mardi 2 novembre 2010

STEAMHAMMER

"Mais là…. Ces hommes avaient-ils vu quelque chose ? Un mauvais présage ? "

STEAMHAMMER : « Speech » 1972

Il y a dans une vie d’amateurs quelques disques qui dérangent. Vicieux, obsessionnels, ils ne rentrent dans aucune réelle catégorie, et sont souvent des sortes d’ovni dans des discographies de groupes ou d’artistes reconnus.
Il me vient à l’esprit « Ceremony » de Spooky Tooth avec Pierre Henry, ou « The End Of The Game » de Peter Green. Précisons tout de même que à part le dernier cité, tous les musiciens avaient semble-t-il toute leur tête au moment de l’enregistrement dudit disque, ce qui n’était pas vraiment le cas de Peter Green.
Dans tous les cas, ces albums mystérieux sont le reflet d’une plongée dans l’abysse de l’âme des musiciens. De part les structures choisies, complexes, et les ambiances, souvent oppressantes, angoissantes, on sent que les auteurs sont allés musicalement et spirituellement là où peu ont osé aller.
Steamhammer est un groupe britannique dont le noyau dur sera formé de Martin Pugh à la guitare et Kieran White au chant et à la guitare. Batteur et bassiste changeront à chaque album ou presque. La musique de Steamhammer est d’abord, et fort logiquement, principalement ancré dans le British Blues-Boom, mais fort tardivement, puisque nous sommes déjà en 1969, et Led Zeppelin vient de décocher ses premières salves, mettant à terre ce qu’il reste du mouvement peu de temps après la tornade Cream. Néanmoins, une chanson de ce premier disque ne passera pas inaperçu, puisqu’elle intègre la set-list d’un quatuor anglais qui vient de se mettre au boogie : Status Quo. La chanson en question n’est autre que « Junior’s Wailing ».
La musique du groupe va s’orienter rapidement vers un heavy-blues progressif particulièrement brillant, ce que confirme le second disque, « MK II » en 1969. La voix chaude de White, alliée aux épais chorus brûlants de Pugh trouve sa parfaite synthèse. Le prodigieux batteur Mick Bradley qui vient d’arriver n’y est pas pour rien, et insuffle ainsi un rythme à la fois lourd et jazz. Il trouve son alter-ego à la quatre-cordes en la personne de Steve Davy, et le pinacle du quatuor sera « Mountains » en 1970. Formidable monument à la gloire d’un heavy-blues à la fois rêveur et étrange, sorte d’alliage ésotérique du blues-folk anglais de Pentangle et du heavy-metal noir et gothique du premier Black Sabbath, il est un chef d’œuvre absolu.
Un mystère étrange plane lorsqu’apparaît ce dernier disque du nom de « Speech » en 1972. Le groupe s’est disloqué. Des tensions sont apparues, la faute à des orientations musicales différentes, et mais aussi à cause de l’insuccès commercial de cette pourtant formidable musique.
Restent alors Pugh et Bradley seuls. Ils s’adjoignent le talent d’un bassiste exceptionnel de talent, un certain Louis Cennamo. L’homme est arrivé en 1971 pour remplacer Davy, et tourna quelques temps avec le groupe en Allemagne. Le chanteur Garth Watt-Roy, ancien chanteur de Fuzzy Duck, complète le line-up le temps de l’enregistrement du disque.
Que s’est-il passé exactement durant ces 18 mois, entre « Mountains » et « Speech » ? Difficile à dire, mais il s’agit de quelque chose de terrifiant. Car ce disque est encore plus sombre , plus obscur, plus impénétrable, plus terrifiant que le premier Black Sabbath ou « End Of The Game » de Peter Green, pourtant un mètre-étalon en matière de cauchemar émotionnel. On sut que les gaillards de Black Sabbath eurent la vie dure à leurs débuts, provenant de la sombre Birmingham, Iommi perdant ses phalanges sous une presse hydraulique (une Steam Hammer, du nom du pilon qui découpait les épaisses pièces de métal des fonderies ?), les premiers concerts sous amphétamines afin de survivre dans le van dans la neige. Et puis Green, son mauvais trip au LSD à Munich en 1969, et son naufrage mental jusqu’à son départ de Fleetwood Mac en mai 1970.
Mais là…. Ces hommes avaient-ils vu quelque chose ? Un mauvais présage ? Sans aucun doute, car le 8 février 1972 durant le mixage du disque, Mick Bradley, le batteur, meurt d’une leucémie foudroyante à 25 ans, annihilant Steamhammer de fait. Il n’y aura donc, comme pour tous ces disques malades, aucune tournée qui auraient pu extraire encore plus la quintessence émotionnelle de son contenu. Comme si tout avait été dit en studio, et qu’au-delà, une frontière maudite était franchie de fait. Le Styx en somme.

Il me faut pourtant vous dire que ce disque est pour moi une plongée absolue et totale dans le tréfond de mon âme. Il en sera de même pour l’auditeur qui saura y prêter l’oreille, et surtout, faire abstraction de tout schéma musical pré-établi. Il est bien évident que l’ouïe exercée à la musique Rock des années 70 saura trouver plus facilement le chemin dans ces limbes soniques merveilleuses. Car cet album n’a que peu d’équivalent dans l’histoire de la musique Pop, même chez Pink Floyd dans sa période 1968-1972, pourtant extrêmement aventureuse. Il se pourrait même qu’il catalyse tous vos fantasmes les plus inavouables, vos cauchemars les plus noirs. Une catharsis en somme.

Découpé en trois longs titres, chacun d’entre eux est lui-même scindé en chapitres représentant chaque thème du morceau. Le premier est « Penumbra ». Commencé un album par pareil thème en dit long sur l’état d’esprit des musiciens. Un riff semblable à un violoncelle crisse sur vos oreilles, jouant un thème effrayant, au moins aussi réjouissant que de boire le thé dans des ruines médiévales un soir de pleine Lune. Vous sentez sur vos épaules le souffle glacé des âmes sans repos qui errent dans ces lieux. Incantatoire, obsédant, dés ces premiers accords, vous plongez dans un abysse de terreur. Lorsque le premier thème électrique arrive, le son de Steamhammer n’est déjà plus Blues, mais un incroyable heavy-metal chromé, d’une audace et d’une élégance folle. Ce premier thème sera par ailleurs recyclé sur « Buzzard », premier titre de l’unique album d’Armageddon en 1975, un autre classique d’un groupe regroupant Cennamo, Pugh, Keith Relf des Yardbirds et Bobby Caldwell de Johnny Winter et Captain Beyond.
La dextérité des trois musiciens est saisissante. Fins, racés, sûrs de leur force, ils vrillent vos neurones peu à peu, avant que la basse rugissante de Cennamo arrête votre décollage. Watt-Roy chante des textes ésotériques noirs, la musique se fait incantatoire, obsédante, froide. Puis la chanson part dans un décollage entre jazz-rock et psychédélisme où la guitare de Martin Pugh fait des merveilles. Il est une traversée dans la lande, un soir de pleine lune. Les petits buissons rases bruissent sous le vent, et vos pas font craquer les pierres du petit chemin qui semble ne vous mener nulle part. Le vent marin souffle de plus en plus fort, et entre deux nuages, vous apercevez sous la Lune l’écume recouvrir les abruptes rochers de la côte. Vous ne savez pas exactement pourquoi vous êtes là. Vous êtes partagés entre l’angoisse de cette marche, seul dans la nuit, et ce sentiment indescriptible de liberté, comme si plus rien d’autre que les éléments ne pesaient sur vous.
Ces instants où Pugh égraine ses chorus est magique. Il y a sur ces quelques minutes ce que l’on peut faire ressortir de plus merveilleux avec une guitare. Le pinacle est ce final entre soli et guitare-contrebasse qui font mourir peu à peu le thème dans une constellation d’étoiles blanches. La basse rugit à nouveau sous la distorsion, et Watt-Roy rugit lui aussi. « Don’t Know Why… », comme un leitmotive. La guitare se répond en écho, comme un dialogue entre Lucifer et un archange du Bien. A la fois profonde et grondante, et saturée et fuzzée, L’échange semble interminable, comme si le combat ne faisait que commencer. Une fois encore, Pugh se révèle magistral. Soutenu avec brio par Cennamo, il montre le talent incommensurable de ce duo magique. Louis fait preuve de toute sa maîtrise à la quatre-cordes, écrasant le thème final dans un sustain de grondement de basse laissant l’auditeur exsangue.
Le temps de retourner le disque vinyl, vous tombez sur « Telegram ». Effrayant appel à l’aide, il est une synthèse malade du talent pourtant indiscutable et écoeurant de Steamhammer.
Le riff et la rythmique semblent imiter une sorte de machine folle débitant des messages incompréhensibles du commun des mortels. La guitare de Martin Pugh y est inquiétante, décochant un riff à la fois rageur et presque dissonant. La basse de Cennamo est un contre-point grondant qui soutient cette mélodie angoissante sur laquelle Watt-Roy chante d’une voix étrangement calme un texte hanté de folie.
Obsédant jusqu’à la moëlle, ce titre devient une réussite absolue lorsque quelques arpèges minéraux viennent rompre l’angoisse. Mais ce n’est qu’un leurre. La machine se réemballe, et sous des chœurs presques grégoriens, Pugh décoche des chorus bientôt engloutis dans ce chant mystique. Les arpèges plongent bientôt, soutenus par une basse sourde dans une mélodie encore médiévale, appuyée d’une batterie martiale.
La dernière partie offre un décollage granitique dont l’explosion finale n’est autre qu’un merveilleux solo de Martin Pugh sur le riff initial. L’envolée lyrique est à nouveau magistrale, et ces trois-là sont à nouveau touchés par la grâce, laissant imaginer ce que Steamhammer aurait pu devenir sans l’issue tragique de son batteur.
« For Against », troisième pièce de tryptique, débute par des arpèges de basse, avant que la guitare gorgée de fuzz ne s’écrase sur nos oreilles imprudentes. Aussi étrange que cela puisse paraître, la batterie s’emballe dans un rythme exotique, assez proche finalement de celui du thème de « Penumbra ». La guitare décoche un riff gras soutenu par la basse, à la fois terriblement blues et électrique comme le tonnerre. Petite jam entre amis qui laisse place à un long solo de batterie de Mick Bradley. Finalement, rien de très enthousiasmant me direz-vous, les soli de batterie étant un écueil repoussant pour de très nombreux disques des 70’s. Sauf que voilà, le garçon qui joue mourra quelques mois plus tard, et une sorte de danse morbide s’installe lorsque l’on écoute ce solo. Il n’est certes pas le meilleur des batteurs, mais son style, très personnel, et son imagination, rendent l’exercice tout à fait écoutable, et à priori le parfait final à ce disque terrifiant, unique.

Il ne restera pas grand-chose de tout cela. La mort de Bradley stoppera net tout espoir de tournée. Cennamo et Pugh joueront un concert hommage en compagnie d’autres groupes de heavy-rock progressif comme Atomic Rooster, Beggars Opera ou If le 25 mars 1972 au Marquee de Londres. John Lingwood sera embauché à la batterie, et Ian Ellis au chant. Le quatuor deviendra Axis, et tournera quelques mois avant de se disloquer. Cennamo et Pugh fonderont bientôt l’extraordinaire Armageddon en 1974 avec Keith Relf, ancien chanteur des Yardbirds, et de Bobby Caldwell, ancien batteur de Johnny Winter et de Captain Beyond. Et sur le premier titre de leur disque éponyme, « Buzzard », planera un riff entêtant, celui de « Penumbra ». Comme une malédiction. Relf mourra en 1976 peu de temps après le split d’Armageddon.
tous droits réservés

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Bravo ! Encore un grand et bel article passionné. j'adore Steamhammer mais n'ai jamais pu me faire à "Speech" que j'ai revendu. Disque bizarre en effet et qui tranche avec les albums heavy-blues précédents du groupe. Par contre,je reste fidèle au génial disque de malade qu'est "The End of The game " de Peter Green.
Alex6

Anonyme a dit…

Continue comme ça ! Je me délecte de chacun de tes articles ! C'est toujours un plaisir à lire !

stephane a dit…

Bonjour,
+5 pour ce blog original
Bonne journée

http://angelwords.boosterblog.com/

Aurélien Malvers a dit…

Superbe article! Très très beau le "petit" détail assez fabuleux de la danse macabre du batteur! La "penumbra" qu'ils invoquent j'y sombre de jour en jour et quand j'ai entendu les tous premiers sons de ce disque de bile noire, je me suis dit "on est sur la même fréquence, le même état d'âme!" Comme en littérature, lorsqu'en ouvrant un livre d'un auteur inconnu, on devine immédiatement(au feeling) à l'agencement des mots et du vocabulaire dans les phrases..etc, si on est en total communion avec l'auteur. Merci encore et toujours

Malvers Aurélien a dit…

Salut Budgie, j'ai écris ça en réécoutant cet album si ... Et comme je l'ai découvert grâce à ta chronique... je voulais le soumettre à ton appréciation!

La Foi
« Penumbra » 1972

Un homme danse au bord d'un abîme
Le maelström ténébreux vomit ses embruns
Un immense repentir fouette l'homme au visage
Il vacille
Frappé près du gouffre par une langue d'eau prête à le happer
Brutalité naturelle, souffle du titan mugissant à l’à pic des noires falaises!
La basse gronde et la guitare gorgée de haine,
Tisse désespérément des cordages de lumière pour l'empêcher de ployer
Mais le blues est si titanesque...
La face mi-ombre bruineuse mi-pâle soleil,
Rend non sans aigreur son eau à l'océan
Et ce brave funambule supporte l'odieux appel.
L'espérance vrillée, la faille dans son cœur le somment de choir
Il se maintient aux filets
Le tourbillonnant typhon, l'aimant abyssal, l'avaleur d'espoir se démène!
Et le funambule sur ses cordes d'aciers joue toutes ses notes d'espoir pour ne pas sombrer
Il jette son regard vers la lande grisonnante,
loin du bleu profond remué de roche et d'écume
Ô mais que faire lorsque l'obscurité belliqueuse vient du fond des tripes?