dimanche 26 février 2017

STACK WADDY 1972

"C'est une musique qui défoule, qui parle au public instantanément."

STACK WADDY : Bugger Off ! 1972

Quelques raccourcis historiques et intellectuels voudraient que le Rock sale et méchant soit apparu avec le Punk vers 1977. Et qu'auparavant, les fans de Rock n'étaient tous que des néo-hippies enfumés écoutant des doubles ou des triples albums de Rock Progressif plus ou moins Hard, Led Zeppelin, Yes, King Crimson, ELP….les petits frères et petites sœurs écoutant quant à eux le Glam de Sweet et Marc Bolan. Si certes l'ensemble de ces groupes étaient de loin les plus gros vendeurs de disques au monde, il n'est pas exclu que d'autres choses se passèrent dans le monde. A commencer par plusieurs formations refusant de perdre le contact avec les racines du Blues et du Rock'N'Roll : Status Quo en Grande-Bretagne, AC/DC en Australie, Savoy Brown et Foghat aux Etats-Unis. Le public anglo-saxon était bien plus attaché qu'on ne le pense au Blues et au Rock'N'Roll. Il n'y a qu'à voir le succès scénique de groupes aussi puissants qu'orthodoxes dans leurs influences : le Quo bien sûr, mais aussi Humble Pie, le Jeff Beck Group, Cactus…. Une partie du public était attaché à cette musique retranscrivant la dureté de la vie, les galères quotidiennes, la vie des petits.

Il y eut des milliers de groupes undergrounds à travers le monde. La Grande-Bretagne ne fut pas épargnée, et vit naître nombre de ces héritiers du British Blues-Boom. Certains partirent sur la voix progressive, d'autres sur la voix Hard, et certains restèrent attachés à une certaine rusticité sonore. Stack Waddy en fit partie. Quatuor fondé en 1965 par le chanteur John Knail, le bassiste Stuart Barnham, le guitariste Mick Scott, et le batteur Steve Revell, les quatre jouèrent d'abord du Blues électrifié. Apparu dans la grise banlieue de Manchester, ils étaient des purs produits du prolétariat anglais, nés au milieu des cités faites de maisons de brique rouge et les grandes usines crasseuses. Le seul refuge était le pub, unique endroit où il faisait bon rire et oublier la misère du quotidien. Imprégné de cette rudesse locale, Stack Waddy va développé un Hard-Blues râpeux, sans aucune concession.
Leur musique va finir par attirer l'attention d'un personnage influent : le présentateur radio de la BBC, John Peel. L'homme a du flair, et diffuse depuis plusieurs années du Rock sur les ondes, enregistrant les formations qu'il juge dignes d'intérêt en direct sur scène devant un petit public. Ses Peel Sessions vont devenir mythiques, et serviront de matériaux à plusieurs disques en concert et comme morceaux bonus pour des rééditions pour des centaines de groupes de Rock de toutes les époques.

John Peel n'aime pas particulièrement le Rock Progressif. Il aime l'audace dans un Rock qui ne soit pas prétentieux. Il sera un soutien important pour des formations aussi underground que capitales musicalement : Andromeda, Pink Fairies, Hawkwind….Les grosses machines l'ennuie, aussi, il décide de prendre en main les choses en créant son propre label, Dandelion, et va utiliser son émission pour les encourager. John Peel cherche le vrai Rock là où il se cache, loin de Londres de la hype. Il va donc tomber sur Stack Waddy, et va adorer le groupe. Les quatre de Manchester intègrent donc l'écurie Dandelion, et bénéficie d'un vrai écho radio en jouant sur les ondes de la BBC.

Le premier album paraît début 1971, et dévoile ce qu'est Stack Waddy : un groupe de Blues-Rock hargneux, sans fioriture, doté du gosier grognant de Knail, qui n'est pas sans rappeler Captain Beefheart. Stack Waddy entame le circuit des clubs à travers le pays, se professionnalisant dans l'espoir inespéré de percer et de vivre de leur musique, et éviter la chaîne d'usine.
Afin de maintenir l'intérêt, un second disque est mis en boîte : Bugger Off !. Publié en 1972, il est plus tranchant, plus Hard que son prédécesseur. Comme pour le premier, Stack Waddy ne s'embarrasse pas de compositions originales. Il n'y en a qu'une sur douze morceaux, le reste étant des reprises de Blues, de Rock'N'Roll, mais aussi de Rock anglais du milieu des années soixante : Kinks, Pretty Things…
Bugger Off !, c'est en fait un set brillant de ce que l'on appellera quelques années plus tard le Pub-Rock. Les anglais le pratique en fait depuis plusieurs années. Cela correspond en fait au Rock joué dans les pubs anglais, basé sur le Blues, le Rock'N'Roll, le Boogie. C'est une musique qui défoule, qui parle au public instantanément. Beaucoup de musiciens se sont faits les dents dans ces salles enfumés sentant les frites trop grasses et la bière pression, à commencer par plusieurs héros du Punk : Nick Lowe, Joe Strummer, Ian Dury….

Stack Waddy défouraille un Hard-Blues rageur, sale et méchant. Débuté par une version à la paille de fer de « Rosalyn » des Pretty Things, le disque se poursuit sur un morceau surprenant : « Willie The Pimp » de Frank Zappa. Le groupe n'en a conservé que le riff lourd, et développe une jam de guitare brutale, sans aucune mesure avec la virtuosité inhérente à Zappa. Mais Mick Scott se défend, et décide d'en développer sa propre version, ne retenant que le riff, et la structure couplet-refrain. La voix de Knail est évidemment parfaite, puisque l'originale était chantée par … Captain Beefheart. Avec ce morceau, Stack Waddy rejoint le cercle des pionniers du Heavy Sound anglais du début des années soixante-dix, ces héros underground qui influenceront la seconde génération de sidérurgistes du Heavy-Metal comme le Punk : Stray, Crushed Butler, Iron Claw….

L'album possède d'autres merveilleux coups d'éclats. La reprise Heavy Garage « You Really Got Me » fut une idée piquée au groupe Mott The Hoople pour lequel Stack Waddy ouvrit. Les Hoople en jouaient une version instrumentale, et le guitariste Mick Ralphs enseigna le riff à Mick Scott. Les Waddy décidèrent d'en faire une version chantée, et dont le son est encore plus crue que celle de Mott The Hoople.
Stack Waddy déroule tout son tapis Blues et Rock'N'Roll : « Hoochie Coochie Man », « It's All Over Now », « Long Tall Shorty », version personnelle de « Long Tall Sally ». Le sommet est atteint avec l'excellent et trépidant « Repossession Boogie », puissante déflagration Boogie sur laquelle le groupe déroule son savoir-faire pour maintenir l'excitation constante sur un riff aussi éculé et usé que celui du Boogie, déjà largement utilisé par Status Quo ou Canned Heat. La section rythmique tabasse dru, Knail souffle dans son harmonica, et Scott crée un orage noir avec sa Les Paul Gibson.

On entend les musiciens discuter entre chaque morceau, preuve que l'album fut capté en direct en studio en quelques heures. Le morceau « Meat Pies 'Ave Come Band's Not Here Yet » est l'exemple même de la composition crée de toutes pièces en studio, jam électrique folle sur un simple rythme presque tribal et un tout petit accord. Scott fait des merveilles à la guitare, faisant hululer sa six-cordes sur un tempo obsédant. Le groupe était rôdé par la scène, et était capable de jouer n'importe quoi avec brio, du moment qu'il s'agissait de Blues et de Rock'N'Roll.
Scott clôt l'album par une reprise acoustique de « Girl From Ipanema », visiblement elle aussi totalement improvisée, mais conservée car d'une fraîcheur et d'une honnêteté confondante. Ce second disque aura été capté avec la même spontanéité que le premier, mais a davantage de fureur. Malheureusement, ce sera aussi le dernier. Dandelion est un label amateur, et John Peel n'est pas un très bon manager, ni un très bon homme d'affaire. Le label se délite, pendant que Stack Waddy s'épuise à écumer les clubs et les pubs de tout le pays, en vain, et pour des clous. Le quatuor finira par se dissoudre, puis se reformera par intermittence, en 1973 et 1976, sans résultat.

Ce second album sera complété dans sa version en disque compact par une précieuse session BBC qui avait été jusque là été considérée comme perdue. Mais surtout, il a été ajouté la captation en studio du morceau de Bo Diddley : « Mama Keep Your Big Mouth Shut ». Ce titre avait été inclus sur une compilation promotionnelle du label Dandelion : There Is Some Fun Going Forward. Le morceau mérite presque à lui seul l'achat du disque, parfait concentré de Heavy-Blues crasseux et violent, d'une férocité rare, aboutissement ultime du British Blues avec le Chicken Shack d'Imagination Lady la même année 1972.
Avec Bugger Off !, Stack Waddy aura enregistré une pierre angulaire de Heavy-Rock underground qui fascine par sa violence et son brio musical. Ce pan du Rock anglais, totalement ignoré mais bien aussi génial que les grands groupes populaires de l'époque, contribuera à maintenir l'intérêt magique véhiculé par le Rock des années 70 jusqu'à nos jours. Les groupes comme Stack Waddy m'encourageront en tout cas à chercher dans les recoins des bacs de disques afin d'y trouver ces pépites géniales, fascinant reflet de ce qu'était la richesse musicale de la Grande-Bretagne à l'époque.


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2 commentaires:

Bruno a dit…

J'avais eu une version mp3 de ce "Burger Off !" et ... presque dans la foulée, je m'étais précipité sur le premier album qui m'avait quelque peu déçu. Un peu irrité par la voix du chanteur.

Totalement d'accord avec ton introduction. Cette histoire de 1977 me paraît finalement un gros coup de marketing. Notamment dans le sens où c'est ce qu'il fallait écouter à ce moment là ... pour être un rebelle ... alors que du coup, tout l'monde suivait un courant imposé à un certain genre d'auditeur.
Certains critiques font remonter le Punk, ou du moins ce qui peut s'y apparenter, aux années 60.

Julien Deléglise a dit…

Effectivement, on parle de proto-Punk pour les Stooges, MC5 ou les Pink Fairies. Ces mêmes groupes que l'on qualifie également de proto-Metal, comme quoi les points de vue....