jeudi 15 septembre 2016

STONER BOX 2016

"Pourtant, le Rock n'est pas mort."

VARIOUS ARTISTS : Stoner Box 2016

Et si j'osais la grande question ? Le Rock est-il mort ? Ah, voilà donc en ces pages la fameuse arlésienne de toute la presse musicale depuis au bas mot trente ans. Rock enterré, toujours vivant, bla bla bla…. Vous vous dites sans doute que vu le contenu de ce que j'écris, la réponse est forcément non. Et pourtant, elle est bien plus nuancée.

Le Rock est mort : oui. Il n'est plus que l'ombre de lui-même, à plus d'un titre.Il est d'abord devenu une niche musicale, au même titre que le Jazz et le Blues. C'est une affaire d'amateurs, et d'experts ronflants, que j'essaie autant possible de ne pas être. Ce n'est pas étonnant, car les gamins aiment avant tout la musique de leur génération, qu'elle qu'en soit la qualité. L'heure est à l'électro et aux musiques dites urbaines, le Rock est celle de la génération d'avant. Et aucun gamin ne s'emballe vraiment pour la musique de ses parents, question de rébellion adolescente. D'autant plus que le Rock a beaucoup perdu à ce niveau. Symbole de révolte et de liberté, il est aujourd'hui récupéré, galvaudé. On trouve des tee-shirts de Motorhead ou d'AC/DC dans toutes les grandes enseignes de prêt-à-porter, de grands patrons et actionnaires se donnent l'air cool en organisant des concerts des Rolling Stones et en se sapant d'un perfecto et d'un jean, Led Zeppelin et Deep Purple sont aujourd'hui des musiques de publicité pour des parfums…. Tout cela parce que nos élites, nos leaders ont tous entre 55 et 65 ans, et pour avoir l'air branché, décide de mettre du Rock vintage partout : les pubs, les émissions de télévision…. Tout cela cache les mêmes mécanismes capitalistes qu'il y a trente ans, mais avec un vernis sympa.

Alors, les musiques électroniques ont-elles remplacé le Rock dans ce rôle de bande-son de la révolte ? Absolument pas. Mais nous avons aussi la musique que nous méritons. Elle n'est qu'une bande-son en club, dans le métro, en buvant un verre avec des amis. Fini le temps où l'on écoutait religieusement un album devant sa chaîne hifi, savourant les notes de pochette, le travail des musiciens, la qualité de la production…. On picore une ou deux chansons téléchargées en format MP3 sur son smartphone, dégueulées via un amplificateur gros comme un demi-ongle sur des baffles grosses comme un paquet de mouchoir. La qualité n'a aucun intérêt, c'est un bruit de fond. Alors, il faut que ce soit dansant, rythmé, une sorte de sous-disco, sympatoche et inoffensif. Toute la production est à notre image : clinquante, superficielle, égocentrique. Ne pas s'embarrasser de soli, ni même de musicien en studio, corriger toutes les imperfections avec des logiciels.

Le Rock est à cette image aussi : embarrassé de sonorités électros, resuçant à l'envi les mêmes gimmicks. Et il n'émerge de tout cela aucun groupe charismatique, qui sont à l'image de leur musique : insipides et inoffensifs. Les survivants de la glorieuse épopée tiennent toujours le haut de l'affiche malgré leurs soixante-dix balais. Bien qu'ils ne soient musicalement que l'ombre d'eux-mêmes, ils continuent d'incarner des idéaux, un fantasme de Rock créatif et débridé. Ils étaient surtout des artistes engagés, convaincus, prêts à aller au bout de leur rêve de musique et de liberté, jusqu'à en mourir pour certains. Tous nés juste après la Seconde Guerre Mondiale, ils ne voulaient pas de la petite vie étriquée de banlieusards de leurs parents. Même si au final, le rythme album-tournée usera bien autant que l'usine. Qu'importe, l'essentiel, c'était de ne surtout pas vivre la vie des autres. Les musiciens dits Rock d'aujourd'hui sont bien pâles à côté. Impossible de les distinguer vraiment, avec leurs tronches interchangeables, leurs absences totales de présence scénique, leurs déclarations politiquement correctes, leur mode de vie posé, bon père de famille, fidèle, et végétarien. Qui est capable de citer le nom des guitaristes de Coldplay ou de Radiohead ? Personne, car tout le monde s'en fout. Leurs groupes sont des produits marketing dans un vaste système commercial qui a désintégré la notion d'album et de création musicale. Fini le groupe qui se pointe à une heure du matin en studio après quelques pintes pour capter une version sur le vif d'un nouveau morceau. La spontanéité a disparu.

Force est de constater que sans vouloir faire le vieux con, indépendamment du style musical, la qualité intrinsèque des grosses locomotives commerciales est d'une nullité crasse. A tel point que faire écouter un morceau de Motorhead de 1979 à un adolescent est un choc terrible. En comparaison, ce Rock est tellement brut, sans aucun formatage, sincère, qu'il surprend par sa liberté de ton, son humanité. Et puis le Rock véhiculait aussi des valeurs qui ne sont plus de mises aujourd'hui. Lorsque Status Quo ou AC/DC jouaient sur scène, c'était en jeans et tee-shirts, l'uniforme ouvrier par excellence, celui de Marlon Brando et James Dean. C'est exactement le même que celui de son public, issu des usines et des mines de Sheffield, Manchester, ou Birmingham. Il y avait une collusion avec les fans, cette volonté de porter sur scène la révolte, d'être le porte-voix, et en même temps de dire que l'on est ensemble, qu'on se comprend : le groupe sur la route à trimer sans relâche, exactement comme le public, sur sa chaîne de montage. Stakhanovistes. Les paroles des chansons parlaient d'ailleurs des préoccupations de son audience : les virées entre copains, la paye à la fin de la semaine, la fille levée à l'arrière de vieille bagnole le samedi soir, les fins de mois difficiles…. Les musiques urbaines véhiculent l'air de notre temps : je me suis fait tout seul, je gagne plein de fric et du coup on me respecte, qu'importe si c'est pas très légal, ça fait rebelle. Et puis entre nous, gagner de l'argent en vendant de la came, ou en faisant fabriquer des godasses de sport à des gamins de six ans dans un pays sous-développé, qu'est-ce qui est le plus dégueulasse, au fond ? La seconde option est légale. La musique est le reflet de cet esprit individualiste aux saveurs ultralibérales.

Pourtant, le Rock n'est pas mort. Il est même bien vivant. Il n'existe aujourd'hui que dans l'underground, tapi dans l'ombre, porté par des fans refusant toujours le système. Après tout, le Jazz connut sa résurrection grâce à des musiciens comme Miles Davis et John Coltrane, puis tout le Jazz-Rock. Le Blues ressortit du bayou grâce aux groupes anglais des années 60. Alors le Rock va-t-il revivre grâce aux musiques électroniques ? Bien sûr que non, car comme je l'ai dit plus haut, les valeurs sont différentes : le Rock existe grâce à cette volonté farouche de liberté, cette spontanéité de création qui ne s'obtient qu'en jouant avec de vrais instruments. Quelques figures cachetonnent ci et là à la demande, comme Josh Homme ou Gene Simmons avec Lady Gaga. Le premier se fait un peu d'argent facile, la seconde gratte un peu de crédibilité musicale sachant qu'elle n'a fait sa réputation qu'en chantant, certes fort bien, sur de la grosse Dance moisie en montrant le plus de parties de son corps possible.

Mais au fond, le vrai Rock n'est pas là. Il se trouve par exemple dans ce fantastique coffret qu'est cette Stoner Box publiée par le label Cleopatra. Six disques remplis jusqu'à la garde d'un Rock électrique et gras, le Stoner-Rock, que certains osent considérer comme passéiste, alors qu'il n'en est rien. Tous puisent dans la musique des années 70, Led Zeppelin, Black Sabbath, Deep Purple, de la même manière que Jimmy Page ou Keith Richards puisèrent dans le Blues noir américain pour créer leurs propres chansons. Tous enregistrent dans de petits studios à l'ancienne, avec de vrais instruments en bois, et composent leurs propres morceaux. Ils publient de vrais disques sur des cds, et même des vinyles. Ils jouent partout où ils le peuvent, dans de petits clubs, seulement portés par les réseaux sociaux, unique concession à la communication moderne. Mais cela relève toujours du bouche à oreille. La plupart des formations sont presque inconnues, à part quelques noms cultes comme Pentagram, Nik Turner ou Atomic Rooster. Mais ces six disques sont absolument passionnants, il n'y a rien à jeter, juste un ou deux morceaux un peu moins captivants que la moyenne, très élevée. Tous ces groupes bouillonnent de créativité, et d'envie de jouer.

On ressent l'énergie, la passion, la fougue, et surtout, la modernité. Car il s'agit bien d'une musique moderne, nouvelle, qui n'a rien copié, ni samplé, mais s'est servie d'un matériau noble pour créer un son nouveau et sans concession. Alors les noms ne vous diront rien : Dead Meadow, Belzebong, Purple Hill Witch, Hark, Egypt…. Ils sont anglais, américains, mais pas que : le Stoner est international, allant jusqu'en Inde avec les très bons Bevar Sea. Vous pouvez secouer du chef en rythme dans votre voiture, ou écouter tous ces morceaux dans un bon casque audio, le plaisir sera intact. Vous savourerez la rugosité des guitares, le groove des batteurs, les voix féminines ou masculines, puissantes ou claires… mais en aucun cas,vous ne vous ennuierez.


Il faudra pour cela vaincre vos à-prioris, le conformisme inoculé sous intraveineuse depuis trente ans. Ecouter ce genre de musique, c'est finalement comme voter pour l'extrême-gauche. On est d'accord avec, on trouve ça génial, mais une petite voix finit toujours par nous ramener « à la raison ». C'est surtout un manque total de courage, qui nous empêche d'aller vers ce qui est fondamentalement créatif et à contre-courant. Il faut oser s'immerger, se laisser imprégner, et il vous sera alors impossible de revenir en arrière. Cette défiance, ce pragmatisme moral est le mal de toute notre société, tant sur le point de vue politique que culturel. Nous n'avons que la société que nous méritons, et la musique en est une de ces facettes, ne l'oublions pas. En attendant, il est probable que lorsque vous mettrez le premier disque de ce coffret dans la platine lors d'une soirée entre amis, certains laisseront tomber de stupéfaction leurs verres de mojito.

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8 commentaires:

Bruno a dit…

Je ne suis pas certain que l'attitude vestimentaire de ces musiciens (et d'autres) était réellement réfléchie. Toutefois, il est fort probable qu'ils aient voulu rejeter, ou plutôt ignorer des diktats de l'industrie musicale. Et effectivement, Status Quo, AC/DC, mais aussi Gallagher, Iron Maiden (au tout début), les groupes Australiens en général, avaient séduit les jeunes foules (et donc, nous même, à l'époque) parce qu'ils paraissaient plus naturels et accessibles. Et oui, par conséquent, bien plus proches de nous.

Julien Deléglise a dit…

Tu as tout à fait raison dans le sens où il cherchait avant tout des vêtements confortables et pas chers, et que c'était ceux des jeunes de l'époque. Toutefois, n'oublions pas que le jean et le tee-shirt sont d'abord des vêtements de travail, détournés par la jeunesse après l'apparition de Marlon Brando dans "Un Tramway Nommé Désir" puis James Dean dans "La Fureur de Vivre". grâce à ces films, le jean et le tee-shirt devinrent l'univers de la jeunesse cool et rebelle.

Bruno a dit…

Au sujet du Stoner, il me semble que le genre est grévé par un déficit de vrais et bons chanteurs. Souvent de bons musicos, mais chanteur ... Mais probablement que je connais pas assez le sujet.
A moins que Beelzefuzz et Kamchatka ne soient affiliés au genre. Ainsi que Spiritual Beggars dernière version (la meilleure, à mon sens).



(j'ai été profondément choqué par la 3ème photo, celle présentant un gars, les mains vides et hilare, devant ses plaques à crêpes et une foule d'affamés. Que fait donc la censure ??)

Bruno a dit…

Oui, effectivement. (Cependant, je me rappelle avoir dû pas mal économiser pour m'offrir mon 1er blouson en jeans)

C'était d'autant plus vrai en Angleterre. Le jeans (la blue army) était bien le reflet d'une population prolétaire.
Slade avait d'ailleurs adopté un look "skinhead" (qu'ils rejetèrent à cause de l'affiliation qu'en fit la presse). Plus tard, lorsque leur management, soutenu et appuyé par le guitariste Dave Hill, incitât lourdement pour qu'ils se produisent en costumes de scène, Jim Lea et surtout Noddy Holder s'accoutrèrent de vêtements ridicules (clownesques) pour les faire chier.

Julien Deléglise a dit…

Il y a effectivement parfois des vocalistes un peu faibles. Le Stoner est souvent joué en trio, obligeant le guitariste ou le bassiste à prendre le micro par défaut. Il y a aussi une volonté de coller à certains disques heavy-psyché devenus cultes, et dont le chant était parfois un peu faible. Mais le temps a fait son oeuvre et a rendu cela mythique, faisant partie intégrante de la qualité de ces disques. Cela ne choque donc pas certains groupes de stoner d'avoir des voix un peu limitée. Néanmoins, dans ce coffret, il y en a aussi de très capables, comme The Quill par exemple, Wo Fat, ou les légendaires Pentagram.

Concernant la photo, je crois au contraire que tu as été ébloui par son charisme.

Effectivement, Slade eut sa période skinhead avant les accoutrements Glam. Dans un autre style, le jean et la chemise râpée fut l'uniforme de Dylan et du Band à partir de 1968, ainsi qu'un partie de la scène Folk et Psychédélique. C'était une référence à Kerouac, toute la légende de la route et de l'Ouest.

rockfour a dit…

pour savoir si le rock est mort ou pas, allez faire un tour du côté du Hellfest, du Download, de Wacken, des festivals psyché-blues genre Binic, Nimes ou Angers et vous aurez immédiatement votre réponse. Par contre, il ne faut pas se tromper de festival, car , si vous allez à Rock en Seine, aux Eurockéennes, aux Déferlantes , à la Route du Rock ou au Mainsquare, la réponse est loin d'être évidente. En tout cas, pour moi, le rock n'a jamais été aussi vivant, il suffit juste de considérer le nombre d'albums de rock qui sortent par mois... et le nombre de concerts de rock qu'il y a en Ile-de-France (au moins 2 dignes d'intérêt par soir). Comme dirait un groupe de hard que je ne ferais pas l'affront de nommer, long live rock'n'roll, et félicitations pour l'article, super et totalement vrai!

Julien Deléglise a dit…

Merci à toi. Oui, le Rock est vivant, mais il doit se battre pour exister. Il est victime d'une décridibilisation et de grands médias qui ne laisse aucune place à la vraie bonne musique. On place des produits, l'aspect oeuvre artistique est totalement absent de cette approche. Cela ne convient pas au Rock, qui reste synonyme de liberté à tous les niveaux.
Les gens qui résistent sont en minorité, mais le Rock est toujours à leurs côtés.

rockfour a dit…

finalement, en partant d'une considération égoiste, je préfère que les médias ne s'y intéressent pas, car j'aurais peur de la façon dont ils traiteraient ce sujet. Malheureusement, ça se ferait au détriment des artistes qui auraient bien besoin d'une petite reconnaissance, même si elle reste underground, et de nouveaux adeptes que seule une médiatisation plus poussée pourrait leurs apporter. Au niveau médias, la seule émission rock du P.A.F. reste la culte "Album de La Semaine" de C+ (avec La Musicale) qui nous fait découvrir quelques groupes obscurs qui ne demandent qu'à émerger (Yak, Temperance Movement, Amazing Snakeheads, Bohicas, Wolf Alice,..)