lundi 7 décembre 2015

MANFRED MANN'S EARTH BAND 1973


 "L’album Solar Fire s’achève ainsi, dans l’écho, la poussière, et une certaine amertume."


MANFRED MANN EARTH BAND : Solar Fire 1973

C’était une petite boutique sur la place du Marché Couvert à Albi. Elle faisait un angle, entre un bistrot, un coiffeur et un magasin de farces et attrapes. Elle se situait au rez-de-chaussée d’une grande maison de briques rouges. Il fallait monter deux marches en pierres, passer la porte vitrée qui forçait un peu, et l’on se retrouvait dans une pièce d’une trentaine de mètre-carrés. Au centre se trouvait des grands bacs de disques compacts sur des tréteaux. Sur le mur du fond, quelques étagères et au sol s’amoncelaient de grands bacs de disques vinyles. Immédiatement, l’odeur des vieux albums vous pénétrait les poumons de leurs saveurs délicieusement désuètes. J’avais seize ans, et je trouvais ce lieu formidable. Client régulier, la boutique faisait parti de mon circuit du samedi, voir du soir lorsque les cours me le permettaient, ou qu’une commande m’attendait. Il y avait alors dans la ville trois échoppes de disques hautement dignes d’intérêt, tous rapidement habitués à ma présence fréquente. Le fait qu’un gamin de mon âge soit fasciné par la découverte du Rock des années 70 était quelque chose qui semblait attirer une grande sympathie de la part de ces passionnés d’une quarantaine d’années, qui avaient tous la grande qualité de connaître tout ce qu’ils vendaient. Aussi, à ma question rituelle : « c’est bien ça ? » en montrant un disque sorti de son bac, j’avais toujours une réponse, plus ou moins objective de fan de musique, souvent suivie d’une écoute. La petite boutique aux murs de pierres et à la grande vitrine vibrait sous les riffs les plus diverses, Progressif, Heavy-Metal ou Jazz-Fusion, au plus grand étonnement des adolescents égarés, des passants, et provoquant un sourire entendu des quarantenaires de passage. Cela générait d’ailleurs des discussions spontanées avec certains amateurs en présence, ouvrant des débats musicaux passionnés. Il y avait toujours un hardos aux cheveux longs, un motard aux tempes blanchies, un amateur de Jazz ou un hippie vieillissant qui traînait là. Ils trouvaient alors en ces lieux un adolescent un peu passe-partout échangeant passionnément sur ce son qui n’était pas de son époque. C’était toujours des moments agréables et drôles. Je m’y sentais à mon aise, et y ressentait une vraie connexion. J’y emmenais parfois des copains de lycées, mais aucun n’habitait sur la ville même, et n’avaient donc que peu l’opportunité de m’accompagner. De toute façon, c’était mon monde à moi. J’y étais loin de tout, dans un univers que je ne partageais avec personne de mon âge. J’avais bien converti quelques amis à certaines de mes trouvailles, et ma réputation de fin connaisseur de musique était établie. Mais cela n’avait pas beaucoup d’intérêt dans la cour du lycée. A seize ans, écouter Judas Priest et King Crimson ne fait pas de vous quelqu’un d’estimable. Il faut avoir les bonnes fringues, regarder les bonnes émissions de télévision, jouer aux jeux vidéo, parler de scooters, et écouter la musique qui passe à la radio, sinon on est un tocard. Et comme je n’aimais absolument rien de tout cela, j’étais à l’écart. J’avais une petite bande de potes, avec qui discuter d’un peu tout, mais nous étions les ringards du lycée, ceux que l’on n’invite pas aux boums, ceux qui n’attirent pas les filles, ceux qui ne brillent pas particulièrement.

Un album symbolise cette période de découvertes musicales et de décalage culturelle adolescent, c’est Solar Fire de Manfred Mann Earth Band. Je m’étais converti depuis quelques mois aux délices du Rock Progressif, grâce à un disque qui fut un choc majeur de ma modeste culture musicale de l’époque : In The Court Of The Crimson King de King Crimson. Il était pour moi le symbole de la majesté artistique et de l’audace créatrice. Il était ce que j’avais entendu de plus beau musicalement, au sens propre du terme. Je trouvais cela totalement fou, foisonnant d’idées, repoussant les limites du genre Rock qui se limitaient alors pour moi à Led Zeppelin, les Who, Deep Purple, Jimi Hendrix et les Beatles. Je m’intéressai aussitôt au genre Progressif : Yes, Genesis, Pink Floyd, ou Jethro Tull. Mais rien ne me toucha aussi fortement que King Crimson. Parallèlement, je découvris quelques groupes liés au genre de plus ou moins loin, mêlant à ce style audacieux le Blues-Rock ou le Hard, comme Wishbone Ash par exemple. Deep Purple avait pour cela été une porte d’entrée majeure dans l’art de l’improvisation et de l’exubérance musicale.

Et puis en fouillant dans un bac de disques, je tombai sur une série d’albums aux pochettes toutes plus mystérieuses les unes que les autres. Elles avaient toutes un point commun, un nom de groupe en rouge sur un fond de planète Terre : Manfred Mann Earth Band. Mon premier repère concernant un disque était sa date de publication. Pour ceux-ci, ils dataient tous des années 70 au début des années 80, ce qui était pour moi un bon présage. L’un d’eux me fascina totalement, c’était Messin de 1972 avec son masque à gaz. Je pris quelques renseignements auprès de mon désormais ami disquaire. Il s’agissait d’un groupe de Rock Progressif un peu à part. Il ne faisait partie ni de ceux auteurs de grands concept-albums pompeux, ni de ceux qui eurent le plus de succès commercial, du moins dans la première moitié des années 70. La seconde moitié vit le groupe se tourner vers un Rock plus mélodique et accrocheur qui fit le bonheur des radios, mais moins celui des amateurs de Rock Progressif. Ils en conservèrent néanmoins l’esthétique et la virtuosité. Je fus donc aiguillé vers les albums du début, et Messin en faisait partie. Il fut mon premier achat, pour la pochette. Je fus séduit mais pas conquis. Ma seconde acquisition fut celui-ci, et ce fut le bon.

Manfred Mann est un pianiste originaire d’Afrique du Sud, et exilé à Londres à cause de son engagement contre l’Apartheid. Il fonda un groupe de Rythm’N’Blues au début des années 60. Ce quintet qui portait son nom devint très populaire au milieu des années 60 en publiant plusieurs simples à succès, dont « Do Wah Diddy Diddy » en 1964 qui fut numéro des classements en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Comme beaucoup de groupes Pop de l’époque, ils furent incapables de prendre le virage de la fin des années 60 qui s’orientèrent vers le Psychédélisme et les albums 33 tours plutôt que les 45 tours à succès. Le groupe fut dissous, et en 1969, Manfred Mann fonda le Chapter Three avec Mike Hugg au chant, qui se tourna résolument vers le Jazz et une musique plus élaborée, totalement à l’opposé de ce qu’il publia précédemment. Deux albums parurent, fort intéressants au demeurant, et défrichant ce que va être le Earth Band.

En 1971, Manfred Mann réunit autour de lui Mick Rogers à la guitare et au chant, Colin Pattenden à la basse, et un batteur alors chevelu du nom de Chris Slade. Le quatuor s’engage dans une musique résolument Rock et Progressive, aux textes fortement inspirés par l’environnement et l’écologie. Bien que parfois assez développés, les thèmes musicaux restent limités à une petite dizaine de minutes maximum, là où Genesis et Yes se sont lancés dans de grandes suites tenant sur une face complète d’album vinyle. Autre particularité, le Rock Progressif de Manfred Mann’s Earth Band est plutôt Heavy. Nous ne sommes pas dans les cimes de Hard attitude d’un Led Zeppelin ou d’un Deep Purple, mais plutôt dans une approche similaire à Spooky Tooth. C’est un Heavy-Rock lancinant et obsédant, imprégné de mélodies planantes interprétées à l’aide des premiers synthétiseurs et de Moog. La guitare est également très présente, en riffs comme en chorus, et la rythmique est massive, que ce soit par le jeu de batterie puissant comme par la basse épaisse et profonde. Ce cocktail particulier donne une musique enivrante, capable d’attirer aussi bien les fans de Hard Music que de Progressif, comme pouvait le faire un Wishbone Ash. On sent aussi l’influence de disques de Pink Floyd comme Meddle.

Le Earth Band avait néanmoins une autre particularité qui va devenir une de ses marques de fabrique sur trois albums : la reprise de chansons de songwriters américains. Ici ce sera « Father Of Day, Father Of Night » de Bob Dylan. Les deux prochains disques verront le choix se porter sur un jeune inconnu : Bruce Springsteen. Autres influences de ce disque : la suite des planètes de Gustav Holst qui servira notamment de bases aux textes, et la musique expérimentale de Terry Riley. Cette drôle d’alchimie donne un album plus ambitieux que ses deux prédécesseurs. Ce qui me fascina est incontestablement cette sensation de planer en permanence dans l’espace, porté par je ne sais quel courant magnétique, par une force sourde mais vigoureuse imbriquée dans cette musique. Les morceaux sont plutôt mid-tempo, hormis l’embardée volcanique sur la seconde partie de « Saturn Lord Of The Ring/ Mercury The Winged Messenger ».

Des voix féminines lointaines résonnent dans l’espace. On semble flotter dans un halo de poussières galactiques, au-dessus de la planète Terre, doucement, au gré des vents spatiaux. Débute alors « Father Of Day, Father Of Night », un morceau de Bob Dylan, grandement réarrangé. S’écoulant doucement, entre nostalgie et inquiétude de l’inconnu, sur un mid-tempo lourd, imprégné d’orgue Hammond et de Mellotron,, Mick Rogers chante les paroles du Zim, dont la signification semble prendre un jour nouveau sous cette configuration cosmique. Sa guitare déroule un splendide solo, montant avec le thème avant d’exploser en un chorus tout de colère électrique. « In The Beginning, Darkness » poursuit le thème lourd, mais en une cavalcade de métal lourd et fier. La lente dérive au gré des courants sub-atmosphériques laisse place à un voyage galactique accéléré par les feux des étoiles se brisant en milliers d’éclats se rassemblant en constellations primaires.
La basse de Colin Pattenden est sublime, lourde, tendue. La photo de la pochette intérieure montre l’homme la tête en arrière, jouant sur une basse Gibson SG bleue nuit. Il se servait aussi souvent d’une Rickenbaker noire et blanche. Mais je me souviens que cet instrument m’avait rappelé la saveur du jeu de Jack Bruce de Cream transposé dans le contexte du Rock Progressif. Son style était simple, tout en accords épais, soutenant le rythme de la batterie. Le jeu de Chris Slade est alors fait d’un tempo dynamique et carré, enluminé de roulements de toms et de breaks rapides. On sent à la fois le swing et une empreinte rythmique forte, dense, rappelant le jeu de John Bonham au sein de Led Zeppelin. Rogers n’est pas un virtuose forcené, mais un instrumentiste au service de son groupe, tout comme Manfred Mann, jamais bavard. Cette cohésion musicale rend chaque morceau massif, dense, puissant. Chaque chorus emmène l’âme de l’auditeur loin, en quelques mesures inspirées.
« Pluto The Dog » est un jeu de mot entre la planète Pluton et le chien, personnage des premiers dessins animés de Walt Disney. Un cabot aboie entre chaque ponctuation du thème, intermède instrumental souriant mais annonçant le sommet qu’est « Solar Fire ». Il dispose de toutes les caractéristiques citées plus haut, mais avec une force teintée d’inquiétude qui prend au cœur. La rythmique tendue, extrême, les synthétiseurs chantant comme de grands oiseaux océaniques, la mélodie se posant sur ce solide ensemble : on survole les mers à une vitesse folle, l’air salé emplissant les poumons, entre émerveillement et angoisse. Rogers soulève le lourd tempo par un chorus montant dans des aigus déchirant, comme des sanglots.

« Saturn Lord Of The Ring/ Mercury The Winged Messenger » est un instrumental parfaitement progressif. Il est à la fois totalement dans l’esprit du disque, mais se découpe en deux parties musicalement très différentes et complémentaires. La première est une forme de Boogie aux chorus Blues et aux harmonies en tierce s’inspirant de Wishbone Ash. On y discerne une teinte rappelant Status Quo, celui de « Ma Kelly’s Greasy Spoon », voire « Piledriver ». Une transition à l’orgue et au moog, planante à souhait, annonce la suite du morceau : une envolée lyrique en forme de duel de claviers et de guitare. Le résultat est ébouriffant de dynamisme et de finesse. Mann joue avec les dissonances de son moog, Rogers tient la corde raide avec des chorus rustauds, tendus, serrés, proches de ceux de Ritchie Blackmore avec Deep Purple. C’est de loin le morceau le plus Hard’N’Heavy du disque. Ce fulgurant thème était suivi de « Earth, The Circle » en deux parties. Le prélude chanté est un prétexte à un nouveau développement de moog fuligineux. La rythmique est encore lourde, pour la dernière fois. La seconde partie est aérienne, teintée de mellotron, de piano, et d’un chant doux et léger. Quelques friselis de cymbales ouvrent le final à l’inspiration très Jazz, et au solo délicat et presque enjoué, comme un espoir, qui se perd bientôt dans l’écho de l’hyper-espace.

L’album Solar Fire s’achève ainsi, dans l’écho, la poussière, et une certaine amertume. Je la ressentis au plus profond de moi, et de mes seize ans. J’avais l’impression d’avoir vu un autre monde, d’être allé plus loin que quiconque. J’avais aperçu l’autre côté du mur de la musique mainstream commercial. Je savais désormais qu’il existait autre chose que le bousin infâme que l’on nous obligeait à ingurgiter. Et moi qui n’avais goût à rien de ce que la société me proposait, et qui me sentait si seul, j’avais enfin trouvé un monde à moi. Et je me sentais enfin un peu mieux dans ma peau.

tous droits réservés

4 commentaires:

Pascal Georges a dit…

On parle rarement de Manfred Mann et comme toujours tu situes le contexte avec cette anecdote, un axe similaire au mien que cette approche qui permet de situer ce, pourquoi, et /ou comment on arrive à aimer ces musiques qui font partie de nos vies respectives... sauf que je suis de la génération des quarantenaires que tu cites et que tu croisais ado, donc maintenant le bon min quinqua... et... je vois très bien où était ce magasin à Albi, parce que, quand j'étais en tournée à chaque fois que j'y passais, j'y allais et faisais une razzia de vinyles...

C'est également par Solar Fire que je suis entré dans ce groupe, le leader clavier me changeait des délires d'ELP qui était mon fer de lance, la voix aussi, c'était une autre approche loin de Wetton ou de Lake.
Cette seconde partie de trimestre j'ai fait découvrir (cours de culture musicale rock ou plutôt musiques actuelles) à mes élèves de cycle 3 le rock dit prog...
Ils ont eu droit à In the court et KC, puis on a décortiqué Supper's Ready et écoute Close to the edge, ensuite le point de non retour (pas celui de Kansas, mais celui réel musicalement de UK).
UK donc, trois maigres albums et qui sonnent le glas du genre (à mon sens) avant les tonitruants Dream Theatre ou les timides et peu créatifs Marillion, mais une revival tout de même...
Ils ont joué l'an dernier le Childhood et là, face à Genesis en mode suite orchestrale ils ont kiffé grave.
On se doit en prof musiques actuelles de positionner les fondements culturels, car le rock en est une de culture et sans culture, bla, bla, bla... je t'épargne le pamphlet.
Mandred Mann c'est pour moi l'avant Supertramp, ce retour à la forme pop et rock (pas Supertramp) avec pourtant l'axe prog...
Ce Solar Fire (Watch aussi que j'affectionne beaucoup) je l'ai usé dès sa sortie, j'avais je crois été de suite attiré par cette pochette incitatrice au voyage...
Et puis le jeu de claviers de Manfred Mann était tellement plus explicite et abordable pour un ado que celui d'Emerson...

me suis régalé avec ton article, les souvenirs, la zic, la voix qui d'entrée s'inscrit même sans réécouter tant je m'en souviens... bref, je vais ressortir ça, le plaisir ne se boude pas.

bonnes fêtes vinyliques.

Budgie a dit…

C'est amusant de voir qu'en tant que pianiste, tu étais un fan d'ELP. J'avais un pote étudiant qui était pianiste amateur plutôt doué qui adorait ça et Chick Corea. Je dois avouer que j'ai toujours été hermétique, hormis le premier album.
Le disquaire s'appelait Croc'Vinyl, un truc dans le style. Nostalgie....
Content de voir que tu as apprécié cet article plus personnel. Bonne fêtes de fin d'année à toi

Budgie a dit…

C'est amusant de voir qu'en tant que pianiste, tu étais un fan d'ELP. J'avais un pote étudiant qui était pianiste amateur plutôt doué qui adorait ça et Chick Corea. Je dois avouer que j'ai toujours été hermétique, hormis le premier album.
Le disquaire s'appelait Croc'Vinyl, un truc dans le style. Nostalgie....
Content de voir que tu as apprécié cet article plus personnel. Bonne fêtes de fin d'année à toi

Pascal Georges a dit…

Ouais c'est bien ça, Croc 'Vinyl...
ça me rappelle qq chose.

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