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lundi 6 juillet 2020

STAN WEBB - CHICKEN SHACK - BROKEN GLASS 1970-1976 PART 2


"Avec ce disque, le guitariste règle ses comptes avec tout le monde "




Stan Webb poursuit son aventure avec Paul Hancox, et un nouveau bassiste d'origine australienne du nom de Bob Daisley. Le groupe effectue une tournée britannique avant que Daisley ne se voit proposer le poste de bassiste du groupe de Mungo Jerry, qui a obtenu plusieurs hits : 'In The Summertime' en 1970 et 'Baby Jump' en 1971. Daisley reviendra pourtant en 1974 auprès de Stan Webb, qualifiant lui-même l'expérience musicale avec le guitariste de passionnante.


L'album 'Unlucky Boy' de Chicken Shack en août 1973, et accentue toute la résignation de Webb. Déjà sur le sublime 'Imagination Lady', le dernier morceau s'appelait 'The Loser'. Cette fois, on voit le guitariste au milieu d'une caricaturale remise de disque d'or en couleurs, tout sourire, entre secrétaire, homes d'affaires et peut-être sa maman. Le verso montre Webb se faisant prendre en photo en noir et blanc avec la femme de ménage de Deram.


Malheureusement, 'Unlucky Boy' ne poursuit pas la trajectoire toute en puissance de 'Imagination Lady'. Il y a pourtant de merveilleux morceaux d'une noirceur rare. 'You Know You Could Be Right' qui ouvre le disque est un titre blues-rock massif, urbain, radical. Il est suivi par le poignant 'Revelation'. Le blues-rock se fait plus fainéant. Il réside cette amertume puissante dans la bouche. Il n'est pas question que de blues-rock, mais aussi d'âme torturée. Et sans le savoir, Webb les bouleverse.


Le disque ouvre la voie à une nouvelle tournée. Chicken Shack se lance dans le circuit des universités anglaises en compagnie de Savoy Brown. C'est à la Brunel University en 1973 que fut capté le concert d'un live sorti en février 1974 : 'Go Live'. Le groupe n'est que celui de merveilleux mercenaires du blues-rock : Rob Hull à la basse, Dave Wilkinson au piano électrique, et Alan Powell à la batterie. Témoignage du talent du quatuor, il n'a pas retrouvé la folie saturée du 'Imagination Lady'. Stan Webb joue un blues-rock brillant, presque trop carré. Pourtant il témoigne d'une mélancolie profonde. Webb ne cherche plus la respectabilité vis-à-vis des années, pas plus que celle face à la concurrence heavy-blues. Il a baissé les armes, et traîne son spleen électrique sur de superbes compositions, qu'elles soient siennes ou non : 'Thrill Is Gone', 'Goin' Down', 'You're Mean', 'Poor Boy'….


Chicken Shack s'éteint, et Kim Simmonds vient bientôt solliciter Stan Webb. Il avance aussi pour chercher Miller Anderson du Keef Hartley Band. L'idée est de créer une sorte de super-groupe du blues anglais. Le groupe prend forme, mais prend rapidement le nom de Savoy Brown, parce que le plus évocateur aux Etats-Unis selon le manager de Savoy Brown : Harry Simmonds, frère de Kim. Savoy Brown nouvelle formule enregistre 'Boogie Brothers' en 1974, qui frise le Top 100 US à la 101ème place. Webb ne s'y implique guère en tant que compositeur, sur la réserve, méfiant. Ils sont programmés dans les plus belles salles américaines, et notamment le Madison Square Garden de New York. Stan Webb donne tout ce qu'il a en tant que show-man, découvre qu'il n'est payé que comme musicien de session. De plus, alors que la tournée s'achève et que personne n'a encore touché un centime, Harry Simmonds annonce aussitôt qu'il faut repartir dans l'autre sens pour autant de shows. C'est la goutte d'eau. Le départ de Webb marque la fin de cette formation de Savoy Brown. Kim Simmonds réanimera le groupe un an plus tard avec le fidèle Paul Raymond.


Stan Webb reforme aussitôt un groupe comprenant le dévoué Bob Daisley à la basse, Robbie Blunt à la guitare rythmique, et Bob Clouter, ex-Legend de Mickey Jupp. Ils font la première partie de Deep Purple en Europe en mars 1975. Un bel enregistrement sort en 2015, une bande issue de la collection de Daisley, capté en Allemagne sur cette tournée. Le groupe joue serré. Ritchie Blackmore est un grand admirateur, lui qui n'a jamais su jouer le blues comme ses idoles que sont Hendrix et Clapton. Il admire les alternances de notes déliées et d'accélérations, ainsi que l'usage tout en nuances de la wah-wah de Webb. Il prendra des cours en coulisses avec Webb pour user de la bottleneck.


Le disque paru en 2015 mentionne le nom de Chicken Shack, ce qui est alors le cas sur cette tournée en compagnie de Deep Purple en Grande-Bretagne et en Allemagne en mars 1975. Le groupe Elf, dont le chanteur n'est autre que Ronnie James Dio, est aussi à l'affiche, en ouverture. Puis, Stan Webb cherche à couper avec son passé Blues. Certes, le répertoire des concerts précédents sont une magnifique mixture de morceaux de Blues, de Rythm'N'Blues et de vieilles scies de Chicken Shack, mais le guitariste veut donner à sa musique une couleur plus Rock. La formation devient donc Stan Webb's Broken Glass. La formation évolue au cours de l'année.


Bob Clouter s'en va. Bob Daisley accepte de rejoindre un super-groupe nommé Widowmaker, et réunissant les guitaristes Luther Grosvenor de Spooky Tooth et Mott The Hoople et Huw Lloyd-Langhton de Hawkwind, le chanteur Steve Ellis de Love Affair, et le batteur Paul Nichols de Lindisfarne. Puis il rejoindra Rainbow en 1977, formation réunissant Ritchie Blackmore et Ronnie James Dio.


Webb fait appel au batteur Mac Poole de Warhorse et à Bob Rawlinson à la basse. Keef Hartley a aussi fait un court intérim, et Miller Anderson est venu jouer en ami. Broken Glass sort son premier et unique album en 1975 chez Capitol Records. La superbe pochette est faite de verre brisée, de sang et de vieille mécanique.


Stan Webb jette sur ce disque tout ce qu'il aime à ce moment, sans plaire à son public ni à séduire une audience mainstream qui est entre le Glam-Rock, le Rock Californien et le Disco. Le 33 tours s'ouvre sur l'une des plus belles compositions de Webb : 'Standing On The Border'. Il y évoque avec de l'ironie mais aussi beaucoup d'amertume son divorce. Le titre est rageur, à la fois sombre et brillant d'une lumière pâle et désenchantée. Miller Anderson est venu prêter main forte à la guitare slide et au chant. Mac Poole imprime un tempo rude, puissant, brutal, sec, mais incroyablement solide. Le timbre de Webb se voile, se gorge de colère et de désespoir. L'homme est presque à nu, ne se cachant plus derrière une pointe d'humour. Les voix de Anderson et Blunt se croisent superbement sur le refrain, tels des Crosby, Stills And Nash du Blues.


'It's Alright' poursuit la déstabilisation de l'amateur de blues anglais, avec une atmosphère brumeuse et quelques réminiscences… Funk. Rawlinson débute le titre avec une ligne de basse souple, Blunt et Webb croisent leurs guitares en laid-back, mi-blues, mi-soul-funk. Le solo de Webb n'est pas sans rappeler ceux de Mark Knopfler en 1978 avec Dire Straits, tout en picking à peine saturé. Stan Webb chante merveilleusement bien sur cette mélodie mélancolique et narquoise. Tout va bien pour moi, hein, t'inquiètes. Même si la chanson suit celle qui évoque son divorce….


Broken Glass finit de perdre les derniers amateurs de Chicken Shack avec 'Keep Your Love', qui n'est autre qu'un… reggae ! Certes, Eric Clapton avait repris Bob Marley et son 'I Shot The Sheriff' dès 1974. Pourtant, ce morceau original a bien plus de reggae dans les veines que la reprise de Clapton. D'abord, il y a ce superbe rythme syncopé accompagné de sa ligne de basse inventive, parfaitement imbibé de musique jamaïcaine, et notamment celle de Toots And the Maytals et de Jimmy Cliff dont Webb imite parfois le timbre. Un orgue Hammond vient apporter du corps, et les choeurs de Anderson et Blunt rappellent ceux des Maytals. Le résultat est aussi surprenant que réussi. C'est un excellent morceau, audacieux.


'Can't Keep You Satisfied' retourne sur les terres du Blues ancestral, celui qui berça les origines de Chicken Shack. Mais il y traîne une brume étrange. La slide gluante imprime une drôle d'atmosphère, tout comme la section rythmique collante. Il y a quelque chose de Pub-Rock qui frissonne entre ces gammes, avant l'explosion de guitare de Webb, impérial et concis. L'instrumentation minérale donne une drôle de sensation. Mais depuis le début, cet album a un je-ne-sais-quoi de prolétaire, d'urbain, de triste, de mélancolique. Il ressemble à une rue de maisons de briques descendant vers la mer, sur une jetée froide et venteuse où se balancent de fiers bateaux de pêches aux contours rouillés.


'Jersey Lightning' est une petite pochade Country-Blues fort réussie. Elle est suivie par l'une des plus réussies des reprises Rock de 'Evil' de Howlin' Wolf. Le vainqueur est celle de Cactus, mais Broken Glass perd de peu. Il y a beaucoup de choses dans ce morceau : la progression du riff électrique, les ponts Funk, la voix narquoise de Webb, les choeurs Soul de Miller Anderson.


'Ain't No Magic' est sans doute ce qu'il y a de plus surprenant à écouter de la part de Stan Webb. On y croise du Funk lourd, notamment imprimé par la basse de Rawlinson, et un synthétiseur moog. Webb chante comme un acteur, sa voix nasillarde et grave est parfois déformée, comme une illusion sonique. La chanson est obsédante jusqu'à la moelle, faite de motifs répétitifs rappelant Can.


'Crying Smiling' est un morceau plus ensoleillé, entre Blues et Rock. 'Take The Water' est une redoutable embardée Funk. Stan Webb se prend pour James Brown, le reste du groupe pour Funkadelic. Cette belle improvisation démontre encore combien Stan Webb a du talent à intégrer de la musique hors du blues classique. 'Broken Glass' et son âme triste clôt un disque superbe. C'est une superbe chanson acoustique, imbibé de Folk anglais : Davy Graham, Bert Jansch, John Renbourn. La suite sera une tournée de Broken Glass en première partie de Uriah Heep en février 1976 en Allemagne.


Mais surtout, le Punk viendra, et fera des guerriers Blues-Rock des losers. En 1976, Stan Webb a trente ans. Il forme un nouveau groupe : Stan Webb's Speedway. Il fait le Marquee à Londres, il suit les mêmes circuits que le Heavy-Metal de l'époque : Samson, Tygers Of Pan-Tang, Sledgehammer, Angel Witch. Il joue ses standards préférés de Blues et de Rythm'N'Blues dans des salles de plus en plus petites, aux côtés de briscards comme Groundhogs ou Stray. Et Stan est toujours là, entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Il joue, imperturbable, et les vagues ne l'inquiètent guère.



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samedi 18 mars 2017

DIRE STRAITS 1980

"...Mais j'ai décidé de parler du troisième parce que je l'aime comme un ami. "

DIRE STRAITS : Making Movies 1980

Lorsque j'écoutais Téléphone gamin, mon esprit divaguait toujours en France. Cela peut paraître évident ou idiot, mais les paroles comme la langue française me fixaient indiscutablement dans l'Hexagone. Je partais sur la route en France, j'étais un héros flegmatique en France, je montais sur scène devant des foules immenses en France…. Pourtant, j'avais déjà eu la chance de partir ailleurs : au Pays de Galles, en Espagne, en Allemagne…. Mon imagination connaissait d'autres routes, réservoir d'images également alimenté par les films et séries américaines faisant la part belle aux vastes autoroutes, paysages désertiques et poussiéreux. Mais assurément, Téléphone n'en était pas la bande-son idéale.

Lorsque retentit le riff de « Money For Nothing » de Dire Straits dans mon petit cerveau encore poreux, la gifle est double : je découvre le Rock international et le riff méchant. Quelque chose me dérange pourtant, c'est cette batterie un peu terne, surtout comparée à celle, volubile, de Richard Kolinka. Il y a ce son qui claque, gorgé de Fairlight, tellement années 80. l'album Brothers In Arms sera la porte ouverte sur le monde magique de Dire Straits, dont les quatre premiers albums sont assurément le grand œuvre à tout jamais.

Les deux premiers sont enregistrés dans la configuration originale : Mark Knopfler à la guitare et au chant, son frère David à la guitare rythmique, John Illsey à la basse, et Pick Withers à la batterie. La musique est encore fortement ancrée dans une musique Blues et Folk au sens large, piochant dans JJ Cale, Eric Clapton, Allman Brothers Band, Bob Dylan, Grateful Dead, Chet Atkins, Chuck Berry. C'est un groupe de petits anglais au teint palot et rêvant d'Amérique. Leur musique pioche allégrement dans ces sources musicales essentiellement transatlantiques. Et ils vont rapidement le traverser, l'Océan Atlantique, pour enregistrer et connaître le succès international. D'ailleurs, Mark Knopfler participe comme musicien de session dès 1979 à un album de Bob Dylan, Slow Train Coming, juste reconnaissance de son talent montant.

Le rythme des concerts s'accélère, et le leadership de Mark devient massif, au point que David finira par partir pour mener sa carrière solo paisible, loin des projecteurs. Pour l'heure, à sonn entrée en studio en juillet 1980, Dire Straits est toujours un quatuor, mais avec comme seul maître à bord le guitariste-chanteur. On sentait déjà que, dès le second album, Mark Knopfler avait de l'ambition. Les mélodies se perfectionnent, et s'éloignent doucement du riche bouillon initial qui donna naissance au premier album. Avec ce troisième album, Dire Straits fait un pas de géant au niveau des compositions. Il en écrira seul toutes les chansons.

Mark va développer son talent de conteur magnifique, créant de petites scènes cinématographiques. « Tunnel Of Love » et « Romeo And Juliet » en sont les pièces les plus représentatives, dépassant toutes deux les six minutes. Surtout, elles sont dotées de rebondissements musicaux, changeant de climat, quittant le thème initial pour poser une nouvelle séquence conduisant au final, séquence enluminée de très beaux chorus apportant tout le lyrisme nécessaire pour soutenir l'atmosphère recherchée. Ce travail aboutira sur le disque suivant, Love Over Gold, et notamment sur des morceaux comme « Telegraph Road », atteignant les quinze minutes.

Mark Knopfler est un conteur, et ce depuis le début. Sur le premier disque, son champ d'observation se limite à la citée londonienne, les petits travers de la société : les galeries d'art sur « In The Gallery », une balade en bateau sur « Down On The Waterline ». Il y a pourtant un vrai besoin d'espace : le groupe de Jazz imaginaire de « Sultans Of Swing », et déjà le Grand Ouest sur « Six Blade Knife ». L'album Communiqué ne fera que confirmer cette nécessité d'horizon : « Once Upon A Time In The West », « Follow Me Home »….. Knopfler voyage dans sa tête, et c'est sans doute cette connexion qui s'est faite entre la musique de Dire Straits et moi, même si je ne comprenais pas un traître mot du texte. Mais déjà, la musique en dit beaucoup.

Il faudrait que je vous parle du Country-Blues du premier album, la lumière du soleil couchant à travers les eucalyptus qui illumine le second album, la chevauchée héroïque du quatrième album, mais j'ai décidé de parler du troisième parce que je l'aime comme un ami. Making Movies est un disque au timing compact, et se déroulant en deux temps : les trois premiers titres en forme de récit cinématographique, dotés de rebondissements aussi fins que brillants, et les autres titres, plus compacts, plus directement Rock, basés sur des riffs puissants, plus proches du premier album.

Preuve de l'ambition artistique indéfectible de Mark Knopfler, l'album débute par « Tunnel Of Love », odyssée de plus de huit minutes. Une mélodie à l'orgue suranné laisse la place à un riff tendu. Le groupe fait d'ailleurs pour la première fois appel à un clavier, musicien extérieur du nom de Roy Bittan, rien de moins que le pianiste du E Street Band derrière Bruce Springsteen. On retrouve d'ailleurs dans les atmosphères d'Amérique profonde des similitudes avec l'album de Springsteen qui paraît fin 1979-début 1980 et qui sera double : The River. Knopfler et le Boss partage ce goût pour le peuple oublié de l'Amérique, celui qui se contente de joies modestes et doit affronter les difficultés de la vie. Comme Springsteen, Knopfler chante avec son timbre éraillé d'homme qui en a déjà vu d'autres.

Le thème principal se déforme peu à peu pour annoncer le final, qui rebondit sur un premier chorus aux tonalités presque Funk. Pick Withers abat un magnifique travail à la batterie, faisant courir ses baguettes sur ses caisses avec une précision et une aisance totalement réjouissante. « Tunnel Of Love » est ensuite doté d'un pont délicat en partie centrale, interprétation feutrée du thème précédent, ouvrant sur une chevauchée électrique et dynamique que le groupe fait monter doucement, appuyant peu à peu sur l'accélérateur, comme la route qui s'ouvre devant soi. On est emporté par l'incandescence de la guitare de Knopfler. Il est aussi un conteur par ses six-cordes, ne faisant jamais parler la technique mais toujours le feeling, sélectionnant la note qui apporte l'émotion au bon moment.

« Romeo et Juliet » débute comme un thème Country-Blues joué au dobro. C'est une chanson délicate, douce amère. Elle débute comme une belle romance, lumineuse, aux reflets sépias d'une photo des jours heureux. Puis elle verse peu à peu dans l'amertume et la désillusion, histoire d'amour complexe et contrariée ne pouvant que se terminer dans la douleur. Le thème aérien et lancinant, obsédant, qui clôt le morceau ne se fait que l'écho de la déception se perdant au loin dans la lande, ponctué de quelques notes de guitare âcres.

« Skateaway » est une chanson dynamique, rapide, vive. Porté sur un train d'enfer, funky en diable, Knopfler raconte l'histoire de cette fille, une roller-girl. Elle survit en faisant de petits boulots pas très passionnants, et ne se défoule qu'en patinant à toute vitesse tout en écoutant du Rock'N'Roll pour s'échapper de sa médiocrité quotidienne. La construction du morceau est plus simple, Knopfler déformant le thème, mais conservant le tempo énergique. La coda monte en puissance avant de s'envoler dans les airs comme la roller-girl, au bord de la plage, au soleil couchant, soutenu par les notes liquides et rêveuses de la guitare de Knopfler.

Brutal changement d'ambiance, « Expresso Love » est une violente embardée électrique, porté par un riff méchant, soutenu par le piano de Bittan. Le climat est plus noir, évoquant une prostituée, le rythme harassant de son travail, l'ambiance glauque dans laquelle elle vit, le torrent d'émotions contradictoires qui l'assaille jour après jour. La guitare rugit, rauque, râpeuse. Le solo est une respiration dans cette poussière âcre, à la mélancolie intense.

Petite respiration après cette cascade d'électricité, « Hand In Hand » est une belle ballade dylanienne en diable, soutenue de piano et de guitare acoustique. La mélodie est typique de Dylan, authentiquement imprégnée de ce Folk typiquement américain des années 60. C'est une chanson fière, au refrain enthousiasmant. « Solid Rock » est un retour au Rock le plus dur, le plus âpre. Trois minute trente au compteur de pur adrénaline, juste retour des petits anglais aux pionniers américains : Chuck Berry, Eddie Cochran… Il y a toujours cette teinte americana caractéristique, mais le riff est particulièrement inspiré du Rock américain séculaire, non sans un petit détour par le Creedence Clearwater Revival pour l'électricité et la rudesse musicale. « Solid Rock » servira de final aux concerts de Dire Straits pour les cinq années à venir, parfaite conclusion de show pouvant atteindre plus de deux heures.

« Les Boys » est une chanson hommage aux soldats américains partis en France affrontés les Nazis. Elle a une petite saveur surannée, chanson à la couleur Country-Folk, et dont la mélodie s'inspire des chansons des années 40, sur laquelle Knopfler greffe ses chorus de guitare laidback. Malgré une ligne mélodique efficace, elle reste la chanson la moins inspirée du disque, riche en somptueuses merveilles électriques.


Durant l'enregistrement, en août 1980, David Knopfler ne supporte plus l'omnipotence de son frère sur le disque et décide de claquer la porte. Bien que ses parties de guitare rythmique aient été captées par le producteur Jimmy Lovine, Mark Knopfler les effacera et les ré-enregistrera toutes. Making Movies connaît à nouveau le succès international, bien que Dire Straits n'arrive toujours pas à rééditer l'exploit de la seconde place atteinte par le premier disque dans les ventes d'albums aux USA. Néanmoins, Dire Straits est dans le Top Ten dans toute l'Europe, et classe ce troisième disque dans le Top 20 américain. Il assoit un peu plus sa réputation de grand du Rock à l'aube des années 80, loin des modes musicales du moment, et poursuit sa progression musicale qui va culminer avec le disque suivant : Love Over Gold.

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dimanche 30 octobre 2016

TELEPHONE 1977

"J'en ai dix, nous sommes en 1989, et mes parents m'ont offert mon premier poste radio-cassette."


TELEPHONE : Téléphone 1977

Je reviens de l'Auditorium, magasin de disques de Lons-Le-Saunier, dans le Jura, accompagné de mon père. Dans ma main, je tiens fébrilement une cassette audio encore emballée de son plastique. Je suis allé la chercher après l'avoir commandé, le magasin ne l'ayant pas en stock. Je viens de plonger dans le grand bain de la Rock Music à peine âgé de sept ans. J'en ai dix, nous sommes en 1989, et mes parents m'ont offert mon premier poste radio-cassette. Ils ont tenté de me faire plaisir en m'achetant quelques cassettes susceptibles me faire plaisir : l'album en duo de Chet Atkins avec Mark Knopfler, trop Country, et New Flame de Simply Red, juste parce que ma mère a confondu ces derniers avec Simple Minds. J'écoutais sur le baladeur piqué à ma sœur, ou sur sa chaîne quand elle n'est pas là, ses cassettes à elle : Dire Straits, Police, Street Fighting Years de Simple Minds, et puis Un Autre Monde de Téléphone, mon premier vrai choc. Je me passionne pour ce groupe, je les trouve attachants, drôles, vifs, espiègles, pas Rock stars pour un sou. Et j'aime la dynamique de leur musique, solidement ancré dans celle des Who et des Rolling Stones, que je ne connais pas encore. Je suis tous les reportages télévisés, et me procure même l'un des premiers livres sur le groupe avec son 45 tours flexi dans une brocante. Je veux tout savoir, je les adore.

Je ne connais pourtant pas bien leurs disques. Sans passer par la case best-of, et parce que j'ai été impressionné par des images du groupe au Festival de Fourvière en 1978. Dans un halo de lumière rouge orangée, Aubert, portant blouson de cuir et lunettes noirs d'alpiniste, fait gargouiller la wah-wah dans une atmosphère d'une tension d'angoisse vertigineuse. J'achète leur premier album avec mon premier argent de poche. Je suis particulièrement intéressé par la chanson « Métro, C'est Trop », son atmosphère urbaine et étouffante, dont j'ai également découvert le clip vidéo filmé dans une rame du métro parisien, caméra à l'épaule. J'ai donc passé commande de la précieuse bande magnétique au magasin le plus proche, devant un vendeur médusé de voir un gamin lui commander un album de 1977. Rentré à la maison, je ferme la porte de ma chambre, défait la cellophane, et enclenche la cassette dans mon poste tout neuf. Et quel plaisir cette première écoute fut.
Téléphone est un quatuor de quatre jeunes musiciens d'origine parisienne fondé en novembre 1976 : Jean-Louis Aubert à la guitare et au chant, Louis Bertignac à la guitare, Richard Kolinka à la batterie, et Corine Marienneau à la basse. Ils ont à peu près vingt-cinq ans, ce qui n'est au final pas si jeune pour la moyenne des groupes anglo-saxons de la même époque. Ils sont pourtant bien plus jeunes que celle des musiciens français, tous ayant largement tapé dans la trentaine depuis longtemps.

Les quatre musiciens ont pourtant bourlingué depuis le début des années 70, jouant dans de petits groupes amateurs avant de saisir quelques belles opportunités grâce à des amis communs : Valérie Lagrange, Jacques Higelin et même Shakin Street. Il se passe pourtant quelque chose de spécial dès que ces quatre-là décident de jouer ensemble, dix jours avant un concert au Centre Américain en novembre 1976. Tout est en place presque par alchimie, sans trop savoir pourquoi. Bertignac à jouer avec Corine Marienneau, qui est par ailleurs sa compagne, il a également taper le bœuf avec Aubert. Quant à ce dernier, il a joué dans le groupe de Kolinka, Semolina. Mais c'est la première fois qu'ils sont les quatre ensemble dans une pièce, à jouer ensemble. Et tout se met en place instinctivement, des instruments au positionnement sur la scène. Aubert a déjà quelques bribes de chansons comme « Hygiaphone », « Metro C'est Trop » et « Sur la Route », dont certaines remontent à 1974. Elles prennent vie instantanément grâce à l'apport de Bertignac, Kolinka et Marienneau.

Le nom « Téléphone » sera trouvé quelques semaines après ce premier concert, dans le but de posséder un patronyme plus facile à prononcer que « ! », leur première idée. Le mot « Téléphone » se retrouve dans plusieurs paroles d'Aubert, il est facile à mémoriser, et il est alors le principal moyen de communication de l'époque. Le quatuor enchaîne progressivement les concerts, trimballant hommes et matériel dans la 4L fourgonnette de Louis Bertignac. Téléphone se débrouille seul, avec comme unique soutien un copain comme manager : François Ravard. Il les fait jouer partout : les bals, les universités, les MJC… n'hésitant pas à mentir sur la réelle teneur musicale de la formation. Il connaît la magie immédiate de Téléphone, qui effacera instantanément sur place le malentendu.

Ils publient par eux-même un quarante-cinq tours de deux titres captés en direct sur la scène du club Gibus à Paris en mars 1977. D'abord vendu avec une pochette blanche sur laquelle les musiciens apposent un tampon lors de la vente après le concert, il va être réédité deux fois pour atteindre 30000 ventes. Cela est suffisant pour intéresser un grand label. Téléphone a des amis dans le business musicale français, dont les conseils précieux leur évitent les écueils habituels du système des maisons de disques. Ils s'amusent avec les nababs lors de dîners, les mettent en concurrence. Et ils peuvent se le permettre : ils arrivent avec leur public, et un disque auto-produit vendu artisanalement à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. Le potentiel est donc énorme pour un label. Téléphone n'a par contre besoin de ces derniers que pour diffuser ses albums, le reste étant déjà fait. Rock'N'Folk et Best les soutiennent depuis leurs premiers mois d'existence, même la presse régionale est enthousiaste.

Ce n'est qu'en novembre 1977 que ce premier album est enregistré. Les répétitions auront lieu aux studios Pathé-Marconi à Paris, à côté de celui des Rolling Stones. Puis la prise de son se fera en Grande-Bretagne, avec le producteur d'Elvis Costello et Wire : Mike Thorne. Téléphone n'aura donc pas un son aigrelet et variété, mais bien un vrai son Rock digne des groupes anglo-saxons. Afin d'être prêts, les quatre répètent un répertoire archi-connu durant dix jours avant d'entrer en studio et garder toute la fraîcheur de l'interprétation sans passer par des dizaines de prises et d'overdubs.

Si Un Autre Monde m'avait ouvert aux mélodies Rock, Téléphone me fait rentrer de plein pied dans le son Rock idéal : le son rugueux des guitares hérité du Blues anglais. Il n'y avait assurément pas tout cela dans les bacs de l'Auditorium, envahi de variété française et internationale à base de synthétiseurs et de Fairlights. Lorsque j'ai découvert ce disque, Téléphone s'était séparé en 1986 dans une certaine tension. Il ne restait rien du Rock des années 70. Le synthétiseur et les sonorités Funky avaient des ravages, et tous s'étaient perdus dans un bourbier sonore sans âme, gouverné par le clip et les majors du disque surpuissantes. Qu'un gamin comme moi s'intéresse à ce vieux disque avait de quoi étonner, d'autant plus que le seul témoignage de ce premier album sur les multiples compilations de Téléphone était « Hygiaphone ». Le reste était mis de côté, presque gênant, avec ses paroles naïves et ses sonorités Rock sans concession.

Ce disque ne m'a plus jamais quitté, et possède une place spéciale dans le panthéon des grands disques de ma vie. Il est la porte ouverte vers le Rock agressif anglais des années 70 : Hendrix, Who, Led Zeppelin… Les chansons sont puissantes, parfaitement maîtrisées et dotées d'une joie de jouer absolument communicative. Les textes, aussi simplistes puissent-ils être, ont une force indéniable. Ils évoquent un besoin de liberté féroce, une envie de ne pas se laisser bouffer par la morosité du quotidien. Les thèmes sont parfois sombres : « Téléphomme » évoque la solitude, « Métro C'est Trop » la grande machine à broyer de la ville, « Flipper », les difficultés de la vie.

Les grands moments musicaux sont aussi légions. Ainsi, après un « Anna » court et puissant, « Sur la Route » est une ode Blues à la fuite sur le bitume. Bertignac brode le morceau de slide typiquement Stonienne. C'est un Boogie, héritier des Rolling Stones, de Jeff Beck Group et Status Quo. « Téléphomme » impose une lente montée en tension qui éclate par un long solo de Bertignac fulgurant de virtuosité et de feeling, quelque chose que seul Magma avait réussi à atteindre en France, dans un registre différent. « Métro C'est Trop » impose une longue cavalcade lugubre dans les couloirs sombres du transport en commun, encore une fois enluminée de la slide de Bertignac et d'accords acides matraqués à la wah-wah par Aubert. Enfin, « Flipper » achève ce disque avec un riff dantesque et une odyssée électrique de six minutes sur la vie d'un homme comparé aux trois balles d'une partie de flipper.

Trois chansons électriques fulgurantes brillent par leur concision et leur force mélodique : « Dans Ton Lit », « Hygiaphone » avec son riff Chuck Berry, et « Prends Ce Que Tu Veux », avec sa coda furieuse. « Le Vaudou Est Toujours Debout » est un petit ovni, un concentré d'agressivité totale de deux petites minutes, avec un riff obsédant et des paroles énigmatiques. Son efficacité et son aura noire rejoignent la densité de « Téléphomme » et de « Métro C'est Trop ». C'est par ces trois chansons que je vais découvrir la sensation du spleen de l'homme blanc, ce truc si particulier qui ne vit que par le Rock et dans le coeur des gamins européens de la classe moyenne. C'est un vertige, une réaction animale face à l'abysse de la complexité de la société, ses injustices, et le poids de ses incohérences. A dix ans, ce truc venait de me percuter de plein fouet. J'écoutais une musique qui exprimait quelque chose de fort. Même les paroles d'Aubert, décrites comme naïves, possédaient cette force d'expression. Avec des mots simples, des images modernes du quotidien, il avait réussi à traduire pour un gamin que j'étais ce qu'était véritablement le monde des adultes.

L'album ne me quittera plus, et sera rejoint par tous les autres, qui représentent les étapes d'une vie comme celles des quatre musiciens de Téléphone, perdant peu à peu leurs illusions de jeunesse face à la violence du monde. Téléphone sera le Led Zeppelin français, ce groupe à l'existence et à la production discographique parfaite, toujours immaculées malgré le temps et les tentatives de reformation.

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jeudi 10 octobre 2013

SIMPLE MINDS

" C'est les dents serrées que l'on écoute ce disque. "
SIMPLE MINDS « Street Fighting Years » 1989

J’ai séché mes larmes. Le paysage défile dans la vitre arrière gauche de la voiture. Je suis redevenu un enfant. J’ai 10 ans. La Renault 9 nous emmène dans le Pays de Galles. Ma mère, professeur d’anglais, parle couramment. Les grandes autoroutes britanniques défilent, sous un ciel grisonnant et des averses d’une violence égale à la soudaineté de leurs chutes. Nous sommes en été, et Albion était moins Bobo et plus accueillante qu’aujourd’hui. Elle ne se résumait pas au Londres branché et à quelques villes dévastées par la misère du chômage. C’est sans doute ce qui expliquait que les Anglais restaient chez eux plutôt que de fuir dans le Sud de la France.
Au Pays de Galles, on pouvait manger de la viande d’une qualité rare, et du poisson frais. Les gens étaient accueillants. Je me souviens de ce bœuf grillé dans le parc du village où nous vivions, avec les rugbymen locaux ivres de bière brune provoquant un concours de coups de boule dans le poteau central du chapiteau. Mon père fut invité à suivre, mais du haut de son mètre soixante-dix et de ces 65 kilos, il n’osa pas. Ce qui ne fut pas le cas des gaillards dont les deux mètres et cent-cinquante kilos de muscles ne craignaient pas le choc avec le bois.
Je me souviens des ballades dans la lande le long des côtes. Je me souviens de cet air frais empli d’embruns dont la fraîcheur apaisait mes pensées d’alors.
Et puis il y avait les bambous le long de la route sableuse. Ces petites cabanes de parpaings bruts dans les champs d'agrumes. Les vieux camions Pegaso stationnés, alimentant en eau les citernes des rigoles d'irrigation. L'air chaud et salé venant de la mer. Les bassins d'eau résurgente si fraîche en ce mois de juillet, l'ambiance des bars vers 22h, la piété de ces gens qui se mêlent à ces traditions païennes, comme le lancer de bonbons depuis le clocher de l'église sur la place du village, donnant lieu à une joyeuse bagarre entre enfants et adultes.Ce mélange d'aridité et de verdure, de fraîcheur et de chaleur accablante. C'est l'Espagne et la région de Valence, à bord cette fois-ci de la Renault 11 Spring familiale. Les goulée de jus de fruit frais, le muscat doré pour les parents, et cette fantastique sensation de liberté, cette joie de la découverte.
Pourtant, une pointe de mélancolie se mêle souvent à ces souvenirs de voyage d'enfance. Celle de la musique de l'album « Street Fighting Years » de Simple Minds. Il reste à jamais la bande-son de tous ces souvenirs. Il était l'album de l'époque, un disque militant. Ma sœur l'avait acheté en cassette, suite au passage de Simple Minds au concert de soutien à Nelson Mandela alors en prison, et qui interpréta « Mandela Day » qui devint un tube international. Simple Minds n'en était pas à son premier tube. Groupe britannique fondé en 1977, il fut l'un des membres actifs et inspirés de la New Wave anglaise, avant de se plonger dans un Rock dit héroïque que poursuivra l'un des autres ténors du genre : U2. Simple Minds signera plusieurs tubes dans les années 80, comme « Don't You ». La musique des Simple Minds se fait alors de plus en plus recherchée, presque progressive, s'éloignant du format tube à stades. C'est pourtant avec ce disque nullement commercial que Simple Minds connaîtra le sommet de sa carrière. Jim Kerr au chant, Charles Burchill aux guitares, et Michael MacNeil aux claviers vont développer 11 morceaux dont 10 entre 5 et 7 minutes. Riches en rebondissements émotionnels, ils sont un voyage à la fois individuel et collectif qui sera la bande-son de la bande blanche qui défile dans le rétroviseur.
Je me souviens des platanes qui longent la nationale en allant vers Thuir puis Perpignan avant de partir vers l'Espagne. Le Soleil, la poussière. Les villages abandonnés lors du franquisme, que l'on visite la gorge serrée, les maisons encore meublées plus de cinquante ans après, laissées en précipitation pour éviter l'exécution sommaire.
L'émotion est d'autant plus grande qu'il faut souvent des heures de marche pour atteindre ces pinacles de pierres calcaires blanches sur des sentiers escarpés traversant la lande sèche.

Les années 80 sont pourtant une décennie navrante musicalement : l'avènement du synthétiseur, des sons FM, du Hard-FM, du Glam-Metal. Phil Collins, Rod Stewart, WASP, Motley Crue, Bon Jovi, Heart, Cure, Erasure..... On chercha de la poésie dans ce merdier électronique, mais il vint de ces satanés anglais. U2 et Simple Minds, rien d'autre. Et puis le naufrage alcoolisé et cocaïné des grands du Rock 70's qui tentent de survivre : Bowie, Dylan, les Stones, Neil Young, Bruce Springsteen, Paul McCartney.....
Et la Renault 11 file à travers la lande. L'autoradio résonne avec « Kick It In ». Et puis « Mandela Day ». Je me souviendrai toujours de ma première écoute de ce morceau : l'arpège de guitare électrique, les percussions, la voix de Jim Kerr. Et puis ce clip sur scène, le regard pénétré du chanteur, le sérieux de ces hommes face à ces paroles si puissantes que je ne comprenais pas.
C'est les dents serrées que l'on écoute ce disque. On sent toute la détresse d'un monde qui s'effondre lentement. Et qui se redresse dans une brise poussiéreuse. Et lorsque retentit « Belfast Child », on ressent toute la puissance de l'écriture. Surtout, les synthétiseurs sont forts discrets, naturel support aux violons et à la flûte irlandaise. Il y a bien quelques scories 80's, comme cette batterie clinquante, apanage de cette époque, dont Phil Collins et Dire Straits furent les chantres. Pour l'anecdote, c'est un certain Manu Katché qui œuvre ici aux baguettes, soit le futur juré bouffi d'orgueil d'un célèbre télé-crochet télévisuel.Son jeu n'a ici rien de très impressionnant. Très propre et professionnel, il n'a par contre pas beaucoup d'imagination et de punch, et c'est finalement le seul point un peu terne de ce disque.
Mais l'on est tout de même bien loin de la détresse que l'on peut ressentir en écoutant un album typique des années 80. « Street Fighting Years » vieillit même parfaitement bien, ce qui n'est par ailleurs pas le cas de tous les albums de Simple Minds.
Aujourd'hui, je ne suis plus à courir des paysages méconnus comme durant mon enfance. Un jour peut-être cela reviendra. Mais je ressens toujours cette mélancolie de la route vers l'inconnu lorsque j'écoute ce disque. Je revois ces images gravées dans ma tête. J'ai à nouveau ressenti cette sensation lorsque, seul, je descendis vers le Sud-Ouest pour aller chez mes parents. Je ne l'avais pas fait depuis dix longues années.
Et au fond, je suis à nouveau sur cette route vers l'inconnu. Je dois reprendre ma vie en main. Reconstruire ce qui a été détruit, regarder à nouveau l'horizon. Regarder ce tourbillon de poussière s'envoler aux milieux des oliviers autour de Seville. Voir le vol des flamands au-dessus des marais argentés de Camargue. Sentir le vent de la mer emplir mes poumons intoxiqués de haine et de médiocrité d'air pur et salvateur. « Kick It In », « This Is Your Land », « Biko » (reprise de Peter Gabriel).... tous ramènent à ce besoin de prendre ce temps d'arrêt et de regarder derrière soi avec ce demi-sourire de l'homme qui a survécu à l'Enfer. J'ai senti les flammes me lécher les bras. J'ai senti l'acide brûlé mon cœur, je l'ai pensé condamné, à tout jamais. Incapable d'aimer, d'avoir envie de vivre, de réaliser des projets. Médiocre, à jamais. Etroite porte dont les vantaux se ferment inexorablement devant moi alors que je cours à perdre haleine.
Et lorsque cette jeune femme rencontrée depuis peu m'envoie quelques mots, je ressens mon cœur à nouveau palpiter. Parler de tout, de rien, de nos vies, de sexe, de travail, d'enfants, de cinéma, de télé, sans tabous. Ce délice intérieur qui fait vibrer à nouveau mon âme. Et j'entends vibrer sa voix dans mon cerveau. Je vois la douceur de ses yeux, sa fragilité à fleur de peau. Je vois à nouveau ces horizons magiques. La pointe de Gibraltar, le phare blanc, les plages, le petite route déserte pour y parvenir, ces quelques pas dans le sable, au soleil couchant, quand enfin, la chaleur écrasante cesse. J'aimerais la prendre par la main, partager ce moment d'éternité avec elle... J'aimerais surtout vivre mon existence sans regret. Qu'enfin, le bonheur me tende la main. Des sensations, des choses simples. Que mon cœur noir se purge de ce venin qui me brûle depuis tant d'années. Est-elle cet ange qui viendra me sauver ? Je le souhaite. Je souhaite qu'il vienne me sauver de l'Enfer. Qu'il ait pitié de ma pauvre personne.
En attendant, avec cet album de Simple Minds, je reprends la route là où je l'avais laissé, un peu plus vierge de douleurs que maintenant. Et les figues de barbaries, les camions Pegaso, les champs de tabac, les bonbons lancés depuis le balcon de l'église reviennent à mon esprit.
Et puis mon cœur s'emplit de cet espoir fou de reprendre à nouveau la route dans le bon sens. Et que cette fois-ci je ne resterai pas au bord une fois de plus. Comme un « Biko ».
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