lundi 17 octobre 2016

FAST EDDIE CLARKE 2014

"Le vieux lion a toujours des choses à dire."

FAST EDDIE CLARKE : Make My Day – Back To The Blues 2014

Le Rock des années 70 disparaît progressivement du paysage musical au rythme des décès et des problèmes de santé. Black Sabbath, Motorhead, David Bowie, Status Quo… tous jettent l'éponge de gré ou de force, laissant un vide immense que le business tente de combler avec de l'électro incolore, du Pop mou, et du Hip-Hop délavé.

Les quelques survivants poursuivent leur carrière bon gré mal gré. Ils ne sont souvent que l'ombre d'eux-mêmes, septuagénaires et usés par des années d'excès en tous genres. Uriah Heep, Bob Dylan, Who, Rolling Stones, AC/DC…. poursuivent leur carrière devant des salles combles, pour des spectateurs qui vont désormais les voir comme on va au musée contempler des vestiges historiques d'une époque passée, et devenant parfois les groupes tributes d'eux-mêmes. Ils restent de fantastiques chansons, jouées poussivement par des interprètes fatigués. Certains, pourtant, résistent plutôt bien. Neil Young a encore quelques belles fulgurances, tout comme les vétérans du Heavy-Blues Cactus, dont le dernier disque est plutôt savoureux.

Fast Eddie Clarke fut le guitariste magique de Motorhead entre 1976 et 1982. Il en fut le principal compositeur, et l'homme qui en créa le son si spécifique. Son exclusion précipitée et maladroite enterra une bonne part de l'âme de Motorhead, qui ne sut s'en relever que partiellement, à tel point que la formation Kilmister-Clarke-Taylor reste à jamais la plus mythique, la plus magnétique.

Notre homme se remit plus ou moins bien de ce départ forcé. Il forma le très bon groupe de Hard-Blues Fastway, dont l'incarnation de 1983-1984 est l'un des fleurons du Rock de cette époque. Malheureusement, Clarke succomba à la pression de la maison de disque et à l'appel du succès Pop ultime. Les ventes du premier album ayant été aussi conséquentes qu'inattendues aux USA, Fastway fut sommé de faire mieux, CBS pensant que le quatuor était capable d'atteindre les sommets des classements, moyennant quelques concessions toutefois.

La suite sera une série d'albums médiocres, dont les derniers entre 1988 et 1990 voient Clarke y être totalement absent artistiquement. Il faut dire que la vie de guitariste de Motorhead a laissé des traces. On ne joue pas tous les soirs et on n'enregistre pas un disque tous les dix mois sans quelques excitants. Le speed et surtout l'alcool était utilisés en grande quantité, et c'est cette dernière qui devint la compagne de Fast Eddie. A la fin des années 80, son organisme dit stop, et il va passer l'essentiel de son temps entre l'hôpital et la clinique de désintoxication.

Son retour aux affaires sera modeste, avec un premier disque solo très Hard-Rock sur lequel on trouve une participation de Lemmy. Il sera suivi d'un silence de plus de dix ans avant une reformation de Fastway en 2007, avec un nouveau disque seulement en 2011. Entretemps, Clarke commença à bricoler dans son coin un disque solo avec Bill Sharpe, pianiste de Jazz dont le groupe principal est Shakatak. Les premiers travaux datent de 2009, mais le disque ne se concrétisera qu'en 2014.

Le guitariste n'est alors plus qu'un souvenir pour amateurs de Classic Rock. Pas sûr que le bonhomme évoque grand-chose aux spectateurs qui vinrent assister aux concerts de Motorhead les dernières années dans les grands festivals internationaux. Motorhead, c'était Lemmy, point final. L'histoire de la musique, c'est pour les pinailleurs dans mon genre, ou pour les sexagénaires médiatiques comme Philippe Manoeuvre ou Francis Zegut. Et avec le temps et la disparition de la mémoire, l'histoire est réécrite à grands coups de raccourcis sentencieux. Le Rock se résume à quelques figures charismatiques comme Keith Richards, Bruce Springsteen, David Bowie, Iggy Pop, et Lemmy Kilmister, le reste est de l'ordre du détail.

Fast Eddie Clarke vit donc paisiblement dans sa petite maison de l'Ouest de l'Angleterre, continuant à gratouiller dans son petit home-studio des mélodies et des riffs pour son petit chien. Devenu un quasi-inconnu hormis pour quelques fanatiques irréductibles du Motorhead historique, Clarke sort de son anonymat pour une poignée d'interviews à quelques magazines de Classic Rock et des webzines de Heavy-Metal. Ce sont eux qui évoqueront la publication de cet album dont je ne connaîtrai l'existence qu'un an après sa sortie, malgré ma grande admiration pour Fast Eddie Clarke et l'ensemble de sa musique.
L'objet fait un peu peur au premier abord. La pochette est ornée d'une photo de route américaine sur fond de soleil couchant digne d'une mauvaise compilation de musique West-Coast pour routiers, et l'album a été enregistré pour un label on ne peut plus minimaliste avec un pianiste, Bill Sharpe, connu pour jouer du Jazz Smooth que l'on qualifiera de musique d'ascenseur ou de piano-bar. Il était pourtant hors de question que je ne jette pas une oreille sur cet objet sonore, Clarke le présentant comme un authentique album de Blues.

Blues et Fast Eddie sont depuis longtemps liés. Les racines musicales du musicien en sont toutes issues : Humble Pie, Eric Clapton et les Yardbirds, Jeff Beck Group, John Mayall And The Bluesbreakers, Led Zeppelin, Peter Green's Fleetwood Mac, Jimi Hendrix Experience…. C'est ce Blues électrique anglais qui a servi à accoucher de Motorhead et d'albums comme Overkill. Sous un déluge d'électricité se cachait le Rock'N'Roll de Little Richard cher à Lemmy, mais aussi tout ce Blues incandescent et psychédélique qui inspira tant Clarke, en particulier sur ses chorus.

Décidé à ne plus courir après les chimères d'un éventuel retour en grâce par le Heavy-Metal, qu'il soit lié à Motorhead ou à Fastway, il s'est lancé dans la composition d'une musique chère à son coeur et à ses aspirations profondes. Le résultat est pour le moins déconcertant pour qui attendait de Fast Eddie un nouveau disque de Hard-Rock.
Sous ses atours peu engageants, Make My Day – Back To The Blues est un excellent album. Au premier abord, on est un peu rebuté par l'orgue Hammond, les choeurs féminins, et l'approche effectivement très Blues que l'on serait tenter de rapprocher d'une mauvaise parodie de BB King. Mais il n'en est rien, parce qu'Eddie Clarke a la référence musicale sûre, l'humilité des grands hommes, et le talent des meilleurs musiciens. Il est aussi un vrai compositeur, et propose donc dix morceaux originaux.

Une écoute attentive révèle les vraies qualités de l'album : la voix de Clarke, ainsi que son jeu de guitare ressemblent furieusement à ceux de Stan Webb de Chicken Shack. Eddie n'a plus ce timbre Punk teigneux. Sa voix s'est voilée, elle a vieilli, et il coasse non sans une certaine profondeur d'homme mûr. Il chante juste le bougre, et avec une vraie personnalité. Finies également les grands riffs Hard, Clarke use d'un toucher et expressif digne de Billy Gibbons et Eric Clapton. Quelques saillies et attaques des cordes rappellent que notre homme fut un cavalier de l'Apocalypse, un sidérurgiste du riff.

Les interventions de Bill Sharpe à l'orgue Hammond et les choeurs féminins menés par Jill Sanward, chanteuse de Shakatak, apportent une tonalité Soul à plusieurs morceaux. Elles ne sont pas sans rappeler Humble Pie sur l'album Eat It de 1973, et la mélancolie si particulière qui s'en dégage. Autre influence en filigrane, celle des albums de Joe Walsh, avec ces compositions de guitare emplies d'espace.

C'est Chicken Shack et Stan Webb qui a servi de référence pour l'excellent Blues-Rock introductif : « Nothing Left ». Les notes sont fluides, le phrasé moins survitaminée. Le jeu d'Eric Clapton est très nettement une grande influence. Sur les suivants, l'attaque se fait plus mordante, et ressemble davantage à Stan Webb et Billy Gibbons.
Le magnifique Blues qui succède s'appelle « Mountains To The Sea ». Eddie atteint une sorte de pinacle musical. Puisant dans le Blues anglais comme dans celui de BB King, Freddy King et Muddy Waters, il développe un long thème poignant enluminé de petits chorus expressifs. Sharpe assure d'excellentes parties de piano et d'orgues, créant un bon contrepoint à la guitare de Clarke. C'est le morceau le plus empreint de cette âme Soul.
« Make My Day » suit le même tempo. Clarke assure de petits chorus légers, davantage dans la lignée des albums d'Eric Clapton de la fin des années 70, plus laidback, et moins démonstratifs. Le morceau sera le prétexte à une vidéo de promotion pour le disque que l'on qualifiera gentiment de cheap, montrant notre homme sur une plage, au soleil couchant. On le sent mal à l'aise dans cet exercice, bien inutile en termes de publicité.

« Heavy Load » revient à des sonorités plus Heavy en prise directe avec Fastway. Eddie fait rugir sa Les Paul blonde. Il paraît assez probable que ce titre aurait pu terminer sans souci sur Eat Dog Eat de Fastway. Les choeurs féminins le connectent encore à Humble Pie avec sa mélodie épique et Soul.

« Fast Train » est un excellent Boogie-Blues typique des groupes anglais du genre de la fin des années 60 : Peter Green's Fleetwood Mac, Savoy Brown, Love Sculpture, Chicken Shack…. Enthousiasmant, c'est un fantastique morceau. Le chant voilé et râpeux de Clarke est impeccable et sied à merveille à ce type de musique. La guitare est omniprésente, subtile, rageuse, suintant le Blues par tous les pores. La rythmique n'est pas sans rappeler le riff de « Bad Boy Boogie » d'AC/DC.

« Walking Too Slow » revient à des sonorités plus agressives, celles de All Fired Up de Fastway. Mid-Tempo, la rythmique les jambes bien campées dans le bitume, Clarke déroule un Heavy-Blues incandescent soutenu par l'orgue Hammond de Bill Sharpe. Son chant se fait narquois, la guitare s'enflamme de toutes parts.

« Haven't Got The Time » est un bon vieux Boogie entraînant sur laquelle Eddie joue avec la sonorité de sa wah-wah sur une guitare laidback, lui donnant un phrasé ondoyant. Il ponctue ses paroles comme le font les grands bluesmen électriques. Une fois encore, son touché est subtil et inventif.

« One Way » est un extraordinaire instrumental Heavy-Blues imprégné de Chicken Shack, Jimi Hendrix et Peter Green. C'est du grand art, les soli sont expressifs, véritable œuvre d'art de la jam électrique. Le son est purement Blues, mais l'on retrouve le langage de Clarke, cette capacité à raconter une histoire sur quelques mesures. Le Heavy-Blues se poursuit avec « My New Life ». Plus Stan Webb que jamais, Clarke coasse son texte empreint d'humour, faisant rugir l'électricité de ses cordes sur le piano de Bill Sharpe.
L'ultime morceau est une pièce instrumentale de guitare acoustique soutenue par quelques nappes de claviers. Délicat, lumineux, « Ethereal Blue » fait se croiser Blues, Rock Progressif, et Folk. Il y a du John Martyn là-dedans, mais aussi le Santana de Caravanserai, ces atmosphères de voyages lointains, loin du monde.


Eddie Clarke a su avec cet album se démarquer de ce qui était devenu un carcan musical. On attendait de lui un éternel successeur aux albums de Motorhead et Fastway, au point que le guitariste avait fini par se brider artistiquement et à ne plus savoir quoi dire. En coupant les ponts avec son passé pour revenir à ses sources, il a su évoluer sans rompre avec sa personnalité, et offrir un disque captivant, sans aucun doute l'un des tous meilleurs disques de Blues électrique de ces dernières années. Le vieux lion a toujours des choses à dire.

tous droits réservés

6 commentaires:

Bruno a dit…

Ouaip ... Content de voir que Fast Eddie n'est pas oublié de tous et que certains l'apprécient à sa juste valeur.
Cependant, pour ma part, j'ai été plutôt déçu par ce disque. Non pas parce qu'il était Blues - au contraire même, j'attendais cela depuis des lustres - mais simplement à cause du chant. La musique elle, est plutôt d'un bon niveau.

J'ai toujours adoré le jeu d'Eddie Clarke, et son sens de la composition. De même que le personnage qui, même aux temps les plus forts de Motörhead et de Fastway, restait toujours humble. A mon sens, Lemmy a beaucoup perdu lorsque Fast Eddie, excédé, a claqué la porte.
Toutefois, Eddie Clarke n'est pas un bon chanteur, et malheureusement ce disque et "It's Ain't Over till it's Over" en pâtissent. Même s'il a fait de considérables progrès, il aurait dû se réserver en tant que "choriste", ou simplement en tant que chanteur occasionnel. Ses faiblesses vocales peuvent avoir un certain charme. Sur quelques morceaux, ça passe assez bien (comme du temps de Motörhead), mais pas sur la majeure partie d'un album.

Bruno a dit…

Et "All Fired Up" ? Il sent le faisandé ? C'est encore du grand Fast Eddie non ?

Julien Deléglise a dit…

Salut Bruno,
Ah mais "All Fired Up" ne sent pas le faisandé, bien au contraire ! Il est même chroniqué dans ces pages, tout comme le coffret live de quatre cd, "Steal The Show".
Pour ma part, je trouve son chant plutôt sympathique, un peu Punk, un peu râpé, ça colle bien avec ce qu'il fait, surtout sur ce dernier disque. Il a par ailleurs délivré une fantastique version de "Stone Dead Forever" sur la version Deluxe de l'album "Bomber". Originellement, c'est lui qui tenait le chant sur ce morceau, et ça ressemble carrément à du James Hetfield !
Quant à son départ de Motorhead, c'est un peu plus compliqué. Mais pour être tout à fait clair, sache que je viens de finaliser une biographie complète de Fast Eddie Clarke à paraître chez Camion Blanc d'ici un ou deux mois.

Bruno a dit…

Et sur "Bomber", il s'empare du micro sur "Step Down". Et là, par contre, j'ai toujours adoré sa prestation vocale qui se mariait si bien à ce Heavy-Blues halluciné. Au point où j'ai toujours amèrement regretté que le père Lemmy ne l'ait pas plus laissé s'exprimer seul au micro.

Une bio sur Eddie Clarke ?? Vraiment ? It's a bad joke ? Sinon, j'ai hâte de voir ça.
D'autant plus que je ressors de temps à autre ton premier essai - bien que, évidemment, je ne sois pas d'accord sur tout -, et qu'un seconde volume du genre ne serait pas pour me déplaire (sauf si l'on fait un gros "forcing" sur l'autre "bassiste" de Newcastle-Upon-Tyne ...)

Julien Deléglise a dit…

Non non, c'est bien vrai, et adoubée par Mr Clarke lui-même :)
Pour un second volume, c'est également au programme, d'ici quelques mois. ;)
Merci en tout cas pour ton soutien sans faille.

Bruno a dit…

Super! Avec l'approbation de mister Fast Eddie Clarke. Incrédibeule ! Cela doit être foncièrement gratifiant. La classe. Congratulations ! Rock'n'Roll !!