité plus propre. Les réussites sont au programme : « Such Power Is Dangerous », « Uncharted Seas », « The Secret War », « The Spear Of Destiny »… Les morceaux sont longs et massifs. Mais malgré de belles qualités, il manque l'étincelle de folie des premiers EP.

L'album réunion des deux EP va créer la transition vers le second disque : Our Cult Continues ! sorti le 19 août 2014. Cardinals Folly trouve un guitariste stable en la personne de Juho Kilpelä. Le disque se fait plus métallique. Après l'effrayante introduction « Chant Of Shadows », « Morbid Glory » délivre toute sa puissance. La basse gronde et grince, la charley s'affole, le riff est presque black-metal. Le thème bascule dans un doom-metal glaçant. Les réussites se succèdent : les massifs « The Black Baroness » et « Our Cult Continues ! », mais surtout les quatre fantastiques voyages à travers les falaises rocheuses et les plaines enneigées que sont « Sighisoaran », « Walvater Unveiled », « The Lover's Crypt » et le redoutable « Fallout Ritualist ». Cardinals Folly s'est résolument coupé de l'héritage de Reverend Bizarre pour délivrer un poison bien plus subtil. Le disque reçoit de pauvres critiques, et Cardinals Folly doit se contenter de jouer dans les clubs finlandais.

Il va falloir attendre deux années pour que Cardinals Folly délivre sa nouvelle offrande sonore le 3 juin 2016. Ce sera l'époustouflant « Holocaust Of Ecstasy & Freedom ». Le titre et la pochette ne sont que pures provocations, ce qui leur coûtera sans doute une certaine visibilité médiatique. Mais Cardinals Folly est une hydre souterraine, un monstre lovecraftien qui ne rugit que pour les amateurs de doom-metal. La production met mieux en valeur les musiciens, les compositions sont particulièrement impressionnantes d'efficacité : « The Poison Test », la tornade « Goats On The Left », « Her Twins Of Evil » et son riff obsédant… jusqu'à « La Papesse » et son vertige noir. Juho Kipelä est un instrumentiste inspiré qui se révèle véritablement sur ce disque. Ses chorus sont courts mais apportent une vraie plus-value émotionnelle. L'album est une réussite et va rapidement devenir indisponible. Il permet à Cardinals Folly de tourner hors de ses frontières, et de se frotter à la scène doom européenne.

(à suivre)

mardi 3 juillet 2018

SAINT VITUS 1984


"« Saint Vitus » commence par un souffle apocalyptique, celui de l'électricité qui traverse comme un éclair le mur d'amplificateurs. "


SAINT VITUS : Saint Vitus 1984

Tornade de poussière, éclair de cendres, le cataclysme s'abat sur le sol avec un fracas indescriptible. 1979. Los Angeles. La côte Ouest américaine vit au son du Rock californien : Eagles, Doobie Brothers, Fleetwood Mac…. C'est encore l'ère du Disco, des filles en shorts en satin faisant du patins à roulettes le long de la plage, un baladeur à cassette en bandoulière. La cocaïne poudre le nez des stars du cinéma et de la musique, c'est l'extravagance, le pinacle de la Californie décadente. Le porno a fait son apparition, il devient une industrie : sexe, drogue, paillettes et fric.

Le microcosme cocaïné ne peut sentir venir le souffle de la révolte. Le Punk a traversé l'Atlantique avec les Sex Pistols, qui donne leur dernier concert au Winterland de San Francisco. Les Ramones avait amorcé la mèche du riff teigneux, ont suivi les Misfits, les Dead Kennedys et les Dead Boys. Ce mouvement Punk est très underground. Il brandit avec fureur la rage qui gronde dans le ventre des grandes cités américaines. La jeunesse vit sous le joux du gouvernement Reagan, et de la Guerre Froide qui paraît à nouveau imminente entre les deux têtes de cons de L'Ouest et de l'Est : Reagan et Brejnev, le libéralisme économique le plus ultime face au dogme stalinien le plus raide.
Cette musique Pop et ensoleillée qu'est le Rock californien distrait certes la foule qui achète les albums par millions. Mais une jeunesse désabusée, en colère, ne veut pas de ce monde de la consommation béate, de l'aveuglement dogmatique face à la réalité. Le Punk se radicalise, il devient Hardcore. Des formations comme les Bad Brains ou Black Flag, mais aussi Misfits, décident de pousser encore le curseur dans l'agression sonore, la vitesse et la violence.


Au même moment, deux groupes agitent l'underground de la Côte Est des Etats-Unis, du côté de l'état de Washington. Le premier s'appelle Pentagram, et traîne son âme maudite depuis 1971. Il accumule les occasions ratées en même temps que s'aggrave la dépendance à l'héroïne de son chanteur et principal compositeur : Bobby Liebling. Il va ainsi faire échouer une audition en 1974 par les producteurs de Blue Oyster Cult, puis une en 1976 avec Paul Stanley et Gene Simmons de Kiss eux-même. L'ensemble des musiciens se sauvent juste après, laissant Liebling seul avec le nom. Sa rencontre avec le batteur Joe Hasselvander permet à Pentagram de revivre dès 1977. La musique se fait plus noire, plus pesante, plus agressive, comme le devient le caractère empoisonné de came de Liebling.

Pas très loin, dans le Maryland, se forme Warhorse, qui devient The Obsessed en 1978. Ce trio fondé par le guitariste-chanteur Scott Weinrich. Par moments plus dynamique, ce groupe imprégné par la musique de Black Sabbath, devient plus mordant avec la découverte de Motorhead autour de 1980. The Obsessed peine à se faire entendre dans les universités locales : tout le monde préfère le Disco à cette musique de fin du monde.


En 1979, quatre gamins de la banlieue de Los Angeles, fans de Black Sabbath, de Judas Priest, de Blue Cheer et de proto-Punk comme les Stooges fonde un groupe nommé du nom d'une chanson de Judas Priest : Tyrant. Judas Priest qui d'ailleurs, cette même année, part en tournée aux Etats-Unis avec un groupe local de la Côte Est en première partie : Pentagram. Le quintet se fera lourder au bout d'une poignée de dates car il a la fâcheuse tendance à voler la vedette à Judas Priest, pourtant au sommet de son art à l'époque. Les musiciens affamés pillent le buffet prévu pour le groupe vedette. Le comportement hiératique de Liebling n'aidera pas non plus, loin s'en faut. Maudit toujours.


Le guitariste Dave Chandler, le bassiste Mark Adams, le batteur Armando Acosta, et le chanteur Mark Adams opte en 1980 pour le patronyme Saint Vitus, du nom d'une chanson de Black Sabbath de 1972 : « Saint Vitus Dance ». Le groupe tourne beaucoup avec la scène Punk Hardcore, largement installée en Californie, et notamment Black Flag. Leur guitariste Greg Ginn les signe sur son label SST Records. Au même moment, le chanteur du quatuor Punk, Henry Rollins, croise une immense armoire à glace à cheveux longs, blousons de cuir et bottes de motard à l'air particulièrement méchant. Rollins sait que les relations entre punks et métalleux n'est pas très bonne, et Rollins n'est alors pas la baraque bodybuildée d'aujourd'hui. Il n'est qu'un chétif gamin, qui va croiser sur un trottoir de San Francisco un colosse à l'air méchant, prêt à l'écraser comme un moucheron sur le bitume. Mais Rollins porte un tee-shirt Motorhead, et la grande baraque lui sourit en tendant le pouce, et lâchant un simple : « Yeah, Motorhead, it's cool ! ». Le tee-shirt Motorhead de Rollins vient de le sauver d'une probable râclée par Scott Weinrich.

Saint Vitus se lance dans l'enregistrement de son premier album en 1982, mais le disque reste bloqué dans les cartons de SST Records pendant deux ans, le label étant empêché de toute publication pendant ce temps pour des raisons juridiques. Malédiction, encore. En 1984 sort donc le premier album, éponyme, de Saint Vitus, la même année que le premier album auto-produit de Pentagram, de l'autre côté des Etats-Unis, sans que les deux groupes ne se soient jamais croisés, chacun étant cantonné à son secteur géographique, l'un à l'est, l'autre à l'ouest.

La pochette est évidemment l'une des plus sombres jamais publiées, on ne peut guère faire mieux : entièrement noire, elle porte simplement le logo hautement occulte du groupe. Au verso, on trouve une photo du groupe, autour d'une immense croix en pierre. Chandler porte la barbe, les cheveux longs, un bandeau en tissu comme Hendrix, et une toge comme celle de Peter Green de Fleetwood Mac en 1970. Les autres ont le poil aussi longs, tee-shirts, jeans, blouson de cuir. La photo est en noir et blanc, légèrement floue, éblouie d'une lumière blanche inquiétante.

Musicalement, Saint Vitus ne correspond à rien de ce que le monde du Heavy-Metal connaît. Boosté par le Punk, le genre a évolué vers la vitesse et l'agressivité, d'abord en Grande-Bretagne avec Motorhead et la New Wave Of British Heavy-Metal. Plusieurs groupes s'exportent, notamment Iron Maiden, et ouvre la voie à un courant typiquement américain : le Thrash-Metal. En 1983, Metallica, Slayer et Anthrax publient leurs premiers méfaits, sales, méchants, ultra-violents. Saint Vitus ne donne ni dans la vitesse, ni dans le chant hurlé, ni dans les riffs acérés. Slayer fera bien plus sataniste et occulte. Les gamins de la Bay Area se reconnaissent bien plus dans les visages boutonneux et pubères de Metallica que ceux, plein de barbe et de poils longs de Saint Vitus. Mais voilà, Saint Vitus est peut-être bien plus malsain et profondément agressif musicalement que tous les groupes de Thrash réunis. Parce qu'ils portent en eux cette aura totalement malveillante, maudite, hors du temps.


Le premier morceau définit parfaitement la formule magique Saint Vitus : une batterie aplatissante, une basse ronflant comme un bombardier, un chanteur possédé, et un son de guitare venu d'un autre monde. Dave Chandler l'accorde tellement bas qu'elle vrombit, grésille, rampe comme un monstre venu du Monde du Dessous de Lovecraft. Afin d'en sortir des chorus, Chandler est obligé de systématiquement utiliser la pédale wah-wah afin d'obtenir une distorsion susceptible de discerner les notes. Chaque solo devient un moment de folie pure, sorte de maelstrom de démence absolue.

« Saint Vitus » commence par un souffle apocalyptique, celui de l'électricité qui traverse comme un éclair le mur d'amplificateurs. Chandler écrase sa pédale wah-wah, un cri de fantôme hurle dans les enceintes. Il débute le thème massif, menaçant, rejoint par la basse de Mark Adams. Armando Acosta tabasse un tempo d'enfer. C'est un Heavy-Metal véloce, dans le sens Black Sabbath du terme. Pas de démonstration de speed à la double grosse caisse, de roulements de toms, de riffs ultra tendus. Non, c'est une cavalcade de l'Apocalypse, un monstre qui se rue sur la cité. Scott Reager chante comme un enragé, un fou sorti de l'asile. Il chante haut, juste, avec un certain lyrisme, avant de déformer sa voix dans des modulations inquiétantes, oscillant entre la folie et la possession démoniaque. Sur scène, son visage se déforme sous la douleur intérieure, charismatique. « Saint Vitus » devient un manifeste du Doom, de ce Heavy-Metal noir et empoisonné qui va devenir la résonance de ce monde moderne en pleine déliquescence, se délitant, sans but dans sa folie consumériste. Le Doom-Metal renoue avec les forces maléfiques, les apprivoisent, les met en musique.

La magie, le Bien et le Mal, c'est le thème de « Black Magic/ White Magic ». Introduction de batterie tribale, incantatoire, riff de guitare de païen, la foudre se déclenche. « Je crois aux miracles, je ne crois pas au péché » : Scott Reager joue sur l'ambivalence de la croyance, de cette dichotomie entre l'homme de la rue, et les préceptes de la religion chrétienne qui pollue la société américaine. Débuté en une nouvelle cavalcade Heavy, le morceau se termine en un lent riff torturé, sur un tempo fantomatique. Reager hurle comme un possédé.
« Zombie Hunger » démarre sur un tempo plus massif, plus lent. Chandler tient un riff se terminant en léger chorus roulant, typique de Tony Iommi de Black Sabbath. Mais le son est encore plus sale, plus méchant, comme une version Punk de Black Sabbath. « Zombie Hunger » s'inspire clairement des films d'horreur US de série Z, ces histoires de zombies, de damnés. L'ambiance est malsaine. Mark Adams, Dave Chandler et Armando Acosta bétonnent un fond rythmique noir et hanté. Scott Reager chante comme un prêcheur maléfique : « I'm a zombie, my skin is now peeling away ». Vision d'horreur, ce malaise de la mort et de l'errance sans fin.

« The Psychopath » poursuit dans cette veine de l'horreur. Le psychopathe, cet assassin compulsif, avec ses rituels. Les hommes d'affaire ne sont-ils pas des psychopathes, prêts à donner la mort pour gagner toujours plus d'argent ? Et les politiques, avec leurs armes nucléaires, trop prétentieux et arrogants, prêts à tuer une nation pour de la fierté ? Le psychopathe de Saint Vitus est cet être du Middle West, seul dans une ferme, avec sa vieille mère impotente, remuant les cimetières pour trouver des dépouilles, tuant, découpant consciencieusement ses victimes avec la plus terrible des cruautés. Ed Gein, les objets en peau humaine…. « The Psychopath » est une déambulation malfaisante, sur le tempo d'une marche, mid-tempo. Acosta frappe sa cymbale ride métronomiquement, Scott Reager conte cette histoire abominable. Dave Chandler est prolifique à la guitare, comme on le connaîtra peu par la suite. Il sera souvent plus concis. Sur plus de neuf minutes, il développe de longs chorus tournoyants, joue avec la wah-wah, la réverb, gratte des chorus sauvages et possédés, décrit avec sa musique l'esprit torturé de l'assassin. On est pris, on veut savoir. Cette déambulation désespérée est l'un des grands sommets de ce premier album fulgurant.


« Burial At Sea » poursuit dans cette veine sépulcrale. Le morceau est à nouveau long, huit minutes et trente secondes. Le riff est ahurissant, malfaisant. Il marche comme une bête du fond des âges. Acosta et Adams tiennent la rythmique d'une main de fer. Scott Reager suit le thème avec le chant, dans le plus pur style de Black Sabbath, mais avec ce côté complètement fou et furieux du Doom. Comme Led Zeppelin poussa le Blues anglais au-delà de ses limites pour en offrir une musique aux sentiments exacerbés, Saint Vitus et le Doom-Metal font de même avec Black Sabbath. Et puis vers la quatrième minute, le tempo s'accélère. Complètement affolé, il ressemble à une fuite effrénée. On songe en filigrane aux premiers albums de Motorhead, qui est une influence majeure pour le nouveau Heavy-Metal américain. Chandler s'offre un solo de wah-wah totalement débridé qui rappelle ceux de Fast Eddie Clarke. Et puis le rythme funéraire revient. Le disque se termine, lourd, hanté.

Totalement capté en direct dans le studio, il conserve intacte la vivacité et la force du quatuor. On entend au début de chaque morceau le souffle dans les amplificateurs, l'écho dans le studio. C'est littéralement le répertoire live du groupe qui est enregistré, travaillé depuis trois ans, les bandes datant de 1982. La maîtrise est époustouflante, la personnalité du groupe hors-normes. Ce ne sera que le début d'une longue saga qui se poursuit encore.


Scott Reager partira fin 1985, découragé par l'adversité qui fait souffrir le groupe. Il est remplacé par un chanteur venu de la Côte Est, lui aussi malchanceux avec son groupe, The Obsessed : Scott Weinrich. L'immense bonhomme de un mètre quatre-vingt dix abandonne même la guitare pour être uniquement vocaliste, juste parce que Saint Vitus est un excellent groupe de Doom-Metal comme le sien, et que Saint Vitus joue désormais dans tout le pays et a un contrat discographique. Scott Reager remplacera Weinrich quand ce dernier partira pour reformer The Obsessed. Il posera sa voix sur l'immense album Die Healing en 1995. Depuis trente-cinq ans, les deux hommes alternent la place de vocaliste, apportant chacun apportant sa personnalité incroyable. Ils contribueront à égalité à la force de la musique de Saint Vitus.


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