lundi 16 mai 2016

TERRY REID 1979

 "Ce doit être une plaie béante qu’ il doit être bien difficile de cautériser."

TERRY REID : Rogue Waves 1979

Il est des disques voués à rester dans l’obscurité. Dans les carrières d’artistes au long cours, on trouve souvent une phase d’apprentissage, un âge d’or, une descente dans l’abîme, et parfois une résurrection. Les albums de la période glorieuse sont ceux qui resteront dans l’histoire, fréquemment cités, documentés. La phase qui suit est celle du désintérêt progressif du public, souvent couplé à une perte de qualité en termes de production artistique. Il y a plusieurs facteurs à cela : les excès divers, le départ ou le décès d’un ou plusieurs musiciens essentiels, l’apparition d’un mouvement musical qui pose un voile de ringardise sur la production discographique à venir. Certains ont la présence d’esprit de se séparer, puis éventuellement de se reformer, d’autres insistent. Ces phases complexes produisent des disques souvent en demi-teinte, dont on aime se gausser, maladroit, tentant vainement de retrouver une part de magie d’antan.

Ils ne sont effectivement pas toujours les plus ambitieux, et souffrent d’une ou deux chansons vraiment médiocres. Pourtant, ils ont leurs qualités. Et l’une essentielle est de souvent mettre à nu le malaise humain. La plupart sont dotés d’une forme de mélancolie intrinsèque, d’une amertume, de blessures intérieures. On sent que le destin des musiciens leur échappe. Que la fête est finie. Peu à peu, le rêve s’évapore avec les vapeurs d’alcool. Les maisons de disques se détournent, les divorces abondent, la presse ricane sur ces idoles à genoux, quand elle ne les enterre pas directement. La seconde moitié des années 70 a été impitoyable avec nombres de groupes de la fin des années 60 : Savoy Brown, Leslie West, Chicken Shack, Soft Machine, Allman Brothers Band, Canned Heat, Groundhogs, Stephen Stills, Black Sabbath…. Tous ont connu ce moment difficile, et beaucoup n’en sont d’ailleurs jamais revenus, poursuivant à sortir un disque de temps en temps, et à faire quelques concerts dans de petites salles pour le plaisir d’un public d’initiés qui ne les a pas oublié.

Terry Reid, jeune prodige du Rythm’N’Blues anglais de la fin des années 60, va connaître une carrière douloureuse après des débuts fulgurants, et deux premiers disques brillants et prometteurs d’un bel avenir. Il refusera deux opportunités majeures pour se consacrer à sa carrière : le poste de chanteur dans Led Zeppelin, puis celui de Deep Purple en remplacement de Rod Evans. Il jouera tout de même en première partie de Cream sur leur tournée d’adieu en 1968, sera ami avec Hendrix, Clapton, et Keith Richards. Mais il commettra une erreur de taille : signer un contrat avec le retors producteur Mickie Most. Maître des destinées de Donovan et Jeff Beck, l’homme n’est pas du genre à lâcher le morceau, et n’aspire qu’à une seule chose : gagner beaucoup d’argent en investissant au minimum. Ce qu’il veut c’est du tube sur 45 tours. Les albums concepts, les longues heures en studio ne l’intéressent absolument pas. Il faut que ce soit efficace, commercial. Fin 1969, lassé de son image de belle gueule chanteur de Soul, Terry Reid veut aller plus loin dans sa musique. Il commence à travailler avec le multi-instrumentiste David Lindley, mais cela n’est guère du goût de Most. Les deux hommes se fâchent, mais c’est le producteur qui aura le dernier mot. Empêchant Reid de partir de son giron, il bloque toute activité musicale pendant plus de deux ans. Le jeune guitariste-chanteur survit grâce aux concerts, et maintien l’intérêt du public grâce à ses apparitions au Festival de l’Ile de Wight de 1970, et à celui de Glastonbury en 1971. Il est repêché in-extremis par Ahmet Ertegun, producteur d’Atlantic, et qui a notablement signé Led Zeppelin.

Terry Reid ne sait alors plus quelle tournure donnée à sa carrière, et va mettre deux années supplémentaires pour accoucher du superbe River, en 1973. Cela fera quatre ans que le musicien n’aura pas sorti de nouvel album, une éternité à l’époque. Et sa musique a changé, très clairement orientée vers des sonorités West-Coast, où Reid a déménagé en 1971 avec Lindley pour trouver meilleure fortune. Crosby, Stills, Nash, And Young, Neil Young, Jackson Brown, les Byrds… sont des sources d’inspiration majeures d’une musique complètement différente, qui désoriente le public qui avait en tête le jeune homme chantant de la Soul blanche. L’album disparaîtra dans les bacs à soldeur. Terry Reid mettra trois années supplémentaires pour sortir un nouvel album, Seeds Of Memory, paru en 1976. Graham Nash vient lui prêter main forte, et le disque poursuit son exploration de la musique américaine. C’est une nouvelle réussite artistique. L’album pointe même le coin de sa pochette cartonnée à la 172ème place des classements américains. Pourtant, son nouveau label, ABC, est racheté par la major MCA, qui enterre aussitôt tout investissement sur le catalogue de sa nouvelle aquisition. Le disque disparaît donc à nouveau dans les oubliettes de la musique.

Terry Reid consacre désormais majoritairement son temps comme musicien de session pour de nombreux musiciens : Graham Nash, Jackson Browne…. Son talent ne semble pas totalement oublié, puisque Capitol lui propose un nouveau contrat discographique en 1978. Il investit rapidement les Brother’s Studios de Santa Monica sous la houlette de Chris Kimsey afin d’accoucher de nouvelles chansons et de quelques reprises. Pris par ses obligations de sessionman, Reid n’a que peu de compositions nouvelles, mais ne veut pas laisser davantage de temps entre deux disques, espérant profiter du succès commercial de la musique californienne : Doobie Brothers, Eagles, Fleetwood Mac…. Pour ce nouvel enregistrement, Terry Reid a décidé de se doter d’une formation resserrée : Lee Miles à la basse, Doug Rodrigues à la guitare lead, et John Siomos à la batterie. Quelques menus apports de claviers et de chœurs sont réalisés, mais le noyau musical est ce quatuor totalement électrique, hormis la splendide dernière chanson, All I Have To Do Is Dream. On retrouve ainsi la puissance des deux premiers disques de Terry Reid, sans fioriture superflue, juste du Rock’N’Soul sauvage.

Nous sommes donc à Santa Monica fin 1978. La carrière du chanteur est, comme je l’ai détaillé plus haut, dans une voie de garage certaine. Si Terry Reid avait dû exploser internationalement, c’était huit ans plus tôt. Mais il semble bien que toutes les chances soient sévèrement compromises, et qu’il ne reste qu’une infime lueur d’espoir que ce nouveau disque puisse toucher soudainement un large public. Il paraît bien évident que Reid lui-même ne doit guère se faire d’illusion à ce sujet, espérant juste défendre sa propre musique dans de bonnes conditions. Il n’est pas difficile d’imaginer que cette situation d’espoir déchu doit être quelque peu douloureux moralement pour lui. Se dire que l’on a côtoyé, partager la scène et collaborer avec les plus grands, refuser deux propositions impossibles à refuser avec le recul, et que l’on a fait l’objet de l’engouement de la presse et des musiciens pour son talent de chanteur comme de compositeur, pour finalement finir comme musicien de studio, doit être un sujet d’amertume profonde. Et ne parlons pas de la rancœur portée à l’encontre de Mickie Most qui lui sabota sciemment sa carrière, ni du mépris du public et des maisons de disques dont a fait l’objet ses deux derniers disques. Ce doit être une plaie béante qu’ il doit être bien difficile de cautériser.

Rogue Waves en distille toute la mélancolie larvée. C’est un album à la fois très ensoleillé, mais aussi très amer. Il y a une désillusion immense qui plane sur les interprétations, sur la musicalité de toutes les chansons. Comme une ballade le soir, seul, au bord de la jetée, histoire de faire le point sur les événements de la vie. Terry Reid a pourtant fait une petite sélection de morceaux de Soul bien sentis, dont deux de Phil Spector : « Baby I Love You » et « Then I Kissed Her ». Il veut y croire, faire exploser le vrai Rythm’N’Blues à la face du monde, rappeler combien cette musique fut essentielle à l’éclosion du Rock californien de la fin des années 70, ce groove implacable. Mais aussi que la vraie musique noire n’est pas le Disco, mais bien la Soul et le Funk. Pourtant, ce rappel érudit n’aura aucune chance de porter dans un océan de Rock FM calibré qui se fiche bien des références. Pas plus que ne réussira à le faire Steve Marriott lorsqu’il voulut faire paraître son nouveau disque d’Humble Pie gorgé de Blues et de Soul en 1975, et que A&M lui signifia vertement de garder les bandes et d’enregistrer un vrai album de Rock.

Ma référence à la formation de Marriott n’est pas innocente, car Rogue Waves est à bien des égards similaire à la musique d’Humble Pie. Outre la voix puissante et rageuse des deux chanteurs, on trouve un mélange de compositions originales et de reprises Rythm’N’Blues passées à la moulinette Heavy-Blues anglais. On y trouve donc toute la frustration électrique des petits blanc-becs de la banlieue londonienne, même installés sous le soleil californien, couplée à ce groove fuligineux inhérent à la musique noire américaine. « Ain’t No Shadow » qui ouvre le disque débute par un riff tendu, et tient grâce à une rythmique puissante et Funk. Petite particularité que l’on retrouvera tout au long des huit premiers morceaux, le riff est doublé d’accords gorgés d’écho, qui amène un sentiment de vague-à-l’âme profond, et qui est une rare concession de Terry Reid à son époque. Cela ne nuit bien évidemment absolument pas à l’album, cet effet ne fait que renforcer la mélancolie prégnante de la musique. « Baby I Love You » est une version très Heavy-Blues de ce classique spectorien. On ne retrouve plus le swing de la Soul des années 60, mais bien la dramaturgie Rock-Blues anglaise. « Bowangi » en est également doté, par ailleurs une composition originale de Reid.

La cohésion du quartet est sans faille. Il est doté d’une fulgurance électrique totale, capable de tout jouer avec inspiration, personnalité, et capacité à s’approprier les morceaux. On pourrait ne soupçonner qu’un agrégat de professionnels de la musique ultra-pointus, mais là n’est pas la vérité. Car il faut bien l’avouer, ce disque n’ayant pas d’autre enjeu que de permettre à Terry Reid de continuer sa discrète carrière solo, tous participent à ces sessions musicales qui se dessinent sous le signe du plaisir de jouer du Rock’N’Soul avec la plus grande conviction et la plus grande décontraction. Tous en ont sans doute assez soupé de jouer les longs couteaux derrières diverses vedettes de variété, de Rock Californien ou de Disco. Alors se mettre à la disposition d’un immense chanteur comme Terry Reid, est une magnifique occasion, aussi modeste soit-elle. Et tous se retrouvent en rangs serrés derrière Terry, qui met une fois de plus ses tripes sur la table, dans des sessions aux prises de son très directes, afin de conserver l’authenticité Rock qu’il affectionne tant.

Et sous le soleil californien de Santa Monica, entre deux roller-girls en mini-shorts, et deux Muscle-Cars aux chromes et logos tapageurs, un petit anglais enregistra à nouveau un grand disque, le dernier avant un silence de douze longues années. Les seventies et leur belle folie s’évanouirent, les belles illusions de Terry Reid aussi. Le disque ne bénéficiera une fois de plus d’aucune promotion, Capitol étant rachetée par une nouvelle major, EMI. Reid jouera à nouveau quelques concerts, de plus en plus erratiques, se résignant à ne consacrer son immense talent que pour des sessions alimentaires. Et se dispersèrent les belles années dans le vent de sable au son de « Rogue Waves » et sa belle mélancolie tellement prémonitoire.

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4 commentaires:

Bruno a dit…

J'aime bien ce disque (que j'avais eu du mal à trouver) ; je le mettrai même en troisième position.
J'attends toujours une remasterisation.

Dire qu'avec un minimum de chance, ce gars là aurait pu (aurait dû) faire partie des grands chanteurs des 70's (et d'au-delà ?).

Budgie a dit…

Il vient d'enregistrer un titre avec Joe Perry pour un nouvel album solo. Iggy Pop et David Johansen seront aussi de la partie. Les vieux se serrent les coudes !

Bruno a dit…

Vraiment ?
Je le croyais à la retraite, sortant en de très rares occasions de sa caverne pour deux ou trois concerts.
J'ai hâte d'écouter ça. En espérant qu'il n'a pas trop perdu sa voix.

Budgie a dit…

Il a sorti un live en 2012, enregistré à Londres : "Live In London". Le disque est de bonne tenue, la voix et le timbre sont encore là, légèrement voilé, il a juste un peu de mal à monter dans les aigus par moments. D'ailleurs, c'est assez cocasse d'entendre sa voix en le voyant, car physiquement, il a bien trinqué pépère.
Il fait toujours des concerts, il était en tournée en Irlande, et avant, il a fait sa première tournée américaine depuis des années. Il joue dans de petites salles. Par contre, il a dû reporter quelques dates à cause d'une infection de la poitrine. On va espérer qu'il ne fasse pas parti de la longue liste des morts du Rock depuis décembre 2015.
Egalement, aujourd'hui sort un disque d'inédits issus des sessions de l'album "River" de 1973. Ca s'appelle "The Other Side Of The River" et je vais me le procurer, car j'adore ce disque.