mardi 18 juillet 2017

SLAYER 1983

"Pourtant, il a tout d'un immense disque, avec ses imperfections, mais surtout son âme maléfique incroyable."

SLAYER : Show No Mercy 1983

La nouvelle vague du Heavy-Metal anglais, la New Wave Of British Heavy-Metal, va déclencher à partir de 1980 une escalade de la violence sonore qui ne prendra fin qu'au milieu des années 90. Difficile d'identifier la source de cette soudaine poussée d'agression musicale. Il semble que le mouvement Punk ait fait revenir au premier plan l'urgence dans le Rock, des chansons de trois minutes expédiées avec autant d'énergie que de précarité technique. On assimile le mouvement à un ras-le-bol de la musique progressive de la première moitié des années 70, ce qui est assurément une raison valable. Mais il est surtout probable que cette dite musique, descendante directe du mouvement hippie de la fin des années 60, ne collait plus avec l'époque, l'arrivée de la droite dure aux Etats-Unis comme en Grande-Bretagne, et une soudaine remontée des tensions entre Est et Ouest, l'holocauste nucléaire qui se dessine sur les premières années de crise économique après les Trente Glorieuses de l'immédiat après-guerre.

Le Punk, dans sa musique comme dans son attitude, est un défouloir, l'expression d'une violence et d'une frustration face à un système qui plus que jamais, n'offre aucune perspective réjouissante à ses enfants. Et ce ne sont ni les groupes progressifs comme Yes ou Genesis, ni les guerriers cocaïnés du Hard-Rock comme Led Zeppelin et Black Sabbath qui sont à même de porter la voix de la révolte.

Si le Punk est une réponse aux Rolling Stones, aux Eagles ou Yes, le Heavy-Metal souffre du même malaise identitaire. Led Zeppelin, Rainbow, Whitesnake ou Black Sabbath sont des groupes de trentenaires fatigués, déconnectés du monde. Une nouvelle vague de combattants émergent durant la seconde moitié des années 70, et portent un son déjà plus agressif : Thin Lizzy, UFO, mais surtout Judas Priest et Motorhead. Le trio de Lemmy Kilmister va dégoupiller la grenade de l'agression sonore ultime, accompagnée d'une image tout aussi sombre qu'ambigüe : jeans noirs, blousons de cuirs, ceintures de cartouchières, oripeaux nazis, cheveux longs et sales, bottes de motos. Ils posent dans un milieu urbain des bas-fonds, ou sur des engins de guerres, loin des chaussures à plate-formes boots du Thin Lizzy de 1975, et des vestes en satin du Judas Priest de 1977. Motorhead est un alliage fuligineux de Punk et de Heavy-Rock crasseux et irrévérencieux du début des années 70, celui de Ladbroke Grove : Hawkwind, Pink Fairies, Third World War.

Une nouvelle génération de chevelus amateurs de Heavy-Metal va assimiler l'ancien et le nouveau Heavy-Rock, de Led Zeppelin à Motorhead, pour offrir une nouvelle palette de groupes dont le point commun est l'agressivité. Iron Maiden, Saxon, Diamond Head, Witchfynde, Holocaust, Tygers Of Pan-Tang ou Samson sont les nouveaux combattants, et tous se tirent la bourre pour remporter le prix du groupe le plus puissant, tout en maintenant un certain esthétisme musical. A ce petit jeu, un grain de sable va enrayer la belle machine : Venom. Le trio de Newcastle va reprendre à son compte la philosophie Punk et va pousser dans ses retranchements le Heavy-Metal de l'époque. Ils seront plus affreux, plus rapides, plus sataniques, plus bruyants, plus fous que tous les autres. Qu'importe si la technique est totalement approximative, ils sont des Punks du Heavy-Metal. Ils choisissent des surnoms démoniaques, sont les rois de la vulgarité et de la déclaration fracassante, et toute la critique musicale les prend pour des dégénérés. Les soutiens sont rares, exactement comme Black Sabbath à leurs débuts. L'escalade des décibels peut vraiment commencer.

Si Venom ne connaît pas le même succès commercial que Saxon, Iron Maiden ou Def Leppard, leur réputation grandit de manière exponentielle à travers la planète via un réseau de fanatiques aussi rares que profondément convaincus. Pour eux, Venom représente une sorte d'aboutissement, le Heavy-Metal ultime, la provocation absolue, le doigt d'honneur parfait à toute la société. Etre fan de Venom, c'est être fan de Metal extrême. C'est rentrer dans une société secrète qui fait de vous un être à part, de ceux qui savent, qui ont un pouvoir occulte entre les mains. Brandir l'album Welcome To Hell de Venom est une arme qui épouvante les mécréants.
De toutes parts apparaissent des groupes dans la lignée de Venom. Deux autres ingrédients tolérés viennent se mêler à la mixture du dangereux trio : Motorhead et Judas Priest. Ainsi apparaît la diabolique Trinité qui alimente Hellhammer puis Celtic Frost, Mercyful Fate, Destruction, et aux Etats-Unis, Metallica et Slayer.

Le guitariste Kerry King rencontre en 1981 à l'université le batteur Dave Lombardo. Nous sommes dans le quartier de Huntington Park, près de San Francisco, en Californie. Le soleil ne semble pas les convaincre de jouer de belles mélodies inspirées des Eagles ou de Fleetwood Mac, mais plutôt d'entreprendre des reprises d'Iron Maiden et Judas Priest. Ils sont rejoints par le guitariste Jeff Hanneman et le bassiste-chanteur Tom Araya. Le quatuor écume les clubs du Sud de la Californie, et finissent par se faire remarquer par Brian Slagel, un journaliste musical qui vient de fonder son propre label : Metal Blade Records. Il publie pour l'heure des compilations nommées Metal Massacre, et sur lesquelles il permet à de jeunes formations d'enregistrer une première démo de qualité. Slagel trouve Slayer fantastique, et les retient pour le volume trois de Metal Massacre.

Nous sommes désormais en 1983, et Slayer a bien changé. Des pantalons en spandex et des tee-shirts à rayures inspirés de Judas Priest et UFO, ils ont opté pour l'uniforme de cuir et de clous inspirés de Judas Priest et Venom. Hanneman apporte au sein du groupe tout son répertoire Punk, qui rend un plus incandescent leur musique. Le 25 juillet, Metallica publie son premier album, Kill'Em All, qui définit un premier alliage de Heavy-Metal issu de la NWOBHM, de Punk Hardcore US et de Hard-Rock. C'est l'acte de naissance d'un nouveau son plus agressif, le Thrash-Metal. Fort logiquement, Slayer est un concurrent direct de Metallica, et va enfoncer le clou de la violence sonore un peu plus profond.

Slayer entre en studio en novembre 1983. Metal Blade n'a strictement aucun budget pour l'enregistrement d'un premier LP, contrairement à Megaforce pour Metallica. Le premier album sera donc autofinancé grâce aux économies de Tom Araya, qui travaille comme kinésithérapeute respiratoire, et à l'argent emprunté par Kerry King à son père. L'album voit le jour en décembre. Il est emballé dans une pochette aussi artisanale que satanique, avec un Diable guerrier, un dessin d'héroic-fantasy. Les photos au verso montrent les quatre musiciens sur scène, grimé de corpse-paints embryonnaires, et d'uniformes de cuir et de clous fortement inspirés de Judas Priest et de Venom. Si les quatre gaillards de Metallica ressemblaient à une bande de sales gosses un peu branleurs, sortes de grands frères idéaux, Slayer inspire plutôt la terreur, du moins à l'époque. Car le temps, la mode, et le coming-out de Rob Halford, chanteur de Judas Priest, sur son homosexualité, aura tôt fait d'écorner la virilité implacable de ces tenues.

Show No Mercy est diversement apprécié avec le temps. Considéré comme un acte de naissance, il n'est pas encore doté de toute la haine qui imprégnera Reign In Blood en 1986. Sa production est des plus rudimentaires, et de ce fait, il n'est sans doute pas doté de toute la puissance nécessaire pour retranscrire correctement la violence scénique de Slayer, ce que fera plus justement le mini-album en direct Live Undead quelques mois plus tard. Pourtant, il a tout d'un immense disque, avec ses imperfections, mais surtout son âme maléfique incroyable.

L'album débute avec le brutal « Evil Has No Boundaries ». C'est que mes amis de l'Enfer, un disque maléfique prend forme. Il n'y aura aucune limite. Il n'est plus question de mélodie, d'atmosphère héroïque. Nous sommes en pleine tornade maléfique. L'objectif de Slayer est l'agression sonore. Il ne faut toutefois pas sous-estimer ces gaillards. Là où Venom fit preuve de la violence la plus gratuite et débridée, portée par une technique musicale plus que rudimentaire, Slayer n'a que l'apparence d'un groupe de brutes. C'est que ces quatre-là savent jouer de leurs instruments, et sacrément bien. Sans esbroufe inutile, sans démonstration gratuite, Slayer déroule un Heavy-Metal puissant, rapide, torturé, possédé par l'âme maléfique. Thrash, il en a l'odeur, mêlant avec fierté Punk-Rock et Heavy-Metal sans concession. Mais Slayer va chercher plus loin, il veut l'agression sonore pure, une ultra-violence qui n'existe encore que par bribes. Slayer est l'aboutissement de trois années de tentatives pour déclencher la foudre métallique.

« Evil Has No Boundaries », cela est certain. C'est un uppercut sonore, jetée en pâture au visage d'un public de gamins pulvérisés par l'ultralibéralisme des années 80, les années fric : Thatcher, Reagan, Tapie...Il n'y aura désormais aucun compromis. La musique reste le dernier bastion capable de bousculer un tant soit peu cette société consumériste et individualiste qui écrase les faibles, et érige les puissants en exemple. Slayer et le Thrash-Metal viennent de la rue, ce sont les laissers-pour-compte d'un monde qui préfère les ignorer.

Alors Slayer préfère glorifier l'Antéchrist, symbole de ce personnage libre et indépendant, et dont la puissance individuel lui permet de contenir les forces malfaisantes de la société. « The Antichrist » est un cri terrifiant, poussé par un riff rapide qui explose bientôt en des accords écrasants de puissance. Les doigts de Jeff Hanneman courent sur sa vieille Les Paul Gibson noire et sang en des chorus échevelés et possédés d'une folie jamais atteinte.
L'Antéchrist fera bientôt mourir les chiens avec l'épée de la sentence mortelle : « Die By The Sword » est une terrifiante cavalcade de Metal en fusion. Dave Lombardo tient un tempo d'enfer, d'une précision époustouflante : pas facile de prendre le garçon en défaut. Il est la charpente démoniaque de cette créature du Mal, dopée par les guitares à broyer les os de Hanneman, King et Araya.

« Fight Till Death » est un cri infernal, « Metal Storm/Face The Slayer » une déclaration de guerre. Slayer est capable de s'éloigner des facilités Punk pour créer des architectures de morceaux complexes, qui se désintègrent sous la pression de riffs de guitare aussi efficaces que démoniaques. « Black Magic » est une incantation possédée, appelant à la force des Ténèbres, « Tormentor », l'adulation du Vengeur sans merci. « The Final Command » rappelle nos errements, « Crionics » est une Apocalypse. Enfin, le morceau éponyme rappelle le mot d'ordre de l'album : « Show No Mercy ».

Ce premier album va faire des ravages sur la scène Metal internationale. Outre ses ventes plutôt conséquentes pour un disque aussi radical, il va déclencher l'éclosion de groupes toujours plus furieux et infernaux : Celtic Frost en Suisse, Possessed aux Etats-Unis, Mayhem en Norvège. C'est le début de la course à l'armement, de la quête de la furie sonore absolue, comme si quelque chose de musical pouvait dépasser cet album, sommet ultime de démence.

Slayer va poursuivre sa quête, abreuvant sa légende d'albums toujours plus dantesques : Hell Awaits en 1985, puis l'ultime Reign In Blood en 1986. Le reste ne sera que circonvolutions ineptes autour du mythe, car aucun n'atteindra cette profondeur du malaise avec autant de conviction. Slayer était un groupe de la rue, devenu fou, les autres ne seront que des caprices de gamins trop gâtés. Il n'était pas possible de faire mieux, tout simplement.

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