dimanche 28 février 2016

ALVIN LEE 1981

Electric Buffalo est de retour après une absence plus longue que d'habitude. Vous allez me demander aussitôt : "Mais pourquoi ?". Eh bien le succès de mon livre n'est pas passé inaperçu, et Bernie (Sanders, nous sommes intimes) m'a demandé de lui rédiger ses textes de campagne pour les primaires démocrates avant le Super Tuesday. J'ai d'abord hésité, car Jean-Luc (Mélenchon, voyons !) m'avait demandé de l'aide auparavant, et mon patriotisme naturel doublé de ma profonde conviction de gauche m'avait convaincu de lui répondre favorablement et lui consacrer tout mon talent. Mais  non, non, ne soyez pas surpris, c'est la routine maintenant.
 Pardon ? Des conneries ? Oui, tout à fait, je me suis en fait gratté les couilles pendant dix jours. Bon, hum.. passons à la suite, voulez-vous :

"En 1981, plus personne n’attend plus rien du héros fatigué et bouffi à la Gibson demi-caisse rouge de Woodstock."


ALVIN LEE : RX5 1981

            On considéra souvent que le début des années 80 fut une période de renouveau dans la musique Rock. Et cela semblerait se confirmer par l’existence de plusieurs nouvelles vagues. La New Wave d’abord : Joy Division, Magazine, The Cure… furent les successeurs du Punk de 1977. Partant du retour au format de chansons de trois minutes, ils décidèrent d’y inclure une ambiance au bord de l’abysse industrielle soutenue par des guitares froides et des claviers synthétiques. Il y eut ensuite la New Wave Of British Heavy-Metal, porteuse du nouveau son métallique, plus coupant, plus rude, plus brutal. Les vieux reflux comme les nouveaux clapotis avaient des successeurs, et le Rock semblait se parer d’un souffle nouveau.
            Pourtant, tout cela était affaire de spécialistes, et le Rock mainstream, lui, sombrait dans des abîmes de conformisme. Bowie allait se mettre au Funk clinquant, les Stones aux gros riffs FM, et Dylan, à la soupe insipide pendant dix ans. Woodstock était bien loin, et nombre des acteurs de cette époque étaient morts, ou dans un état de délabrement inquiétant. Beaucoup avaient disparu dans des montagnes de coke ou dans les bas-fonds de l’héroïne. Et ne parlons pas de tous ceux qui épongèrent des citernes d’alcool. Led Zeppelin et Deep Purple n’étaient plus, Black Sabbath survivait après quelques mois d’agonie grâce à un nouveau chanteur prophétique. Jethro Tull avait plongé dans les sons synthétiques, ELP venait de disparaître. Les Rolling Stones venaient de sortir Emotional Rescue, Grateful Dead sortait son second double live acoustique en deux ans. Hendrix, Morrison, Joplin n’étaient plus de ce monde. Johnny Winter finissait sa seconde bouteille de vodka de la journée, Eric Clapton aussi. Keith Moon était mort dans son vomi, tout comme John Bonham de Led Zeppelin, et Bon Scott d’AC/DC.
            Ten Years After se sépara en 1975, après une ultime tournée américaine, une de plus. Le quatuor qui brilla au Festival de Woodstock avec « I’m Going Home » et les chorus fulgurants de son guitariste-chanteur, Alvin Lee, avait jeté l’éponge après six années interminables entre enregistrement de disque tous les huit mois et le reste sur la route. Ten Years After était devenu une caricature de lui-même, épuisé, fonctionnant par automatismes, ne jouant que pour satisfaire ses fans plutôt que d’étancher sa soif de jouer de la bonne musique sur scène. Ce qui fit leur essence même s’envola peu à peu dans l’animosité.
            Le premier à faire des infidélités fut Alvin Lee, osera-t-on dire bien sûr. Le héros du film Woodstock , le mitrailleur de notes électriques qui donna envie de jouer de la guitare électrique à 50 % de la planète, l’autre étant dévouée à Jimi Hendrix, se dit un jour qu’il pourrait bien s’en sortir tout seul. Il enregistra un premier disque Country-Blues avec Mylon Lefevre en 1973, avant de capter un enregistrement en direct avec son propre groupe sous le nom de In Flight en 1974. Ce dernier set est une merveille de Soul-Blues-Rock parfait, où notre homme se montre étonnamment discret, ne chorussant qu’avec beaucoup de retenue et de sobriété. Mais la maison de disque, Chrysalis, lui rappela rapidement que le vrai tiroir-caisse s’appelait Ten Years After, et un dernier album, Positive Vibrations, le mal nommé, apparut la même année. Le quatuor est alors au bord de la rupture totale, écartelé entre son leader devenu artiste solo crédible, et un groupe compétent mais dénué de talent individuel.
            C’est donc après une dernière tournée fort rentable que le groupe se sépara, et Alvin Lee reprit le chemin de sa carrière solo. La suite ne fut malheureusement pas aussi brillante que les débuts : Pump Iron en 1975 et Let It Rock en 1977 étaient estimables, mais pas géniaux. Lee enchaîna alors avec la formation d’un power-trio promis comme redoutable, ce qu’ils furent quelque part : Ten Years Later. Tom Compton, le batteur au kit double grosse-caisse et quinze fûts, et Mick Hawksworth, le bassiste à la double-manche nommée Igor, furent l’équipage de luxe de ce nouveau vaisseau.  Les deux avaient de belles moustaches, le front haut, et un curriculum-vitae certifié Heavy-Blues-Rock de premier choix. Lee ramena sa Gibson ES335 rouge couvertes d’autocollants, son bide et son double menton d’alcoolique de trentenaire blasé. Le résultat ne fut évidemment pas totalement à la hauteur des attentes, énormes, de la critique, mais il fut plutôt bon, finalement : deux albums de bonne facture, tranchant, puissants, pas aussi auto-complaisants qu’on voulut bien le croire, au point qu’ils méritent que l’on s’y penche sérieusement pour une écoute attentive. Cela permit en tout cas à Ten Years Later de tourner dans tous les grandes salles et festivals en Europe, et dans une moindre mesure aux Etats-Unis.
            Seulement voilà, Lee était frileux à jouer de nouveau morceaux, préférant interpréter des classiques certifiés prompts à satisfaire le public, du moins le croyait-il.  Ainsi, la set-list fut rapidement encombrée de versions à rallonge de « I’m Going Home » ou « Sweet Little Sixteen », voire même du « Hey Joe » version Jimi Hendrix via Tim Rose. Alors que Lee avait sous le coude tous les disques de Ten Years After, ses quatre disques solo, plus ceux de Ten Years Later, il fut incapable de sélectionner le moindre morceau un temps soit peu méconnu histoire de renouveler son répertoire scénique. Et il en fut ainsi jusqu’à la fin de sa carrière. Ten Years Later mourut de cette erreur stratégique.
            Lee repartit en 1980 avec Compton à la batterie, Mickey Feat des Streetwakers à la basse, et Steve Gould du très progressif Rare Bird à la guitare et au chant. Le premier essai, Free Fall, ne m’emballa guère, morne plaine de Rock-Blues un peu Hard, mélodique, mais surtout pas très inspiré, en roue libre. Mais pugnace comme je le suis, je décidai de jeter mes oreilles sur le second essai de cette nouvelle formation : RX5 de 1981. La pochette n’y fut pas pour rien : elle était l’œuvre de Derek Riggs, l’homme des pochettes d’Iron Maiden, le créateur d’Eddie. Cette année-là, il fit les seules infidélités au quintet de Heavy-Metal londonien jusqu’en 2000 : cette pochette pour Alvin Lee, et celle de Nightflight de Budgie. Comme pour tous ses travaux de l’époque, le résultat est superbe, inspiré, magique, quand bien même accepter de réaliser une pochette d’album pour Alvin Lee en 1981 reste une énigme.
            En 1981, plus personne n’attend plus rien du héros fatigué et bouffi à la Gibson demi-caisse rouge de Woodstock. Si l’homme conserva sa petite légende en Allemagne, et dans une moindre mesure en France, il n’est plus grand-chose en Grande-Bretagne et aux USA, si ce n’est un survivant plutôt sympathique de l’ère hippie, et une attraction scénique nostalgique prisée au même titre que Grateful Dead. Ses albums n’intéressent plus grand monde à partir du moment où il ne joue pas « I’m Going Home ». Ce morceau fut son tombeau créatif, et il s’enterra avec. Pourtant, RX5 est un sacré disque.
            Beaucoup de grands noms du Rock des années 70 cédèrent aux sirènes de la musique commerciale, diluant leur Rock dans du Disco, du Reggae ou de la Funky Music tiède : Queen, David Bowie, Rolling Stones, Kiss…. Le Rock mélodique dit FM fit des ravages, et sonna le glas de Genesis, Kansas ou Uriah Heep. Les succès de Foreigner, Journey, Heart et Boston virent le Rock s’orienter vers des mélodies calibrées pour accrocher les radios, sans pour autant trouver l’étincelle de chansons comme « Don’t Stop Believin » de Journey ou « Burning For You » de Blue Oyster Cult. Car c’était du Rock chromé, luisant sous le soleil de Californie, mais c’était surtout de sacrés bons morceaux, d’une efficacité redoutable. Peu d’anglais furent capables d’un tel brio, à part le Rainbow de Ritchie Blackmore.
            Alvin Lee louchait bien de ce côté-ci, mais sans vraiment y parvenir. Enfin, « il », c’est un bien grand mot. Disons que l’homme semblait bien peu concerné par ce qu’il se passait dans son groupe, et laissa Steve Gould prendre la direction des opérations. Ce dernier orienta donc le Alvin Lee Band vers ces horizons Hard-Rock mélodique, lui qui avait aussi connut le succès des charts avec Rare Bird et leur premier simple, « Sympathy » en 1969. Gould écrivit donc quelques bonnes chansons, six au total, et emporta finalement dans son sillage Alvin Lee, qui signa trois chansons. Ce dernier convint également notre fine équipe d’enregistrer leur version du « Nutbush City Limits » de Ike And Tina Turner.

 RX5 est un disque de dix chansons serrées, efficaces, sans superflu aucun. Il s’agit d’un Hard-Rock bluesy, teigneux, aux multiples accroches mélodiques, mais aussi aux nombreuses références musicales, Soul et Blues, en filigrane. Lee est responsable de cette dernière facette, maintenant son quartet dans ses racines indispensables. Il laisse Gould composer et chanter, mais toujours dans ces limites pré-définies, ce qui permet ainsi d’éviter tout naufrage putassier, ce que l’on aurait pu craindre d’une telle équipe, à priori à la dérive en 1981. Mais ce n’est pas le cas, bien au contraire.
« Hang On », qui démarre l’album, est d’un mordant surprenant. Ce n’est pas du Hard-Rock au sens où on le joue en 1981, à mille lieues en termes d’agressivité d’Iron Maiden ou de Motorhead. C’est une petite claque nerveuse derrière la tête, chanson vénéneuse, répandant sa mélodie contagieuse et son urgence en quelques secondes. Gould chante d’une voix chaude, aux accents Soul. Lee chorusse à tout-va, et enlumine couplets et refrains de son art sans en faire des tonnes. Compton ne roule plus des toms comme un frimeur, mais tient un beat nerveux et précis, accompagné d’un Mickey Feat entre Funk charbonneux et hargne Post-Punk. Le groupe semble jouer ensemble depuis dix ans, mais cela se compte plutôt en mois. « Lady Luck » suit la même trajectoire que son prédécesseur, et fait les comptes en trois minutes.

« Can’t Stop », première composition du patron, est empreinte d’une mélancolie douce-amère sur un tempo appuyé, presque tribal, incantatoire. Il semble obsédé par cet amour perdu. Gould fait les arpèges laid-back, Compton et Feat enfoncent le beat, et Lee s’envole en milles chorus nerveux et gorgés de larmes. Notre héros, qui se montra trop souvent bien trop bavard et frimeur, fait preuve d’un feeling époustouflant, pesant chaque note, chaque accélération sur le manche pour  n’en tirer que l’émotion la plus pure. Cette petite merveille méritait bien ses cinq minutes de durée.  Elle est suivie d’un nouveau brûlot Rock Hard addictif de Steve Gould : « Wrong Side Of The Law ». C’est que le bonhomme s’y connaît en bonnes chansons, le bougre. Tout est parfaitement en place : un riff mordant, un couplet tendu, un refrain à chanter très fort dans sa voiture ou sous la douche. Et puis un petit solo bien concis du héros de Woodstock, tout en picking Gallagherien. La reprise de « Nutbush City Limits » sent un peu la bière en fin de soirée, avec le père Lee qui gueule « Ok ! » d’une voix avinée en début de morceau. Quelques petites arrières cours de synthétiseur ruinent un brin la spontanéité du morceau, alors que nos gaillards avaient trouvé le bon tempo. Le résultat est sympathique, mais ne surpassera pas la version originale. En terme de Rock’N’Roll certifié, « Rock’N’Roll Picker » fait bien mieux, avec ce vrai feeling vintage, qui rappelle les meilleurs moments de Ten Years After. « Double Loser » refait d’ailleurs le même coup du Rock’N’Roll Boogie effréné, et ce n’est pas un hasard si ces deux morceaux sont signés de la plume d’Alvin Lee.

Les trois morceaux qui suivent sont par contre l’œuvre de Steve Gould. On retourne instantanément dans des territoires Rock plus contemporains, plus mélodiques aussi. « Fool No More » imprime une atmosphère lourde, noire et sombre. Mick Feat se montre particulièrement présent à la basse, comme sur un Funk retors. Il a cette sensation de déjà-entendu qui le rend sympathique, mais pas forcément exceptionnel. Il n’en va pas de même pour les deux titres suivants, plus dynamiques, plus Rock, avec des refrains d’une efficacité certifiée. « Dangerous World » est une sorte de ballade rapide, ce genre de chose que l’on écoute pour se donner du courage après un coup bas. Reprendre la route, coûte que coûte, et surtout ne pas se laisser emporter dans la spirale de la noirceur, malgré l’amertume dans la bouche. Lee cisèle ses petits chorus mordants, et rend la route plus belle.

« High Times » est le point culminant de cet album. L’atmosphère y est mélancolique, désabusé, constat triste. Contrairement à son prédécesseur, on ne reprend pas la route avec l’envie d’en découdre, mais avec les boules. Il y a bien ce rayon de soleil qu’est le refrain, mais il est toujours à la limite de l’appel à l’aide, jamais vraiment porteur d’espoir. Tout y est parfait, de l’introduction en chorus héroïque de Lee, qui n’est pas sans rappeler Thin Lizzy, puis ce couplet rampant, malsain, constat noir. Le refrain fait décoller le morceau, comme toujours dans les chansons de Gould, définitivement calibrées pour offrir des montagnes russes d’émotions. Le travail de guitare est magnifique de bout en bout, Alvin Lee se laissant aller à divaguer sur l’horizon, porté par un groupe parfait.
Ce superbe disque sonnera le glas de cette version du Band. Gould sera remplacé pour la tournée européenne par Mick Taylor, l’homme qui osa quitter les Rolling Stones, et Feat par Fuzzy Samuels, un ancien du groupe Manassas de Stephen Stills. La tournée mondiale s’achèvera à trois lorsque Taylor cédera finalement à la tentation de rejoindre les Stones pour quelques dates de leur tournée Still Life. Lee ne sortira pas de nouveau disque avant cinq ans, se lançant dans une reformation lucrative de Ten Years After, alternant avec quelques dates en solo, en particulier en Allemagne, où l’homme à la Gibson rouge reste une légende appréciée du public. Il laisse derrière lui ce disque de loser magnifique, alter-ego des deux premiers albums du Joe Perry Project, et n’en jouera plus la moindre note jusqu’à sa mort.

tous droits réservés

4 commentaires:

RanxZeVox a dit…

Je les ai beaucoup écouté ces dernières semaines, Ten Years After, ils étaient parfaits après l'intensive période Grand Funk Railroad que j'ai traversé (et dont je ne suis encore pas totalement sorti).
Ce Alvin Lee par contre, je l'ai souvent croisé, mais je n'ai jamais cédé à la tentation. Un peu la trouille de la pochette, je pense. De tomber sur un machin expérimentalo-technoïque comme ils ont été quelques-uns à tenter (Eyes of the zombie de Fogerty par exemple, que je serais curieux de réviser). Après lecture de ta chronique, me voila rassuré. Et je me lance de ce pas dans la découverte du disque.
A suivre.

Budgie a dit…

Le machin experimentalo-technoïque fut également une de mes craintes à la vue de cette pochette. Après tout, Neil Young sortait "Trans" quelques mois plus tard.... Mais en fait, je fus conquis par les chansons ramassées, efficaces, et très Blues-Rock. On est assez loin des improvisations intenses de Ten Years After, si ce n'est que la guitare est toujours bien là, mais plus concise. Une vraie bonne surprise, à l'époque où l'on attendait plus rien d'Alvin Lee.

Anonyme a dit…

fan de la première heure, j'étais tombé un peu par hasard sur ce disque d'alvin lee à sa sortie .Superbe pochette qui avait attiré mon attention,excellent contenu à condition d'accepter le principe qu'il s'agit autant, voire plus d'un album de steve gould que de notre guitar hero.J'aurais l'occasion quelques mois plus tard de voire alvin sur scéne, lors d'un festival en Bretagne.Accompagné de tom compton et du fabuleux fuzzy samuels.Show impeccable avec des titres expédiés a cent à l'heure comme l'intro de "one of these days".Seul regret l'absence de Mick Taylor.Heureusement ,quelques bootlegs de hauts niveaux comme "live à firenze ou à milan",témoignent de cette fantastique tournée.En power trio avec alan young qui remplacera ton compton et samuels a la basse les années 80 sonneront la résurrection de notre guitar hero qui à mon avis délivrera là ses meilleurs concerts.Du alvin lee band avec gould et l'excellent mike feat,un seul live pirate de qualité avec le "live 80 chicago"".Le groupe délivrait un mixte survitaminé de compositions du TYA et de l'album "freefall" COMME "ridin trucking" "no more lonely nights" ..J'aurais l'occasion de revoir alvin sur scène à Landerneau accompagne de gould au chant et à la basse,juste après la sortie de "1994";Je me souvien du final avec unE superbe version de "i want you so bad des beatles.RIP alvin

Hard Round Tazieff a dit…

Excellent !