mercredi 27 avril 2016

SAVAGE 1983

"Mais ce qui rend aussi ce disque si exceptionnel, c’est la pureté et la densité de l’agression sonore."

SAVAGE : Loose’N’Lethal 1983



          Je n’ai jamais réussi à poser des mots sur ce disque à la hauteur de mon appréciation. Je suis incapable de dire fondamentalement pourquoi. Je me sens tétanisé, pris à la gorge. Pourtant, je devrais en avoir, des choses à raconter. D’abord, évoquer combien il m’éblouit lorsque je l’écoutai la première fois, et combien il rayonne encore plus de vingt ans après sa découverte. Mais parler justement de ce bijou d’électricité incandescente m’est irrémédiablement difficile. Sans doute aussi parce qu’il reste une sorte de mystère à mes yeux, étant toujours dans l’impossibilité de trouver à ce jour la véritable raison qui fit jaillir ce disque.


         L’histoire de Savage est d’un grand classicisme. Mansfield, petite bourgade du Nord de l’Angleterre, entre Sheffield et Nottingham. Chris Bradley est un jeune fan de Hard-Rock et de Heavy-Metal. La chose est assez rare dans la ville en 1977. Les gamins écoutent du Disco, de la variété, mais le Rock ne fait plus trop la une des radios anglaises. On parle bien de ce nouveau mouvement appelé Punk, mais il concerne surtout Londres. Quand on écoute du Rock dans les villes industrielles de Grande-Bretagne comme Sheffield, on reste ancré du côté du Hard-Rock. Bradley va donc se fournir en Thin Lizzy, UFO, Judas Priest et autre Black Sabbath dans la ville de l’acier. Il décide rapidement de fonder un groupe, et démarche un type plutôt doué qu’il a repéré pour tenir la guitare. A force d’insister, il finit par sympathiser avec le frère de ce dernier, un certain Andy Dawson, lui aussi guitariste. Les deux gamins entraînent avec eux un autre six-cordiste du nom de Wayne Renshaw, et le batteur Dave Lindley.




           Quelques démos sont mises en boîte, mais il faut attendre 1981 pour qu’enfin, le quartet nommé Savage grave officiellement ses premiers morceaux sur vinyle. Ce sont deux premières moutures de « Let It Loose » et « Dirty Money » qui font leur apparition sur une compilation de formations de Heavy-Metal locales : Scene Of The Crime, produit par un obscur label du nom de Suspect Records. Ce dernier est celui du manager d’un des groupes apparaissant sur le disque : Sparta. Savage n’aura aucun mal à faire la différence vis-à-vis de ses camarades de 33 tours de par leur niveau musical largement supérieur. Pour en faire partie, ils durent mettre la main à la poche, et y furent inclus à la dernière minute, enregistrant leurs morceaux avec le couteau entre les dents. Le disque est auto-financé par les groupes qui y apparaissent, bénéficiant en tout et pour tout de deux jours de studio. Chacun repart avec cent copies du 33 tours pour le vendre lui-même. Au moment du pressage, la maison de disques est persuadée que Chris Bradley et Andy Dawson sont frères, et leur donne donc le même nom, Bradley, sur la pochette. Cela obligera ainsi le guitariste à découper de petits papiers avec son vrai nom, et les coller sur le verso des albums avant de les vendre. Le début de la légende commence également avec ce disque : c’est grâce à lui que Lars Ulrich, futur batteur de Metallica, découvre Savage. Son groupe reprendra « Let It Loose » et « Dirty Money » pour une démo en 1982, et les deux morceaux apparaîtront à plusieurs reprises sur les set-lists du groupe de Thrash de San Francisco. Malheureusement, et contrairement à d’autres formations de la New Wave Of British Heavy-Metal dont Ulrich était friand, comme Diamond Head, Metallica n’enregistrera pas ces morceaux pour leurs disques de reprises Garage Inc., vendu à plus de cinq millions d’exemplaires en 1998. Savage n’aura donc pas le plaisir de bénéficier d’un chèque de royalties confortable, et ce alors que leur musique aura servi de matériau essentiel à celle de Metallica.


         Ces deux morceaux, d’une pureté électrique totale, vont en tout cas faire suffisamment de bruit pour attirer un autre label, plus conséquent au niveau national : Ebony. Ou plus précisément, Darryl Johnston, devenu manager de Savage, et responsable dudit label. Ce dernier est avec Neat Records l’autre grand pourvoyeur de Heavy-Metal du début des années 80 en Grande-Bretagne, ce que l’on appelle la New Wave Of British Heavy-Metal. Si quelques pointures ont été signés par des majors dès 1980 comme Iron Maiden, Saxon, ou encore Def Leppard, c’est bien par ces labels indépendants que le mouvement perdure les années suivantes. Il permet à Savage d’enregistrer un nouveau morceau, « Ain’t No Fit Place », pour une autre compilation des poulains du label, Metal Fatigue, en1982. Cette merveilleuse pièce de Heavy-Metal va tant faire d’étincelles qu’elle convainc Ebony de permettre au quartet de Mansfield d’enregistrer son premier vrai 45 tours, avec une version réenregistrée proprement de « Ain’t No Fit Place » et « The China Run » . Il a aussi sa petite histoire. L’enregistrement fut auto-financé une nouvelle fois en vue de publier le disque sur un hypothétique label auto-produit de Savage, projet qui fut annulé lorsque Johnston arriva providentiellement à ce moment précis, et leur permit donc de signer avec Ebony, sur lequel il parut finalement. Le disque fut enregistré durant un week-end de studio alcoolisé. Dave Lindley joua « Ain’t No Fit Place » sur un tempo légèrement différent à la version de la compilation de Metal Fatigue, qui est en fait ultérieure à celle de la session du 45 tours. Les retours de la presse spécialisée ne sont pas dithyrambiques, voir même peu enthousiastes, le groupe étant même comparé à un ersatz de Black Sabbath. Le doute reste entier quant à savoir si c’est la modification de tempo de Lindley qui en est la cause, ou l’écoute du simple à la mauvaise vitesse sur l’électrophone du journaliste.


         Affiché comme une double face A parce que Savage est tout simplement dans l’incapacité de choisir entre les deux morceaux, il se vend très convenablement à 1600 exemplaires grâce à la réputation des concerts du groupe, véritables blitzkriegs électriques d’une précision infernale. L’un d’eux va devenir mythique avec le temps, mais là encore, l’histoire et la réalité sont bien différentes. Savage se produisit en 1982 à l’Hammersmith Clarendon de Londres, en première partie d’une autre formation mythique : les danois de Mercyful Fate. La légende veut que nos héros furent à ce point excellents qu’ils épatèrent littéralement le chanteur de ces derniers, King Diamond. Bien évidemment, il en fut tout autre. Savage prêta son kit de batterie pour une session pour la radio anglaise, en échange de quoi, pour les remercier, Mercyful Fate les invita à jouer au Clarendon avec eux. Le manager des danois s’avança même pour leur proposer un deal : en échange du prêt de tout le matériel des anglais, ils accompagneraient le Fate sur toute la tournée anglaise, ce qui n’arriva bien évidemment pas. Il n’y eut au final que ce show en commun. Andy Dawson ne garda qu’un souvenir très mitigé des musiciens de Mercyful Fate, pas vraiment sympathiques hormis le guitariste Hank Shermann. Au final, ce concert n’eut qu’un seul avantage, néanmoins de taille : obtenir une critique très positive dans le magazine de Heavy-Metal Kerrang.


Malgré toutes ces péripéties, le contrat avec Ebony est une opportunité majeure, car le label a pour objectif de sortir le premier 33 tours de son histoire en signant Savage. Nous sommes alors en 1983, et les gars jouent et répètent ensemble depuis cinq ans. Est-ce là la clé de tout ? Le groupe ne sera pourtant pas satisfait du son de ce premier album. Ils désiraient celui d’un AC/DC avec Robert Mutt Lange ou de Van Halen avec Ted Templeman, une prise en direct avec des guitares rugissantes mais nettes dans le mix. Cela ne sera pas vraiment le cas. Loose’N’Lethal est un disque brutal, cru, saturé, violent. Si de nombreux excellents albums de la NWOBHM ont souffert d’une production artisanale, ce n’est assurément le cas pour Savage. Certes, s’ils avaient pu avoir le son dont ils rêvaient…. Mais ce qui rend aussi ce disque si exceptionnel, c’est la pureté et la densité de l’agression sonore. Outre le fait que les compositions soient parfaitement écrites, la musique reste tendue du début à la fin, sans aucun temps mort. La puissance est telle qu’il subsiste un grésillement qui fut la critique majeure de l’enregistrement, y compris de la part des musiciens eux-mêmes. Mais c’est bien cette qualité de prise en direct sans fioriture qui alimente l’urgence de la captation. Jeté sur bandes en quelques jours après des années de concerts et de répétitions assidus, les quatre musiciens, soudés, propulsent comme un seul homme les huit titres de ce disque. Et le niveau de violence sonore est monté d’un cran par rapport aux précédents enregistrements du groupe.


« Let It Loose » ouvre l’album dans un maelstrom de décibels et un tempo d’enfer. Certes, le Heavy-Metal n’est guère une nouveauté en cette année 1983 : Motorhead et Venom sont déjà passés par là. Pourtant, et en particulier par le son cru, cet hybride de vitesse et de Heavy-Metal revêche et sale va définir plus que clairement les contours de ce que sera le Thrash-Metal américain. Sans doute tellement clairement qu’il n’était pas trop nécessaire de le rappeler aux fans de Metallica. C’est avec un enchaînement imparable que résonne « Cry Wolf ». Tempo bravache, riff mordant, il assomme un peu plus l’auditeur, et l’écorche d’un solo lumineux et héroïque, parfait successeur de l’imposant morceau d’ouverture. « Berlin » fait référence on ne peut plus clair à la Guerre Froide et à la pesanteur du climat politique local, et appuie un riff lourd et noir, parfait descriptif de la violence qui sourde dans le pays. Il n’est en tout cas pas étonnant que quelques années plus tard surgira de cette terre le Thrash-Metal le plus agressif de la décennie.


« Dirty Money » est une relecture d’un ancien morceau déjà paru sur les multiples compilations auxquelles participa Savage, mais cette fois-ci avec le son sursaturé lié à cet album, ce qui lui donne un regain d’agressivité. Le second gros morceau est la dantesque pièce mid-tempo qu’est « Ain’t No Fit Place ». Il débute par un introït semi-acoustique hanté, d’où gronde lentement le larsen électrique. Puis le riff déchire l’air, et emporte l’auditeur dans un tourbillon de lyrisme désespéré, cher au meilleur Heavy-Metal. Il n’y a pas d’endroit où se mettre à l’abri, et c’est tellement vrai. Là encore, Andy Dawson brille par sa virtuosité à la guitare, offrant un solo gorgé de rage et de larmes, parfait prolongement émotionnel au riff central.


« On The Rocks » est une respiration tapageuse à base de good booze and bad wimmen, qui annonce les deux derniers temps forts de ce disque. Le premier est « China Run », cavalcade ahurissante menée à pleine vitesse comme un train fou. Dawson ne s’arrête plus de chorusser à l’envi, vrillant le cortex de l’auditeur pendant que Bradley hurle à la mort comme un loup. Il s’agit là du Heavy-Metal dans ce qu’il a de plus fulgurant, de plus trépidant. On retrouve l’excitation de « Whole Lotta Rosie » d’AC/DC, cette électricité totale, sans retenue, jusqu’à l’explosion. Le second et ultime temps fort est le massif « Red Hot », inspiré pour partie du Judas Priest de la fin des années 70. Son refrain martelé aux toms basses, les choeurs massifs, le riff teigneux, le solo barbelé, tout est là, luisant comme la lame d’une épée sous la lune.


Ainsi se clôt le disque original, complété depuis plusieurs années en cd par trois démos de 1980 et 1979 totalement impeccables. On retrouve le son du Savage initial, plus serré, plus rêche, moins extatique, mais déjà d’une cohésion totale. « No Cause To Kill », le massif « The Devil Take You », et le très Thin Lizzy-UFO « Back On The Road » (l’enregistrement le plus ancien), brillent tous de ces qualités intactes malgré un son brut mais tout à fait audible, vibrant de cette fougue pas encore domptée par le studio.

Savage se plaindra donc de la qualité de l’enregistrement de son premier disque, trop saturé, et préférera celui de son successeur, Hyperactive, aux mélodies plus accrocheuses. Pourtant, c’est bien cette électricité permanente qui en provoque toute l’excitation, au-delà des morceaux, joyaux de Heavy-Metal parfait. Le groupe pense alors enfin rejoindre la cour des grands, portés par des critiques dithyrambiques tant sur cet album que sur les concerts à venir. Savage croisera même Metallica au Festival Aardschock Festival de 1984 aux Pays-Bas. Les deux atteindront un premier firmament électrique avant de voir leurs destinées musicales respectives se séparer.

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2 commentaires:

Pascal Georges a dit…

Je ne connais strictement pas ce groupe, mais tu le présente d'une telle façon et avec tant de détails biographiques et contextuels que je tente la découverte d'immersion électrique.
J'ai grand besoin de jus en ce moment, ça tombe à pic.
Merci.

Budgie a dit…

Il ne faut pas avoir peur de ce disque, de son aridité. Je te sais amateur de musique fine et racée, tu en trouveras ici, sous un vernis brutal et sans concession. Cet album est doté de vrais hymnes d'hommes seuls, mais profondément inspirés.