vendredi 13 septembre 2013

PETER GREEN 1970

" La lumière pâle de ma lampe de salon reflète une atmosphère bleutée."

PETER GREEN : « The End Of The Game » 1970

Je n'ai jamais eu le courage d'affronter la page blanche pour disserter sur cet album particulier. Il n'est pas évident d'affronter avec la plus grande crédibilité un tel abysse de douleur.
Mais ce soir je suis prêt. Nous sommes samedi soir, et je suis seul chez moi. Ce n'est pas la première fois, mais je sais désormais que je le suis pour un bon bout de temps. Mon cœur est calciné par les derniers mois passés, et je suis désormais face à mon destin, face à une vie qu'il faut reconstruire. Je vais devoir vivre ces moments de solitude, ressentir cette boule au ventre lorsque mon esprit se remémorera ces douloureux souvenirs. Je vais devoir affronter le spectacle des ruines laissées derrière nous, les camps, les avis, les prises de position de chacun, et finalement, le peu de réconfort des autres lorsque l'on prend soi-même la décision. Mon cœur saignera encore de cet échec, et de cette décision lourde de sens. Mais c'est surtout le désaveu qu'il va falloir encaisser, qu'importe les souffrances subies.
Je suis donc seul chez moi, l'âme désormais parfaitement capable de comprendre ce que Peter Green tenta de traduire sur ces cinq pistes entièrement instrumentales. Je me sens prêt à décoder ces mots qu'il tenta de prononcer à l'aide de sa Les Paul Gibson.
La lumière pâle de ma lampe de salon reflète une atmosphère bleutée. Il n'y aura pas de tabac ce soir, seulement ce bon vieux whisky irlandais que je n'ai pas consommé depuis plus de deux semaines, désireux de conserver tous mes esprits durant ces jours douloureux qui suivent ce genre de choix implacable.
Mais ce soir, je n'ai de compte à rendre à personne, alors mon vice irlandais accompagnera mon écriture et l'écoute répété de ce disque.
Son titre sonne déjà comme une cruelle réalité : « The End Of The Game ». La fin du jeu. Celui de la vie, des faux-semblants, du paraître qui ressemble de moins en moins à soi-même.
Peter Green avait vécu tout cela en 1970, en plus fou, en plus malade. Lorsqu'il quitte Fleetwood Mac en pleine gloire en mai, il décapite sa formation. On parle de schizophrénie. On parle aussi d'une prise de LSD à Munich lors d'une tournée allemande en 1969 dont les consommateurs, Peter Green, Danny Kirwan et Jeremy Spencer, restèrent cérébralement durement atteints, ce qui expliquerait leurs déroutes personnelles entre 1970 et 1972.
Ce que l'on sait moins, c'est que la fin des années 60 voit une constellation de parasites vivre aux crochets des musiciens, la plupart dealers, agents ou managers. Les contrats musicaux n'étant que rarement écrits, et les musiciens étant avant tout désireux de créer librement et de jouer sur scène, ils regardèrent peu ces aspects. Jimi Hendrix mourra avant de s'en rendre vraiment compte, les Rolling Stones perdront les droits de tous leurs albums entre 1962 et 1970, et beaucoup perdront un paquet de fric, pourtant amassé à la sueur de leurs talents.
Malgré son état psychologique fragile, Peter Green avait réalisé tout cela. Sa maison de Londres, où il vivait finalement très peu, puisqu'en permanence sur la route, était constamment occupée de groupies et de dealers faisant la vache à ses frais. Il découvrit également que ces filles qui semblaient tant l'aimer n'était là que pour son argent, tout comme ces soi-disant amis qui le dépouillaient progressivement en lui fournissant des drogues dites psychédéliques. Mais le Peace And Love est déjà bien loin : c'est le règne des sangsues qui vivent au crochet d'un Rock devenu lucratif.
Peter Green réalise tout cela brutalement. « Descending Scale ». Il se sent alors en phase avec le Blues noir, plus prompt à traduire ses émotions que le Rock anglais. Néanmoins, il est issu de la petite bourgeoisie britannique, et ne peut donc prétendre à comprendre les souffrances du peuple noir américain, opprimé et pauvre. Il va donc se défaire de tous ses biens une fois ce disque enregistré afin de connaître la vraie misère. Et d'atterrir dans un hôpital psychiatrique entre 1972 et 1976 qui lui infligeront les pires traitements, dont ceux de la thérapie par électrochocs. Celle d'Orange Mécanique. Il ne devra son salut que grâce à son frère et sa femme qui l'accueilleront chez eux en 1977, découvrant un Peter Green calciné, épuisé, et surtout maltraité alors qu'il devait être soigné.
Dire que j'ai connu tout cela est prétentieux. Mais la souffrance des sentiments, la confusion psychique est sans doute quelque chose que j'ai appréhendé le mieux, et à plusieurs reprises. Je me retrouve là au bord d'un gouffre de colère, de solitude et d'inconnu. Et ce soir Peter Green me parle.
La raison de l'enregistrement reste mystérieuse. Les sessions eurent lieu en juin 1970, en compagnie de Martin Birch, l'ingénieur du son de « Then Play On » de Fleetwood Mac, mais aussi de Deep Purple. Zoot Money est au piano, Nick Buck aux claviers, Alex Dmochowski à la basse, et Godfrey MacLean à la batterie. La plupart sont des routards de la scène Blues et Jazz anglaise, des anciens des Bluesbreakers de John Mayall, ou du Retaliation d'Aynsley Dunbar.
Il s'agissait avant tout de jams sans réelles structures musicales, ce qui donne un aspect très décousu à cet album, peu accessible au néophyte. Ce qui est pourtant ahurissant, c'est que Peter Green fut capable de transmettre le poison dans ses veines à ses camarades de sessions, au point que l'ensemble paraît parfaitement cohérent au niveau du propos. Si Fleetwood Mac sut magnifier les superbes envolées lyriques déjà bien traumatisées de leur leader en conservant la musique sur terre, les hommes qui jouent s
ur « The End Of The Game » ont suivi la plongée de Green dans la folie sonore.
« Bottoms Up » est sans doute le morceau que j'ai le plus écouté. Il y a dés la première note cet angoissant gargouillis de notes gavées de wah-wah, pédale dont Green était l'un des maîtres. Le tempo est dur, le piano liquide, la basse vrombissante et lourde. La guitare s'envole, lyrique,cherchant de l'air, fuyant le regard tourné vers le ciel. Il y a une forme d'espoir triste, comme lorsque l'on vient d'échapper à une situation difficile. On est heureux de s'en sortir, de ne plus souffrir, mais les blessures sont souvent douloureuses dans le temps. On a sauvé sa peau, mais celle-ci est meurtrie profondément. Par sa guitare, Green décrit les hauts et les bas de la douleur lorsque l'on analyse son parcours en Enfer. On respire d'en être sorti, mais la colère, le désarroi, l'incompréhension restent ancrés dans ces souvenirs qui hantent nos nuits post-traumatiques. Y défilent les visages, retentissent les mots qui blessent après coup. On distingue peu à peu les trahisons, les amis qui n'en sont pas, les mensonges. Les premières notes de « Bottoms Up » résonnent comme ces volutes de la première cigarette après le choc. Cette sensation de vide, ce soulagement d'être revenu de loin. Et puis la colère et le malaise monte encore et encore, Pourquoi ? Pourquoi ? interroge encore la Les Paul de Green. De ses notes comme des mots, on sent les larmes gonflées et montées aux yeux, les dents serrés, tout revient, encore et encore. La basse vrombit et s'envole avec la guitare. La batterie se fait carrée, brutale et pousse Green dans ses derniers retranchements. Et puis l'écho s'éteint, et la wah-wah se fait sèche, vengeresse. La colère, la fureur, cette envie d'aller enfin de l'avant malgré la douleur. S'y mêle la lande un soir de pleine lune, les ruines d'un château provençal, ou d'un village abandonné que l'on découvre à la tombée de la nuit. Hanté, à vif, possédé, « Bottoms Up » est un jazz-rock fulgurant que chercha sans doute à accomplir Miles Davis durant ses années électriques.
Une amère accalmie se dessine avec « Timeless Time ». C'est une parenthèse Greenienne. A la fois aérienne et incroyablement saumâtre. Une fois encore, on sent le vide se répandre dans nos veines. C'est la vision d'un quai normand un matin de septembre, en nuages gris, vagues rageuses, et soleil rougeoyant. Et ce vent frais qui balaie la côte, et fouette les visages. Le sel de l'écume caresse la bouche, et les yeux se perdent dans le lointain de l'horizon, à la recherche d'un peu de tranquilité de l'esprit. On ressent « Man of The World », « Albatross », tous ces instrumentaux si délicats, si poétiques.
« Descending Scale » est un monument dérangeant. Jazz-Rock dans sa forme, il retranscrit par le piano de Zoot Money et l'orgue de Nick Buck la descente aux Enfers, avant le crash final, symbolisé par l'explosion de la guitare wah-wah de Peter Green. On se réveille sonné, abasourdi par tant de bêtise humaine, de douleur inutile. La basse et les toms rampent, couplés au piano et à l'orgue électrique. Sensation de maison hantée, de cauchemar éveillé. La guitare bourgeonne de notes malfaisantes, une spirale infernale s'enroule. Et puis un calme incertain revient. Une merveille de délicatesse désespérée. La wah-wah résonne sur un piano jazz doux et rêveur, soutenu par une batterie enthousiaste. Et cette basse qui vrombit encore et encore.
Du Jazz, il en est encore question sur « Burnt Foot ». Il est certain que les albums récents de Miles Davis, Mahavishnu Orchestra, Return To Forever et Weather Report ont fait leur effet. Mais les anglais sont des lads. Donc, le swing, le raffinement, tout reste brutal comme un fish'n'chips le long d'une autoroute entre Glasgow et Edinburgh. MacLean fait résonner ses caisses, et il trouve subrepticement le soutien de la guitare de Green. Dmochowski brûle des kilomètres de notes épaisses et mates. On y ressent une sorte de funk macabre, de Soul maladive.
Curieusement, le soleil semble irradier avec... « Hidden Depth ». Encore un faux-semblant. La profondeur cachée, justement sous un morceau à l'aspect enjoué et ensoleillé. Mais là encore, il ne s'agit que de ce sentiment de rescapé sur le quai, un matin, lorsqu'il ne reste rien d'autre que le levé du soleil sur la mer pour ressentir un peu de chaleur. Et puis le tempo se fait doux et mélancolique. Le piano se fait cristallin. On y perçoit la magie de Larry Coryell et de John Coltrane. Jamais un instrumentiste Rock n'avait atteint ce niveau de poésie musicale. Peter Green s'extirpe les tripes.
« The End Of The Game » est une envolée lyrique finale, comme le fera AC/DC en concluant ses morceaux à l'envie par des chorus furieux. Ce titre est une sorte de coda imaginaire d'un morceau qui n'a jamais existé. A moins que ce soit ce disque, voire l'oeuvre complète de Fleetwood Mac période Blues.
Et s'envolent les cendres de la vie qui vient de se consumer sous nos propres yeux.
tous droits réservés

9 commentaires:

Ravé a dit…

Excellente chronique, comme d'hab... Cet album est un pur concentré de douleur, avec, toutefois, des moments totalement lumineux qui apportent tout de même une lueur d'espoir, par instants... Non?
A part ça, pour l'anecdote, la guitare qui joue sur cet album s'est par la suite retrouvée dans les mains de Gary Moore, qui en a fait lui aussi un fort bel usage!

Salut mon gars, keep on rockin', ton blog est un des meilleurs!
Ravé

Budgie a dit…

Merci mon ami. J'écris pour des gens comme toi, et les commentaires sympas sont toujours les bienvenus. Ce qui est encore plus fou, c'est que Green offrit à Moore sa guitare après ce disque. A l'époque, il avait fait la première partie de Fleetwood Mac avec son groupe Skid Row, et Green l'avait repéré. Ce qui est chouette, c'est que cette guitare n'a pas fini dans les mains d'un collectionneur millionaire, mais dans celles d'un fabuleux guitariste, qui par ailleurs rendit hommage à Green en lui consacrant un disque entier : "Blues For Greenie".

Toorsch a dit…

J'aime vraiment la présentation et l’orientation de ton blog. Bravo

Pascal Georges a dit…

Excellent, donne envie de foncer sur l'album - ou plutôt de le ressortir...
Enfin, bref, tu devrais le présenter à la chambre blanche, le thème du mois est la folie...
Et avec un tel article tu vas cartonner.
Même si ce n'est pas ton but mais effectivement partager.
Merci.

Malvers Aurélien a dit…

Enfin! Enfin la chronique de ce singulier album... un bout temps que je l'attendais depuis celle de " Speech et son Penumbra" à vrai dire! un bien belle effort dans une tempête, félicitation et courage! Et puis ce son, non mais quel son, on atteint Les stratosphères enténébrées de la musique... pour moi le désespoir devient palpable une fois que la galette s'achève et il atteint son paroxysme si j'ai le malheur d'entendre la radio... Parce qu'après tout ce qui s'exhale de ce voyage dans les limbes c'est de la beauté, de la beauté forgée certe dans la douleur mais la beauté n'est jamais désespérante... en tout cas merci

Toorsch a dit…

Je viens de t"ajouter dans mon blogroll!

Mita Ghoulier a dit…

Un très bel article pour un magnifique album, merci !

Mita Ghoulier a dit…

Très bel article pour un magnifique album !

Bruno a dit…

Un disque pas toujours évident d'écoute. Cela irradie d'intensité où l'on sent un esprit torturé et subtil à la fois. C'est parfois très halluciné. Il y a des traits de génie à la guitare, avec un feeling énÔrme (qui bien défaut à tant de guitaristes actuels) ; de quoi en dégoûter plus d'un.