jeudi 12 avril 2018

THE WHO 1973


"Quadrophenia, c'est ce mélange de nostalgie, de mélancolie, et de philosophie sur la vie."



THE WHO : Quadrophenia 1973

J'avais quatorze ans, et je faisais une obsession sur les Who. Nous étions en 1993, et le jeune adolescent que j'étais était parfaitement hors des sentiers battus musicalement parlant. Je venais de prendre en pleine figure la quintessence du Rock anglais dans ce qu'il avait de plus sauvage, de plus énergique et de plus subtil. Quadrophenia fut un achat plus réfléchi, car le disque avait la réputation d'être un album complexe, avec beaucoup d'arrangements, ce qui ne convenait guère à mon âme de pur amateur de guitare. Je tolérais au mieux les claviers de « Won't Get Fooled Again », mais pour moi, du bon Rock ne devait pas s'encombrer de ces synthétiseurs. Et puis Quadrophenia, c'était un disque sur la nostalgie de Pete Townshend, sur sa jeunesse, et cela je m'en foutais, puisque j'avais quatorze ans. Ce double album vint donc compléter ma collection, mais je ne l'écoutai que rarement : trop riche, trop complexe, empreint de quelque chose d'indéfinissable qui ne me plaisait pas, qui me faisait peur.

Vingt-cinq ans plus tard, la lumière est faite : Quadrophenia est un disque incroyablement sombre et mélancolique, d'une beauté amère que reflète les vagues de la Manche sur les plages de galets de Brighton. Dès l'âge de vingt-huit ans, Pete Townshend, guitariste et leader des Who, ressent la nostalgie de ses jeunes années. En 1973, les Who sont un groupe établi, superstar. Issu du Rythm'N'Blues anglais du début des années soixante, ils deviennent célèbres dès leurs premiers simples : « My Generation », « The Kids Are Alright »…. Ils font partie de la British Invasion, la vague des groupes anglais majeurs des années 60 : Rolling Stones, Beatles, Kinks, Move, Pretty Things…. Ils définissent les nouveaux canons du Rock, prenant la succession des pionniers américains de la fin des années 50 dont ils se sont tous nourris. Les Who aimait aussi la Soul, James Brown, la Motown. Ils étaient des Mods, un courant de jeunes gens aimant les fringues italiennes, les scooters et le speed. Les Mods et les Rockers, plus prolos, aimaient à se retrouver sur les plages de Brighton pour se coller des peignées, car c'était deux mondes, deux facettes de la société anglaise qui s'affrontaient. En fait, il ne s'agissait que de jeunes gens modestes, qui n'avaient tout simplement pas la même culture musicale. Tout cela finira par disparaître lorsque le Rock deviendra un mouvement de jeunesse unique.

Entre-temps, il y aura le psychédélisme, les hippies. Les Who loupent la marche. Certes, ils sortent de fantastiques morceaux comme « Pictures Of Lily », les premiers prémices de concept-album avec A Quick One en 1966 et Sell Out en 1967. Mais les fans de la première heure ne suivent pas, ni le grand public, qui ne comprend pas cette musique trop compliquée. On attend des Who des chansons puissantes, et de la casse. Ils se sont fait connaître en jouant fort, et en massacrant leur matériel à la fin de chaque concert. Les arrangements et les mélodies plus fines ne font pas de bons simples, et pendant deux années, les Who sont à la peine. Les disques se vendent mal, et le groupe est endetté jusqu'au cou à cause du matériel fracassé. Le groupe est au bord de la rupture. Le batteur Keith Moon et le bassiste John Entwistle commencent des tractations avec les guitaristes Jeff Beck et Jimmy Page pour former un super-groupe. C'est que les deux musiciens commencent à mal supporter les crises existentielles de Pete Townshend. Non seulement il voit les ventes de ses chansons fondre, mais en 1967, il prend de plein fouet, comme tout le monde à Londres, la tornade Jimi Hendrix. Clapton et Beck sont impressionnés, voire abasourdis par tant de brio instrumental, alors que dire de Townshend, modeste guitariste qui n'interpréta même pas les chorus sur ses premiers simples, le travail revenant à un musicien de studio expérimenté : Jimmy Page. Pete Townshend pense tout simplement abandonné, avant que son ami Eric Clapton ne lui donne quelques cours d'improvisation, et l'incite à jouer sur scène.

De toute façon, le salut des Who passe par la reconnaissance internationale, et il n'y a qu'une seule issue : percer aux Etats-Unis. La Grande-Bretagne et l'Europe sont trop étroites pour permettre aux Who de gagner suffisamment d'argent et éponger leurs dettes. Le quatuor va donc tourner sans discontinuer pendant presque trois ans, de 1967 à 1969. Ils seront sur la scène du festival de Monterey, et détruiront la totalité de leur matériel sur scène. Pour faire mieux, Jimi Hendrix se sentira obliger de mettre le feu à sa guitare. Les Who ne sont plus un groupe vendeur de disques, mais une attraction scénique demandée, qui finit par remplir les plus belles salles américaines.

A la fin de l'année 1968, Pete Townshend rejoint les Who en studio pour répéter un nouvel album, et la surprise est totale. Alors qu'il n'avait que vaguement effleuré l'idée du concept-album sur les deux disques précédents, il vient avec une histoire complète, celle de Tommy, jeune homme devenu sourd aveugle et muet après avoir vu sa mère tromper son père. Se dessine derrière cette histoire surréaliste la violence sur les enfants, les traumatismes, les fantasmes, le danger des sectes…. L'album est double, et s'appelle Tommy. Les années de route ont payé, et le disque est numéro un des deux côtés de l'Atlantique. Les Who sont le plus grand groupe de Rock du monde, et même les Rolling Stones refusent de faire tournée commune. C'est qu'en novembre 1968, les Stones organisent un spectacle Rock de Noël à leur gloire : le Rock'N'Roll Circus. Y sont invités Jethro Tull, Taj Mahal, Eric Clapton, John Lennon et les Who. Le groupe joue son mini-opéra Rock « A Quick One While He's Away » et explose littéralement les Rolling Stones, qui vont peiner à enchaîner derrière. Le show ne sera jamais diffusé, Mick Jagger ayant trouvé la prestation de son groupe médiocre par rapport aux Who.

En 1969, les Who fonde le concept d'Opera-Rock, et prennent d'assaut la scène de Woodstock. Ils vont se produire au Festival de l'Ile de Wight en 1969 et 1970, et publie l'un des tous meilleurs disques en concert de l'histoire du Rock : Live At Leeds. Avec Tommy, Pete Townshend a trouvé son moyen d'expression. Il n'a désormais plus de limites à sa créativité, mais perd la notion de raisonnable. Entre 1970 et 1971, il enregistre des concerts, des tonnes de démos, et veut publier un triple album nommé Lifehouse dans lequel, et avec l'aide du public, il veut répondre aux problèmes des jeunes dans le monde. Lorsque l'ingénieur Glyn Johns écoute les bandes, il fait la moue et en conclut : un triple album, non, mais un excellent album simple, oui. Le résultat sera le fantastique Who's Next en 1971. Mais Townshend est frustré, il n'est pas satisfait de ce disque qu'il voyait bien plus ambitieux. Cela n'empêche pas les Who de devenir un groupe planétaire, qui n'a que pour seul rival Led Zeppelin en termes de puissance scénique. Car les Who, c'est tout un spectacle : Roger Daltrey, le chanteur, faisant du lasso avec son micro, le jeu de batterie apocalyptique de Keith Moon, les riffs assassins de Pete Townshend, et ses sauts de cabri à travers la scène.

Pourtant, un point commence à tourmenter le guitariste : par rapport à la scène Rock, les Who, comme les Rolling Stones ou les Kinks, sont déjà des vieux. En 1973, le groupe a presque dix ans d'existence. Chacun a désormais sa maison, une épouse et des enfants. Ils sont riches, célèbres, et n'ont à priori plus aucun défi à relever. Pete Townshend sent que ce confort pollue le message de rébellion qu'il véhicule depuis toujours. Il n'est plus le gamin de Sheperds Bush, dans la banlieue de Londres, il est le guitariste et compositeur du plus grand groupe de Rock du monde, et a bien du mal à se faire à cette idée. Il se sent alors envahi par une immense nostalgie des années soixante, et veut évoquer cette époque. Il crée le personnage d'un jeune garçon de la classe ouvrière, Jimmy, et raconte sa vie de gamin évoluant dans le milieu Mod, les sales boulots, l'incompréhension des parents, les illusions des idoles, les bagarres avec les rockeurs sur les plages de Brighton.

Quadrophenia est un disque maritime, perpétuellement bercé par le chant des mouettes et le bruit des vagues. Pete Townshend prit soin d'enregistrer lui-même ces sons afin de les inclure dans ses morceaux. Chaque musicien des Who est reflété par un thème, que l'on retrouve résumés sur le morceau d'entrée « I Am The Sea ». Quadrophenia est disque sublime, sans doute ce que les Who ont enregistré de mieux. On retrouve la férocité Rock de Who's Next, accompagnée d'un sens particulièrement affûté de la composition. Finalement, c'est un disque moins électronique que son prédécesseur. Piano, synthétiseur et cuivres, interprétés par John Entwistle, sont bien présents, mais sont apportés avec finesse, et donnent de l'ampleur symphonique à la musique. Il s'agit là encore d'un Opera-Rock, mais chaque morceau fonctionne parfaitement indépendamment l'un de l'autre, contrairement à Tommy, dont les thèmes successifs ne formaient pas forcément des chansons indépendantes, certains n'étant que des liaisons entre les différents tableaux. Les Who ont assemblé une succession de superbes morceaux qui forment une histoire, avec quatre thèmes musicaux récurrents, souvent en pointillés, au détour d'un riff. Le travail d'enregistrement s'est étendu de mai 1972 à juin 1973, et l'ensemble a été présenté dans une superbe pochette avec un livret de photos comme des illustrations à l'histoire. L'ensemble est en noir et blanc, sombre, triste, moite, urbain, imprégné de mélancolie. Les Who n'hésitent pas à se mettre en scène en rock-stars millionnaires ayant trahi la cause Mod, reflet du profond malaise qui ulcère Pete Townshend.

J'ai en tout cas compris cet album, j'en savoure maintenant chaque note. Non pas que j'ai eu la vie de Pete Townshend, mais je comprend le sens de sa nostalgie. Car nous l'avons tous, quelque part, lorsque notre enfance ou notre jeunesse a été illuminée par de beaux moments de vie et de bonheur personnel. On se remémore à un moment donné ces instants, on fait le bilan de nos existences, on pèse notre bonheur actuel et celui passé, forcément plus beau, parce qu'embelli par le temps. J'ai connu très tôt cette nostalgie, lorsqu'à quatorze ans, à la faveur d'une mutation parentale, je laissai derrière moi tous mes amis et l'univers merveilleux de mon enfance. Et puis je connus d'autres joies, d'autres plaisirs. Les beaux souvenirs immaculés furent un peu écornés par quelques bémols appris bien plus tard. Ce que je sais pourtant, c'est qu'il faut savoir se retourner sur soi-même, ressortir de son passé les bons moments, tirer les leçons des mauvais, et surtout, regarder devant afin d'apprécier toute la route qu'il reste encore à parcourir.

Quadrophenia, c'est ce mélange de nostalgie, de mélancolie, et de philosophie sur la vie. Qu'il ne sert à rien d'essayer de vivre à travers un autre, une idole, un mentor, et que les plaisirs de la jeunesse sont éphémères. La vie est bien plus que cela, et il vaut mieux la vivre pour soi et par soi-même. C'est la quête de Jimmy, bercé par les activités de son groupe de copains Mods, suivant sans réfléchir le chef de la bande. L'autre revers de sa vie, ce sont les petits boulots, ses parents qui ne le comprennent pas, et les filles qui lui échappent, car il n'est qu'un suiveur, un larbin. Il finit par découvrir que son mentor n'est qu'un pauvre type, groom à l'entrée d'un grand hôtel, et qu'il est lui-même un garçon intéressant, il a sa personnalité, il est unique, et n'a pas à suivre aveuglément tel ou tel leader.

Encore une fois, Pete Townshend et les Who offre une belle analyse humaine, pleine de sensibilité. Les morceaux sont tous superbes, intenses, profonds : « The Real Me », « Cut My Hair », « The Punk And The Godfather », « 5:15 », « I've Had Enough », « Bell Boy », « Love Reign O'er Me »…. La pluie continue à tomber entre deux éclaircies, et les vagues continuent à rouler le long de la côte de Brighton.

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mercredi 4 avril 2018

CHICKEN SHACK 1969


"Chicken Shack a en fait une importance musicale historique bien plus importante qu'on ne peut le soupçonner. "



CHICKEN SHACK : OK Ken ? 1969
Incontestablement, le guitariste Stan Webb, originaire de Fulham, est de cette génération de gamins anglais traumatisés par le Rock'N'Roll américain qui débarque sur les ondes britanniques. Stan développe un intérêt plus particulier pour la musique noire américaine, le Rythm'N'Blues et le Blues. Il faut dire que ce dernier genre est en pleine effervescence à Londres. Les prémices du British Blues Boom se forment grâce à des musiciens pionniers comme Alexis Korner et Cyril Davies, qui jouent le Blues devant un public qui n'en a jamais entendu parlé. Le Blues est à l'origine une musique afro-américaine, qui n'a que peu dépassé les frontières américaines. Depuis le début des années soixante, quelques esthètes, également amateurs de Jazz, font tourner en Europe les grands maîtres du Blues noir : John Lee Hooker, Muddy Waters, Lightnin Hopkins, ou Howlin Wolf participent à des revues communes ou à des tournées individuelles.

Peu intéressé par sa scolarité, et bien davantage à la musique, Stan quitte l'école de Kidderminster dans les environs de Birmingham où ses parents ont déménagés quand il était gamin pour se lancer pleinement dans la musique. Il forme plusieurs orchestres de Rythm'N'Blues à destination des clubs : Blue Four, Shades Five, Sound Five et Sounds Of Blue. Nous sommes dans les années 1964 et 1965. Stan s'est constitué une petite équipe de musiciens autour de lui : le chanteur David Yeats, le bassiste Andy Silvester, le batteur Rob Elcock et une pianiste, Christine Perfect. Ils sont également accompagnés d'un saxophoniste : Chris Wood, qui rejoindra deux ans plus tard Traffic. Le groupe reprend du Chuck Berry, du Bo Diddley, ou du Mose Allison. Perfect a fait la connaissance de Sylvester et Stan à l'école des Beaux-Arts de Birmingham, sorte d'écoles-voies de garage où les jeunes gens peu passionnés par les études atterrissent. Beaucoup de futurs grands noms du Rock feront les Beaux-Arts à Londres ou ailleurs : Pete Townshend des Who, Mick Jagger des Rolling Stones…. Le cursus peu intensif permet à tous ces apprentis musiciens de se faire la main dans les clubs. Christine Perfect fut d'abord pressentie pour être bassiste, mais finalement, elle se mettra derrière le piano, Sylvester se chargeant de la potence à quatre cordes.

Sounds Of Blue décroche un engagement régulier, se produisant tous les dimanches. Les musiciens repartent avec trois livres chacun. Ils jouent presque un an ensemble. Stan apprécie cette période, mais Christine Perfect beaucoup moins. Elle trouve Sounds Of Blue limité, et une fois son diplôme de sculpture en poche, elle part dans le Sud de Londres où elle serait étalagiste.
Stan Webb, Andy Silvester, et le batteur Alan Morley décident de faire de la musique sérieusement. Ils se produisent dès le début de l'année 1967 au Star-Club de Hambourg, le célèbre club qui a vu les Beatles se forger leur musique. Le nom de Chicken Shack a plusieurs explications. Selon Webb, il proviendrait d'une chanson de Lightnin Hopkins : « Meet Me At The Chicken Shack », reprise notamment par Jimmy Smith. Une autre anecdote veut que leur nom provienne du morceau de Champion Jack Dupree qu'ils accompagnèrent : « Back At The Chicken Shack ». C'était le nom d'un restaurant. La légende, elle, fut colportée par le producteur Mike Vernon qui les découvrit en 1967. Le groupe, redevenu quatuor avec le retour de Christine Perfect, répétait dans un poulailler situé sur la ferme des parents d'Andy Silvester à Stourbridge, dans le Worcestershire, la campagne autour de Birmingham.

Pour l'heure, Stan Webb, Andy Silvester, et Andy Morley jouent au Star-Club et se font une réputation des plus flatteuses, grâce à des prestations particulièrement puissantes, notamment en termes de volume sonore. Le groupe joue sur des rampes d'amplificateurs Marshall situées derrière eux, une première pour un groupe à l'époque. Ils jouent du Rythm'N'Blues, du Muddy Waters, du Howlin'Wolf. Webb se fait la main, joue soir après soir, affinant son jeu de scène.

Lorsqu'ils reviennent en Grande-Bretagne, Sylvester et Webb croisent Christine Perfect. Ils cherchent un pianiste, et la jeune femme n'en peut plus de sa vie terne de petite employée de magasin. Elle veut faire de la musique sa vie. D'abord mal à l'aise au milieu de ces trois bonhommes, elle finira par trouver sa place, notamment en prenant le chant sur certains morceaux et en composant. Cette dernière a pris le chant afin de permettre à Webb de reprendre son souffle pendant les sets. Le guitariste s'occupe de sa formation musicale, et afin qu'elle saisisse ce qu'il attend d'elle, il lui prête une série d'albums de Freddie King. Le guitariste veut qu'elle s'imprègne du jeu du pianiste de King. Stan Webb en est un immense admirateur, et Chicken Shack accompagnera par ailleurs Freddie King lors de sa venue en Grande-Bretagne.

En avril 1967, Chicken Shack se compose alors de Perfect, Webb, Sylvester et Morley. La réputation du groupe est tellement flatteuse qu'un fan écrit au producteur Mike Vernon, qui vient de monter son label de Blues en 1967 : Blue Horizon. Rapidement, Vernon signe plusieurs groupes anglais ainsi que des musiciens noirs américains qu'il apprécie. Il se déplace peu hors de Londres, mais à la vue de ce courrier enflammé, il fait le déplacement au local de répétition de Chicken Shack à Stourbridge. Il les trouve aussitôt formidable, considérant qu'il s'agit du meilleur groupe jouant du Blues de Chicago depuis les Rolling Stones.
Mike Vernon devient le manager du groupe, et les signe sur son label, peu de temps avant le nouveau groupe de Peter Green, ancien guitariste de John Mayall And The Bluesbreakers : Fleetwood Mac. Rapidement, Alan Morley ne fait pas vraiment l'affaire à la batterie, et il est d'abord remplacé par Alvin Sykes, un américain, ancien batteur de BB King, également chanteur. Malheureusement, son visa n'est pas reconduit et il doit repartir. Finalement, c'est un certain Dave Bidwell qui est recruté. Il ne fait pas l'unanimité dans le groupe au départ, car Bidwell est en cure de désintoxication pour sevrage à la drogue. Mais au fur et à mesure, son traitement fonctionne, et Bidwell se révèle comme un batteur de Blues exceptionnel.

Chicken Shack retourne à Hambourg pour se produire cinq fois par soirée pendant un mois. La réputation scénique du groupe est exceptionnelle, grâce à la présence scénique de Stan Webb. Outre le volume sonore particulièrement impressionnant de sa guitare, il aime à déambuler dans la salle, s'asseyant sur les genoux d'une spectatrice ou buvant un verre tout en jouant un solo. Il dispose d'un câble de soixante mètre qu'un roadie déroule et enroule, suivant le musicien partout dans la salle.

En août 1967, Chicken Shack revient en Grande-Bretagne et se produit au Jazz & Blues Festival de Windsor. Il y font une prestation remarquée qui permet à Vernon de leur décrocher un contrat de management avec le tourneur Harry Simmonds, qui n'est autre que le frère de Kim Simmonds, guitariste de Savoy Brown. A ce même festival, Christine Perfect fait la connaissance du bassiste John McVie, qui deviendra son mari deux ans plus tard. Pour l'heure, McVie n'est pas encore le bassiste de Fleetwood Mac, qui fait une de ses premières apparitions sur scène au festival de Windsor. Outre Green, Fleetwood Mac est alors composé de Mick Fleetwood à la batterie, de Jeremy Spencer à la guitare, et de Bob Brunning à la basse.

Chicken Shack a en fait une importance musicale historique bien plus importante qu'on ne peut le soupçonner. Le quatuor apparaît sur le secteur de Birmingham, ville dont la scène musicale va être capitale dans l'essor du Heavy-Metal. La ville est un véritable vivier d'où sortiront des musiciens essentiels : Black Sabbath, Judas Priest, mais aussi Trapeze avec le bassiste-chanteur Glenn Hughes. Il faut également évoquer deux musiciens discrets jouant alors dans un modeste petit orchestre de Blues, le Band Of Joy : le chanteur Robert Plant et le batteur John Bonham. Ils seront la composante « Made In Birmingham » au sein de Led Zeppelin. Tout le monde se connaît, et la scène musicale de la ville est une grande famille.

Chicken Shack va être une des premières formations bruyantes de la ville à émerger, et sa musique va faire date. Si Eric Clapton est véritablement celui qui a crée le Blues électrique qui préfigure le futur Heavy-Metal sur l'album John Mayall And The Blues Breakers With Eric Clapton en 1966, c'est Chicken Shack et son Blues gonflé aux amplificateurs Marshall qui influence la scène de Birmingham.
Le son puissant de Clapton venait de l'utilisation d'un amplificateur Marshall JTM 45 que le musicien décida d'utiliser en direct dans le studio plutôt que de brancher sa Les Paul Gibson directement dans la table de mixage. Mike Vernon, producteur chez Decca depuis 1963, et chargé des séances finira par accepter cette nouvelle approche suite à l'insistance de Clapton. John Mayall surnommait alors le puissant amplificateur de Clapton le « Blues Breaker », le broyeur de Blues. Cette expression deviendra le nom du groupe de Mayall pour les années à venir. Quant à l'idée de jouer en direct dans le studio, elle sera reprise par tous les groupes de Hard-Rock et de Heavy-Metal.

Stan Webb et Chicken Shack sont passés au niveau supérieur en s'équipant de stacks Marshall, des rampes d'amplificateurs complètes, bien plus puissantes que le simple amplificateur d'Eric Clapton. Cette puissance, couplée au jeu de Webb inspiré de Freddy King et Buddy Guy, font de l'approche du Blues de Chicken Shack une musique agressive et incandescente à l'influence majeure pour les jeunes musiciens de Birmingham qui assistent aux concerts.
John Bonham et Stan Webb resteront de très bons amis, et feront les quatre cent coups, fortement imbibés de divers alcools en très grande quantité. Tous n'oublieront pas l'apport musical décisif de Chicken Shack pour la suite de la musique anglaise. Earth, petit quartet de Blues local, deviendra Black Sabbath, Bonham et Plant rejoindront Led Zeppelin non sans quelques idées en poche, et après un album plutôt Soul, Trapeze optera pour le format trio et le Hard-Blues.

Autre aspect méconnu, ce Blues joué à fort volume va donner des idées à l'une des formations les plus populaires du pays : Status Quo. D'abord psychédélique, le groupe de Francis Rossi et Rick Parfitt va s'orienter vers le Blues-Rock à partir de son troisième album : Ma Kelly's Greasy Spoon en 1970. La formation conserve encore quelques éléments psychédéliques dans sa musique, mais Status Quo mute vers un Blues électrique et dynamique. Dog Of Two Head poursuit sur cette trajectoire en 1971.

En 1970, Status Quo écoute énormément Chicken Shack, qu'ils vont fusionner avec le Rock'N'Roll de Little Richard. Le groupe a eu l'occasion d'accompagner Chicken Shack sur la route alors que Christine Perfect était encore là, et tous les soirs ils assistent à leurs sets. Francis Rossi ce souvient : « On se mettait sur le côté de la scène et Chicken Shack démarrait : « 2...3...4...dunk du dunk du dunk du dunk ». Et une heure et demi plus tard, ils continuaient sur ce même gimmick. Et là on s'est dit : « Mais c'est génial ! Pourquoi on ferait pas ça ? » »
Ce tempo, c'est le Boogie, celui qui va faire la charpente de la musique de Status Quo durant les dix prochaines années. Le Boogie, essence musicale posée par John Lee Hooker et perfectionnée par Chicken Shack et Stan Webb, va devenir la base de la musique vigoureuse en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis : Status Quo, AC/DC, Cactus, Humble Pie….

Le premier album de Chicken Shack, Forty Blue Fingers Freshly Packed And Ready To Serve, est publié en juin 1968. Excellent album de Blues anglais, il lui manque toutefois le relief, la vigueur qui fait la réputation du quatuor sur scène. Le tir est corrigé avec le second disque, OK Ken ?, publié en février 1969. Toujours serti dans une pochette farfelue à l'humour typiquement anglais, spécialité du label Blue Horizon, on découvre un Chicken Shack plus lourd, plus Boogie. La section rythmique est d'abord bien mise en avant. La batterie de Dave Bidwell est puissante, la basse de Andy Sylvester épaisse et entêtante. Le piano de Christine Perfect est grave et lourd, et la guitare de Stan Webb est grasse et sauvage. Quelques cuivres viennent s'ajouter à cette formidable mixture, petite touche Soul empruntée à Freddie King.

On la retrouve d'ailleurs dès le morceau d'ouverture « Baby's Got Me Crying », puis sur le Boogie « The Right Way Is My Way ». le chant de Stan Webb est mieux maîtrisé. Sur le premier album, Webb avait la fâcheuse tendance à vouloir imiter les chanteurs noirs américains, y compris dans les montées en gammes. Mais son timbre coassant et son manque de maîtrise vocale provoquèrent quelques sorties de route auditives. L'homme chante ici de manière plus naturelle, et sa voix est enfin mise en valeur. Car il a du talent, Stan, et n'a pas besoin d'en faire des caisses pour briller. Il alterne bien évidemment les plages avec Christine Perfect, qui se charge du lourd et Boogie « Get Like You Used To Be ». Ce morceau est tout dévoué au talent de Christine Perfect, qui tient seule le morceau, piano et chant. Il n'y a ici pas de trace de guitare, mais juste quelques licks de saxophone.
Stan Webb revient dans le jeu avec le lourd et menaçant « Pony And Trap », superbe instrumental mettant en avant le talent d'improvisateur de Webb. Le morceau se déroule au rythme du pas du cheval. Christine Perfect offre un accompagnement de piano Blues inspiré d'Otis Spann de tout premier ordre.

« Tell Me » est un vrai et pur Boogie électrique dont Status Quo s'inspirera allégrement. La rythmique est appuyée, et Webb gratte un riff de guitare électrique obsédant. Il chante d'une manière forcée, empreinte d'humour. Ses chorus sont sauvages, et vont eux aussi influencer Francis Rossi du Quo, ce son de guitare râpeuse, tendu, dénué de pédales d'effet. La voix de Stan va aussi décomplexer de nombreux musiciens : il n'est pas nécessaire d'être un fantastique hurleur pour être un bon chanteur de Blues-Rock, il suffit d'avoir un timbre de voix bien maîtrisée, sans forcer. Webb déclenche la foudre à chaque solo, véritable festival permettant d'apprécier toute l'étendue de son talent de guitariste.
« A Woman Is The Blues », Blues-Rock au tempo entraînant, permet à Perfect et Webb d'alterner le chant. La guitariste se fend d'un solo subtil, délicat, tout en nuances presque Jazz. « I Wanna See My Baby » est un épais Blues mid-tempo cuivré faussement capté dans un club. La prise est toutefois directe. « Remington Ride » est un frétillant Boogie instrumental qui permet à Webb de disserter à la guitare, faisant état de son feeling impeccable et de sa dextérité.
« Fishing In Your River » est un beau Blues enluminé de cuivres, et chanté par Webb. Le guitariste apporte quelques ponctuations, et se concentre sur le chant, poussant une voix plaintive, pleine de douleur et de sensibilité. Son solo est une superbe envolée semi laidback, poisseuse, portée par les cuivres et le piano de Christine Perfect.

« Mean Old World » est un épais Boogie chanté par Christine. Il est surligné d'harmonica, celui de Walter « Shakey » Horton. La guitare y est très discrète. « Sweet Sixteen » est un superbe Blues de six minutes, parfaite synthèse du talent de Chicken Shack pour ce genre. Webb y est encore impérial à la guitare et au chant, il est magnifiquement accompagné par Perfect, Sylvester et Bidwell. Tout au long de cet album, on retrouve ce tempo caractéristique du Boogie, plus ou moins rapide, plus ou moins lourd. Mais l'assise rythmique sur cet album est impériale, et fait de ce disque bien plus qu'un simple ersatz britannique du Blues américain. On distingue déjà la puissance, la force du Rock anglais imprimée dans le Blues, et qui va donner naissance en janvier 1969 au premier album de Led Zeppelin. Chicken Shack se voulait dans une lignée Blues plus puriste, alors que le quatuor de Jimmy Page optera pour la variante irrévérencieuse portée par Jimi Hendrix et le Jeff Beck Group.

Malgré le cataclysme Led Zeppelin, plusieurs groupes issus du Blues anglais réussiront aux Etats-Unis, comme Savoy Brown ou Fleetwood Mac. Status Quo va pousser la logique du Boogie à son paroxysme pour briller dans toute l'Europe. Quant à Chicken Shack, il va se prendre les pieds dans le tapis. Christine Perfect s'en va après la parution de l'album, et alors que le simple « I'd Rather Go Blind » devient un tube en Europe. Remplacée par le pianiste Paul Raymond, le groupe ne sait pas trop dans quelle voie aller. Il va persévérer dans le Blues-Rock, mais ne va pas rééditer l'exploit de cet album, ni dans l'inspiration, ni dans la puissance sonore. Chicken Shack peine à sortir des albums à la hauteur de ses prestations scéniques, et perd du terrain durant les deux années décisifs pour le Rock que sont 1969 et 1970. C'est finalement, acculé, dos au mur, seul, que Webb sortira son grand œuvre, Imagination Lady, en 1972.

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