mercredi 2 mai 2018

MAGMA 2004


"La cosmogonie qui alimenta sa création et son œuvre est toujours solidement ancrée dans les astres."



MAGMA : K.A. 2004

Lorsque Christian Vander caresse les peaux de ses caisses, c'est comme un souffle, une respiration. Chaque percussion, chaque choc provoque une onde magique. Ses baguettes vont chercher au fond des t ambours l'âme divine qui fait de ce simple instrument percussif une cathédrale de sons magiques. Vander a hérité du Jazz des années soixante la sensibilité exacerbée, sa connexion avec une forme de cosmos sonore. Il est indéniablement l'un des plus merveilleux continuateurs de l'oeuvre de son maître John Coltrane, et en a exploré une voie encore plus audacieuse.

Là où Coltrane cherchait à sortir du carcan mélodique du Jazz en explorant le Free, Christian Vander va connecter ce Jazz aux compositeurs contemporains comme Varèse, aux musiques d'Europe de l'Est, et à une forme lointaine de Pop Music. De cette dernière, il va en extirper la colère et la liberté d'expression. Son approche sans concession de la musique, radicale, effraye le bourgeois comme le hippie moyen. Il va provoquer le même rejet et la même fascination que les premiers groupes de Hard-Rock anglais, Led Zeppelin et Black Sabbath en tête. Là s'arrêtent les comparaisons, car Magma n'a aucun rapport avec le moindre idiome Blues, et c'est ce qui fait sa grande particularité dans le monde du Rock au sens large du terme. Car si Magma est parfois connoté Progressif, il n'a de lien que le côté aventureux de sa musique. Yes, ELP, Jethro Tull, King Crimson… ont tous deux pieds dans le Blues et le Rythm'N'Blues avant de s'emparer des idiomes Jazz et Classique. Magma fera le chemin inverse, en allant chercher la Soul et le Funk en 1978, lorsqu'il voudra séduire un public plus large.

Mais cela ne convient guère à Vander, qui trouvera la démarche vulgaire. La Soul n'a pas le monopole du rythme. Qualifier Magma de swing est allé bien vite en besogne, bien que son sens du tempo soit particulièrement impressionnant. Vander en provoquera une sorte d'ivresse en créant des motifs répétitifs jusqu'à l'obsession, montant en puissance comme un opéra jusqu'au dénouement émotionnel. Vander passe pour un illuminé, avec son langage étrange, le Kobaïen, et ses interviews parfois difficiles à suivre. Mais l'homme bouillonne de créativité. La musique le transperce, il la vit au plus profond. Garçon farouche mais ultra-sensible, il utilise chaque instrument pour en sortir ce qu'il vit au plus profond. Que ce soit au piano sur lequel il compose tout, la batterie ou le chant, Vander joue les yeux fermés, traversé de convulsions physiques, secouant la tête comme un damné. Il expliquera que le Kobaïen n'est en fait qu'une série d'onomatopées qui lui viennent lorsqu'il compose, et qui ont fini, en mélangeant français, latin, anglais et allemand, par créer une forme de langage qui lui est propre mais qui n'a aucune grammaire réelle, à part celle de l'émotion des mots mêlée à la musique.

Magma est le groupe le plus fascinant de l'histoire du Rock, car il est irradié par la puissance créative hors-normes de Christian Vander. Ses albums forment autant une discographie Rock parfaite qu'une œuvre classique cohérente. Il reste parfois à mettre de l'ordre dans ce travail immense. Car si la composition suit un ordre, la réalisation des albums suit le sens de la perfection de Christian Vander. KA signifie Kohntarkosz Anteria, et vient se placer dans l'oeuvre de Magma avant Kohntarkosz, album publié en 1974. La signification de chaque disque se résume par quelques phrases de Vander lui-même, explicitant le sens de son travail, l'imagination de l'auditeur fait le reste, portée par la musique et les paroles mystérieuses.

La carrière de Magma fut une saga aussi rocambolesque que hiératique. Débutée en 1969 en France, elle va être le résultat de la volonté farouche de Vander et de la confrontation avec la Pop française. Cinquante musiciens vont se succéder au sein de Magma, et parmi les tous meilleurs : Claude Engel, Francis Moze, Klaus Blasquiz, Jannick Top, Didier Lockwood, François Cahen, Teddy Lasry… A chaque phase de stabilité et de succès naissant, Vander va dissoudre son groupe, de peur de voir son œuvre devenir trop commerciale, perdant son âme. Comme si Magma devenu populaire deviendrait une sorte de Claude François jazzy. Une hérésie qui traduit tous les tourments de Christian Vander, refusant de voir sa musique sacrifiée au nom d'une quelconque éthique mercantile. Magma est sans concession et le restera.

Si le groupe n'est pas un vendeur de disques massif, il s'imposent sur les scènes européennes, et fait même une jolie incursion en terre américaine. Les plus beaux festivals s'ouvrent à cet orchestre incroyable, tétanisant des audiences venues pour voir les plus grands groupes de Rock du monde. Mais Vander refuse ce raffut Pop. Magma est un immense groupe de scène, dont le sang ocre provient de ses interprétations en direct. Il est capable d'offrir la même qualité sonore et artistique dans un club de quelques centaines de personnes comme devant des dizaines de milliers en plein après-midi. Mais Christian Vander est exigeant sur le son. Magma n'est pas un groupe de stade. Son terrain, ce sont les théâtres, qu'il insonorise avec soin pour que le spectacle Magma soit optimal. Car un concert de Magma, c'est une expérience sonore, structurée pour que l'auditeur ressorte rincé. La première est violente, martiale, sans concession. Puis le groupe s'envole vers des pièces musicales plus délicates, plus mélodiques. Le spectateur, étourdi par la première phase, peut alors s'ouvrir à la seconde phase, vers le rêve et l'espoir.

Magma s'éteint au milieu des années 80. Le groupe va essayer de séduire un plus large public en introduisant dans la musique du Funk à partir de 1978. Sur scène, les musiciens portent des costumes inspirés de Funkadelic, et il semble que Magma tende inconsciemment vers ce modèle américain. Malheureusement, ce sera la déception, et Christian Vander se tourne vers un projet vocal appelé Offering. Au début des années 90, il réinvente Magma. Il réorchestre sa musique, tâte le terrain. Finalement, les premiers concerts sous le nom de Magma apparaissent entre 1995 et 2000. Pour la première fois, Christian Vander stabilise son orchestre autour de sa femme Stella au chant, James Mac Graw à la guitare, Philippe Bussonet à la basse, et Isabelle Feuillebois également au chant. Antoine et Himiko Paganotti, ici au choeurs, sont les enfants de Bernard Paganotti, maître bassiste au sein de Magma entre 1974 et 1976, puis en 1980. Emmanuel Borghi et Frédéric d'Oelsnitz tiennent les claviers.

Finalement, Magma enregistre un nouvel album entre février 2003 et octobre 2004. KA voit le jour en 2004, et devient une nouvelle pierre angulaire de l'oeuvre de Magma. Cette pièce musicale en trois actes impressionne par sa qualité d'exécution autant que par sa cohérence avec les albums précédents, vingt-cinq ans auparavant. Le son est organique, saisi en prise directe. Il semble que vingt ans ne sont pas écoulés entre le dernier disque du groupe avant sa mise en silence et ce nouvel acte. Mieux, c'est une résurrection. Comme si le temps n'avait aucune prise, on retrouve la virtuosité, la précision, tous les éléments qui font de Magma cet orchestre si unique : les rythmes puissants, les vocaux majestueux, l'instrumentation rêveuse et cosmique. KA est un nouveau voyage interstellaire, sans aucune prise sur la capacité créative de Magma.

Mieux, ce silence semble avoir régénéré Christian Vander, dont la batterie n'a jamais aussi bien sonné que sur ce disque. On entend toutes les inflexions, ses baguettes qui caressent les peaux, ses caisses qui chantent, au milieu d'une symphonie de choeurs, de guitare et de claviers. Chaque improvisation est un souffle épique qui offre une respiration avant l'extase. Les choeurs s'envolent, portés par la batterie, comme une tornade magnifique. Le coeur semble vouloir éclater de plaisir au travers de la poitrine. Magma est vivant et respire de nouveau.

Christian Vander apporte donc un nouveau jalon à son œuvre, se plaçant chronologiquement dans le cycle kobaïen avant ce disque de 1974. Ces dix dernières années, Magma publie de nouveaux albums qui sont des interprétations considérées comme dignes par Vander, avec son orchestre, stable depuis presque vingt ans, un exploit pour le maître.

KA est un album qui laisse rêveur. Ses trois pièces successives entre onze et vingt-et-une minutes ne présentent aucun temps mort. C'est une féerie sonore, portée par cette batterie magique, la dernière totalement imprégnée par Kenny Clarke et Elvin Jones, ce sens du son des caisses et des cymbales. Vander irradie, les yeux fermés. Sa voix se perche comme un enfant au milieu des choeurs célestes. C'est sans doute sa force : il est resté un enfant. Un père absent, une mère aimante et maladroite qui l'emmena à tous les concerts de Jazz, Christian Vander est un garçon fragile, qui trouva dans la musique le sens à sa vie. Elle n'est que rêves, elle est irréalité. Et il n'en a que faire. Le monde comme il va ne l'intéresse pas, il préfère s'échapper loin, et emmener ses disciples avec lui.

Sur « KA II », Vander psalmodie « Hallelujah », comme un cantique. Magma est sans doute une liturgie, ce qui explique l'amour inconditionnel de ses amateurs, et le rejet violent de ses contradicteurs. Mais aujourd'hui, ne pas comprendre Magma fait de vous un pauvre erre. Magma est la sensibilité absolue et inconditionnelle. KA, publié vingt ans après le tiède Merci en 1985, est le retour en grâce d'un groupe décidément exceptionnel qui refuse d'abdiquer.

La cosmogonie qui alimenta sa création et son œuvre est toujours solidement ancrée dans les astres. Christian Vander est sans doute un être surnaturel ayant enveloppe humaine, mais sa création respire un autre air que celui des humains. Son cerveau galope comme un animal sauvage, cheval de Przewalski parcourant la steppe, le mufle soufflant dans l'air froid , le crin porté par le vent, cavalcade éperdue, ivre de liberté.

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mercredi 25 avril 2018

IRON MAIDEN 1980


" Les riffs des guitares coupent comme des lames, les chorus gorgés de wah-wah sonnent comme des sirènes de police dans la nuit. "



IRON MAIDEN : Iron Maiden 1980

Si aujourd'hui Iron Maiden est un des derniers grands géants du Heavy-Metal encore en activité et en bonne santé, emblème cartoonesque du Rock lourd de la Mort, on a parfois oublié d'où il vint. Peu de disques d'Iron Maiden méritent d'être évités. Beaucoup sont devenus de grands jalons musicaux ouvrant la voie à d'innombrables formations des années 80 à aujourd'hui. Néanmoins, la faveur va souvent à ceux bénéficiant du talent du chanteur suprême Bruce Dickinson. Et pour cause, lorsqu'il rejoint Iron Maiden à la toute fin de l'année 1981, il va immédiatement enregistrer le premier des mythiques albums du groupe : The Number Of The Beast. Pourtant, c'est oublier tout le travail accompli les années précédentes avec leur premier chanteur : Paul DiAnno. Quelques mordus, dont je fais partie, restent des admirateurs incorrigibles de ces premières années à la saveur bien différente de la suite.

Si Iron Maiden a toujours été un pur groupe de Heavy-Metal, avec Paul DiAnno il était dangereux. L'arrivée de Bruce Dickinson va apporter le grand public, une certaine ouverture d'esprit vers des morceaux plus audacieux, plus progressifs, sans se départir de la férocité musicale qui était la leur. Dans ses premières années, Iron Maiden était certes ambitieux et audacieux, mais il restait un pur produit de la Grande-Bretagne post-Punk des années Thatcher, un groupe violent, urbain, sombre et noueux. Paul DiAnno en était assurément le symbole : vêtu de cuir noir, silhouette sportive, bracelets cloutés, cheveux courts, regard méchant et voix rauque et rageuse, le regard méchant, il portait sur ses épaules l'image d'un vrai groupe de Heavy-Metal dur et sans concession.

Iron Maiden est pourtant bien la chose du bassiste Steve Harris, qui forma le groupe en 1975. Nous sommes juste avant l'avènement du Punk-Rock. Steve Harris a le poil long, et il aime autant le Heavy-Metal que certains groupes de Rock Progressif à tendance Hard : Golden Earring, Nektar, Beckett, UFO, Budgie…. Iron Maiden est d'abord une formation balbutiante aux musiciens allant et venant. L'image est un peu Shock-Rock à la Alice Cooper ou Kiss, un peu progressive. On ne sait pas trop où cela va visuellement parlant. Mais Steve Harris a déjà composé quelques futurs morceaux mythiques du groupe. Pourtant, son orchestre ne fonctionne pas comme il faut. Il s'adjoint en 1976 un premier guitariste stable, aussi virtuose que son visage est sympathique et bienveillant : Dave Murray.

Les années qui suivent vont voir les galères se succéder. Les clubs et les pubs ne veulent que du Punk. Les groupes de Blues-Rock et de Heavy-Rock peinent à trouver ne serait-ce que quelques engagements. Murray partage son temps entre Iron Maiden et Urchin, un autre groupe de Hard-Rock londonien dont le leader est un certain Adrian Smith. Harris commence à ne plus supporter de se voir refuser la politesse par des groupes médiocres techniquement et musicalement, alors que le sien a déjà un répertoire original, et de l'énergie à revendre. Il déprime peu à peu, au point de se demander si tout cela vaut bien la peine. Pourtant, il s'accroche, et Iron Maiden devient le groupe de passage pour de nombreux musiciens qui feront les beaux jours du renouveau du Heavy-Metal anglais à venir. Tous ne s'éternisent pas, car Harris n'est pas du genre commode. Il sait ce qu'il veut, et personne ne lui impose rien. Il a sa musique en tête, et ne cherche pas d'autres compositeurs. Il cherche des interprètes capables de retranscrire ses morceaux comme il l'entend. Dave Murray a déjà cet honneur, mais il manque encore un chanteur, un batteur et un second guitariste, car Harris veut des duels de guitares en harmonie comme dans Wishbone Ash et Thin Lizzy.

Sa musique se teinte peu à peu de sonorités Punk. Harris aime le Rock de Detroit : les Stooges, MC5… Mais il côtoie aussi les Damned, de sympathiques Punks avec qui Iron Maiden partage certaines affiches. Enfin, il ne reste pas insensible au son plutôt métallique de l'album des Sex Pistols, Never Mind The Bollocks. Les rythmiques s'accélèrent, les riffs deviennent teigneux malgré des structures de morceaux plutôt complexes. Peu à peu, il apparaît qu'un chanteur comme Robert Plant ou Ian Gillan ne convient pas vraiment. Il n'est pas question de glamour, mais bien d'énergie pure, de jouer un Heavy-Metal puissant, cent pour cent adrénaline.

En 1977, il finit par trouver son chanteur : Paul DiAnno. Le poil court, le caractère teigneux, le jeune homme chante avec un timbre arrogant et agressif, mais qui sait aussi monter dans les aigus et se montrer sensible quand il le faut. La formation se stabilise avec Tony Parsons à la seconde guitare et Doug Sampson à la batterie. Le mouvement Punk a fait long feu, et une nouvelle vague de groupes de Heavy-Metal commence à faire du bruit dans les clubs : la New Wave Of British Heavy-Metal. Les premiers groupes signent sur des labels dès 1979 : Samson, Tygers Of Pan-Tang, Saxon…. Iron Maiden, en pionnier du genre, est désormais courtisé par les maisons de disques. Pourtant, Harris et le manager du groupe, Rod Smallwood, refusent les offres tant qu'elles ne répondront pas à leurs exigences. Leur premier maxi est auto-produit : The Soundhouse Tapes est publié en 1979, et se vend par milliers d'exemplaires à la sortie des concerts. Iron Maiden a ratissé le pays, et tient une solide base de fans fidèles. Pour se différencier, le groupe a créé des effets visuels, dont un ancêtre de leur mascotte, Eddie The Head. C'est une sorte de momie qui crache de la fumée au-dessus de la batterie. Le groupe achète du matériel, un camion, et veut être le plus professionnel possible.

La major EMI offre à Iron Maiden deux morceaux sur la compilation Metal For Muthas en 1979, première du genre consacrée à ce nouveau Heavy-Metal. Pourtant, Iron Maiden hésite encore à signer sur EMI, car leurs conditions sont celles des plus grands groupes. Comme Led Zeppelin ou Queen, Iron Maiden veut une totale liberté artistique, et être propriétaire de ses bandes masters, sans parler d'un joli pourcentage sur les ventes. EMI tousse, mais finit par lâcher. Le groupe signe donc. Les premières sessions en studio ont lieu en décembre 1979 avec un fantastique batteur : Clive Burr, et le non moins brillant Dennis Stratton à la guitare. Mais l'enthousiasme est vite refroidi par l'ingénieur du son embauché pour l'enregistrement : Will Malone. L'homme a bonne réputation dans le milieu musical, mais pas du tout dans le domaine du Heavy-Metal. Il a enregistré des disques solo de Pop baroque, a travaillé avec les Smoke dans les années 60… Il est connu pour son talent d'arrangeur Pop : cuivres, orchestre à cordes…. Mais n'a absolument aucun atome crochu pour le Heavy-Metal, qui plus est aussi brutal que celui d'Iron Maiden. Et l'ambiance est d'autant plus tendue que Steve Harris sait ce qu'il veut, mais ne connaît rien au monde du studio. Malone passe son temps à lire le journal les pieds sur la console de mixage, se contentant de lancer les bandes, et affichant ostensiblement son mépris pour ces jeunes gens chevelus qu'il méprise.

Le résultat révulse encore Steve Harris, qui n'aura de cesse de tenter d'arranger comme il le peut le son des bandes originelles autant qu'il le peut avec la technologie moderne. Mais rien n'y fait, le son du premier album, paru en avril 1980, est nasillard. Il manque de puissance, de celle dont rêvait tant Harris. Dès le disque suivant, le bassiste trouvera l'homme providentiel en la personne de Martin Birch, l'ingénieur du son de Deep Purple et de Black Sabbath. Mais malgré un son superbe dès le second disque, la production minable de Malone sur ce premier album est comme une ineffaçable cicatrice. Pourtant, cela n'empêchera pas l'album d'atteindre la quatrième place des classements d'albums en Grande-Bretagne, puis de briller dans toute l'Europe. La pochette du disque fait sensation, avec son mort-vivant, Eddie, rôdant dans les rues à la nuit tombée. L'auteur, Derek Riggs, deviendra le dessinateur d'absolument tout concernant Iron Maiden jusqu'en 1994. Iron Maiden assure la première partie de Kiss sur leur tournée européenne « Unmasked », puis ils repartent en tête d'affiche. Ils triompheront au Festival de Reading 1980 durant l'été. Puis Stratton sera remplacé par le pote de Murray, le guitariste de Urchin : Adrian Smith. Les deux amis vont former un des meilleurs duos de guitaristes de l'Histoire du Rock, apportant beaucoup dès le second disque : Killers.

Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que le maître, c'est Steve Harris. Sur les deux premiers albums, il est l'exclusif compositeur de tous les morceaux des deux premiers albums, laissant de menus espaces à ses musiciens. DiAnno apportent quelques textes, Murray compose la musique de «Charlotte The Harlot » sur ce premier album. A partir de The Number Of The Beast, il faut tout composer, et il aura besoin de l'érudition littéraire de Bruce Dickinson et de la science du riff de Murray et Smith. Et si finalement, la brutalité musicale initiale n'était finalement pas celle de Steve Harris lui-même ? Et si ce garçon au regard sympathique et timide n'était-il pas consumé par une colère intérieure dont Paul DiAnno fut le brillant porte-voix ? Il est évident que l'éviction du chanteur pour cause d'excès de drogues et d'alcool ne fut pas simple. Il fut l'homme providentiel, celui qui participa à la consécration d'Iron Maiden. Harris fit tout ce qu'il peut pour le sauver du naufrage, à la limite du sacrifice de son groupe, avant de capituler devant le programme de tournée prévu et des perspectives merveilleuses qui s'offraient : 120 concerts en 1980, 180 en 1981, 220 en 1982. C'était DiAnno ou Iron Maiden. Le chanteur au poil court s'échoua tristement. Sa carrière solo connut quelques jolis sursauts, mais aussi de tristes naufrages. Il devint notamment le premier tribute de son ancien groupe, musicien drogué, délinquant, en totale perdition.

C'est sans doute déjà un peu de cela qui transpire sur ce premier disque d'Iron Maiden. Steve Harris semble avoir sauvé un temps DiAnno de la rue en en faisant la figure de proue de son groupe. Campé fermement sur ses deux jambes, les dents serrées, les yeux fermés, il ne bouge que pour accompagner les parties instrumentales du groupe. Il frappe alors frénétiquement le micro sur sa cuisse, torse nu sous son perfecto, secouant la tête en rythme avec ses guitaristes, comme possédé par la musique dont il est la voix. Si Malone a produit ce premier album éponyme en roue libre, il lui a, avec le temps, offert un son aride et brutal plus proche du Punk que du Heavy-Metal, ce qui ne va pas manquer d'inspirer les pionniers du Thrash-Metal. On peut faire du Heavy-Metal et être Punk, voilà la leçon. Et c'est un producteur ringard de Pop orchestrale des années soixante qui en sera à l'origine, grâce à son authentique mauvaise volonté.

Les rééditions dès 1998 permettent d'apprécier au mieux ce premier album : les basses ont refait surface, et malgré un son sec, la basse de Steve Harris claque et vrombit comme un bombardier. Clive Burr joue avec virtuosité et nervosité. Le son des guitares est gras et abrasif, la voix de DiAnno est splendide, seul musicien mis en valeur. Est-ce que Malone lui a reconnu un quelconque talent ? Le mystère reste entier. Pourtant, dès « Prowler », on plonge dans les bas-fonds des grandes villes industrielles. Le rôdeur hante les rues, frôle les murs de briques moites de pluie. Le tempo est rapide, tendu, violent. Les riffs des guitares coupent comme des lames, les chorus gorgés de wah-wah sonnent comme des sirènes de police dans la nuit. Le casque sur le nez dans le Kingsway Studio aux murs couverts de panneaux de liège décrépis et de boîtes d'oeufs, Murray décoche des chorus supersoniques doublés par ceux, plus Blues de Stratton.

« Sanctuary » est sans aucun doute le morceau le plus Punk de Iron Maiden. Un riff simple, écrasant, une rythmique pied au plancher, il fut l'un des morceaux phares sur la compilation Metal For Muthas, au point que que l'on considéra qu'effectivement, cette nouvelle vague avait régénéré le Heavy-Metal en incorporant le Punk. Iron Maiden ouvrit la voie à des groupes bien plus agressifs comme Raven, Holocaust, Savage et Venom, que l'on peut qualifier très précisément de Proto-Thrash et de Proto-Black. Iron Maiden, avec ce premier album rugueux et bancal, ouvrait mine de rien la voie à bien des formations en germe.

« Remember Tomorrow » est le prototype de la ballade Proto-Thrash. On retrouve une jolie mélodie en arpège laidback au début, une voix sensible et sensuelle, mélancolique, avant que le tempo ne s'emporte, de manière déraisonnée. Le Hard-Rock avait déjà offert quelques belles ballades viriles, à commencer par la magnifique « Stairway To Heaven » de Led Zeppelin. La douleur du Blues se mêlait alors à la mélancolie du Folk. Puis, UFO offrit quelques merveilles dont le superbe « Love To Love ». Puis ce fut le tour de Scorpions, et des hard-rockeurs mélodiques américains : Blue Oyster Cult, Aerosmith, Journey, Foreigner…. Tout cela n'avait rien à voir avec la vraie virilité du Hard-Rock, celle du cuir et des clous, bien que le symbole du genre, Judas Priest, fut conduit par un chanteur aussi prodigieux que totalement homosexuel : Rob Halford. Iron Maiden réussit à piocher l'agressivité de Judas Priest, la délicatesse du Hard-Blues de Free et Led Zeppelin et de la mélodie de UFO, avant de l'imprégner d'incandescence urbaine. « Remember Tomorrow » est une merveille absolue qui disparaîtra du répertoire d'Iron Maiden avec le départ de DiAnno, Dickinson peinant à en retranscrire toute la subtilité malgré tout son talent vocal.

« Running Free » est assurément un étendard d'Iron Maiden en ces années pubères. Rugueux Heavy-Metal martial, c'est un cri de guerre, Punk absolu. Il est question de courir libre, de picoler, de défoncer les soirées Disco et de finir au poste. Les guitares virtuoses sont au second plan, le vrai leader est le chanteur.

« Phantom Of The Opera » est le premier morceau réellement épique d'Iron Maiden. Inspiré du roman de Gaston Leroux, il est une longue pièce de plus de sept minutes qui installe différents climats. Steve Harris a été profondément abreuvé de romans policiers et fantastiques dits de seconde zone, livres de gare sans intérêt. Pourtant, Iron Maiden est un des groupes de Heavy-Metal dont les textes sont les plus brillants et intellectuels. DiAnno y apportera sa culture de la rue, les meurtriers légendaires du 19ème siècle et du début du 20ème, mais aussi ses connaissances en matière de conflits mondiaux. Dickinson injectera plus tard sa passion pour William Blake, l'Egypte Ancienne et l'histoire des Religions.

« Transylvania » est un instrumental vif inspiré du mythe de Dracula. « Strange World » est une ballade Blues manquant parfois de relief. « Charlotte The Harlot » s'inspire d'une prostituée, Heavy-Punk-Metal aussi brutal qu'intelligent. Car il n'est pas question de plaisir facile, mais du questionnement de la situation de cette femme dans la société : pourquoi en est-elle là ? Voudrait-elle s'en sortir ? Il y a beaucoup de tendresse dans ce morceau pour cette jeune femme perdue, loin des schémas machistes du Rock. D'ailleurs, Iron Maiden n'hésitera pas à en donner une suite sur « 22 Acacia Avenue » sur l'album The Number Of The Beast.

Le disque se clôt par un autre classique : « Iron Maiden ». On retrouve l'histoire du nom du groupe : la jeune fille de fer est un instrument de torture moyen-âgeux, un sarcophage au visage plus ou moins angélique dans lequel se trouve des piques en acier, et que l'on referme sur la victime lentement…. Paul DiAnno déclame un texte morbide : « Je veux voir ton sang couler ». Ce sont les prémices des textes morbides du Metal à venir. Mais il est ici question de Moyen-Age, Steve Harris ayant eu l'idée en visitant le musée de la Tour de Londres, dans lequel ils poseront pour une session photo promotionnelle en 1980.

Iron Maiden apprend la nouvelle de son succès commercial sur la route, en Italie. Ils sympathiseront avec le groupe français Trust, qu'ils prendront en première partie en 1980. Ils ouvrent la voie à plusieurs formations anglaises Heavy-Metal : Def Leppard et Saxon. D'autres vont échouer, mal entourées, mal managées : Savage, Diamond Head, Tygers Of Pan-Tang, Angel Witch, Trespass….Ils ont brillé, ils ont survécu, mais leur âme originelle est partie avec Paul DiAnno, incorrigible garnement à la voix d'or.

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