samedi 6 mars 2010

SPOOKY TOOTH

"Ce disque est donc rien de moins que l’achèvement musical, non seulement d’un groupe, mais aussi d’une époque."

SPOOKY TOOTH « The Mirror » 1974

Celui-là, on le trouve souvent dans les bacs à soldes, sous une pochette moche et plus ou moins intitulé “best-of Spooky Tooth”. Je crois que j’ai découvert ce disque grâce à une vilaine compilation « Editions Atlas », mais les pressages à chier de ce disque sont légions.
Le bon format, celui qui rend son âme à ce disque, est plus rare. Surtout qu’il faut être gonflé de commencer à parler de Spooky Tooth en passant à côté des premiers albums. Il est vrai que « Spooky Two » de 1969 fut le premier disque de musique « intelligente » qui me fascina à mon plus jeune âge.
Mais la force de l’électricité sauvage m’attire vers ce brûlot, coda d’un groupe prodigieux qui, dans la confusion d’une séparation imminente, enregistre un de ses meilleurs disques.
Car « The Mirror » est une pépite. Souvent utilisé comme une bande au rabais, il est l’un des chefs d’œuvre de ce quintet original anglais, fondé en 1967 sur les cendres d’une groupe de rythm’n’blues du nom des VIP’s, qui vit passer dans ses rangs un certain Keith Emerson, devenu célèbre par la suite sous forme d’initiales : ELP.
En 1974, la situation de Spooky Tooth n’est pas évidente, mais pourrait être plus mauvaise. En effet, le groupe s’était séparé en 1970 après le magnifique « The Last Puff ». Mike Harrison, le chanteur à la voix profonde, et Mike Kellie, le batteur à la frappe magique (son jeu me fascine à chaque écoute : je crois avoir écouter « Witness » à foison rien que pour ce beat fabuleux), reforment Spooky Tooth, espérant surfer sur un succès antérieur plutôt prometteur aux USA et au UK pas encore disparu. Le groupe s’adjoint l’ancien guitariste de …Johnny Hallyday, un certain Mick Jones, pour reformer la bande, en compagnie du clavier historique : Gary Wright. Pilier du son Spooky Tooth, il fait parti du trio des organistes reconnaissables entre tous, aux côtés de Jon Lord et… Keith Emerson. Et Puis Brian Auger, mais ça, c’est pour me faire plaisir.
Bref, Spooky Tooth reprend la route en 1972, et trouve fortune aux USA grâce à deux beaux disques : « You Broke My Heart…. So I Busted Your Jaw » en 1972, et « Witness » en 1973. Mais la valse des musiciens chez Spooky Tooth est une constante, donc, il y a du mouvement en 1974.
Mike Harrison, notamment, fait connaître son souhait de quitter le groupe. Mais contrairement à ce que les différents historiques du groupe veulent bien vous apprendre, la genèse de ce disque fut complexe. Mick Jones reste à la guitare, Gary Wright aux claviers, Mike Kellie à la batterie (mmmhhh ! ce rythme compact, épais, ce feeling…) remplacé pour la tournée par Graham Bryson. Val Burke apporte une basse monstrueuse, lourde, grasse, sonore, la première depuis Greg Ridley en 1969, parti dans Humble Pie.
Et puis donc, il y a Mike Patto au chant. Patto est un chanteur magnifique, tout droit sorti d’un prodigieux groupe de heavy-jazz-rock du nom de …. Patto, et qui comptait dans ses rangs le merveilleux Ollie Halsall à la guitare.
Et cette union magnifique ne va pas donner un disque fade et ampoulé. Non, Spooky Tooth se débarrasse de ses effets progressifs, et décide de se concentrer sur un heavy-rock proche de Deep Purple.
Et Deep Purple, mêlé à du blues progressif anglais, du jazz-rock progressif type Patto, et du funk lourd, cela donne « The Mirror ».
Ce disque n'est donc rien de moins que l’achèvement musical, non seulement d’un groupe, mais aussi d’une époque.
« Fantasy Satisfier » débute avec un gros riff lourd, puissant, poursuivi par une section rythmique incroyable, compacte, précise. L’orgue Hammond râpe l’espace, soutenant la Les Paul de Jones. La basse, soutenue, gonfle le son. Gary Wright chante, et plutôt bien. Sa voix mélodique annonce, mais avec plus de hargne, des chanteurs de la trempe de Steve Perry de Journey, période hard-FM, à la fin des années 70.
Le pont heavy-planant du milieu fait retomber la pression, et rappelle combien Spooky Tooth est depuis 1968 à la croisée des chemins entre heavy-music et rock progressif.. Un pionnier des genres en somme.
Le titre suivant, « Two Time Love », est un hallucinant heavy-funk. A l’époque, nombre de groupes plonge dans le bain de la soul-music, notamment après le choc « Superstition » de l’album « Innervisions » de Stevie Wonder.
Sauf que Spooky Tooth n’est pas du genre à suivre le vent. La basse est lourde, puissante, ronflante, collée sur un beat impeccable, mais totalement original, puisque c’est celui de Mike Kellie, et que l’homme a toujours eu ce groove depuis la fin des années 60. L’orgue Hammond de Wright rugit sur les débats, lourd, menaçant. La guitare est très en retrait, comme pour prouver que l’on sait groover en Albion, mais contrairement au son Motown, on n’hésite pas à jouer des coudes. La voix de Mike Patto est brillante, rugissante, parfois narquoise, nasillarde. Cet homme avait un talent fou, capable de chanter n’importe quoi avec un brio hors normes. Ajoutons à cela que sa voix fusionne impeccablement avec celle de Wright, ce qui fait un bon point de plus sur le refrain. Etrangement, cette chanson disparaît régulièrement des rééditions, ce qui est, pardonnez-moi l’expression, une connerie monumentale.
« Kyle » se fait plus romantique. C’est le titre qui fait le moins preuve de personnalité. Bien que cette ballade soit de bonne facture, elle n’apporte rien de plus à la discographie de Spooky Tooth. Il s’agit sans doute là d’un petit plaisir de Gary Wright, ainsi qu’une tentative d’accrocher les radios US. Néanmoins, les harmonies vocales sur le refrain reste un petit délice.
« Woman And Gold » vrombit sous une basse funky, mais tellement sauvage et anarchique que l’on ne soupçonne pas la moindre influence studio soul. Mick Jones râcle le sapin. Il est dingue comme ce garçon avait un son incroyablement gras et puissant, à l’instar d’un Leslie West, qu’il côtoiera par ailleurs au sein du Leslie West Band en 1976 (superbe disque mes amis !). Et cela et d’autant plus étonnant qu’avec Johnny ou dans Foreigner, on cherchera cette hargne en vain. Sans doute une parenthèse de liberté miraculeuse. Toujours est-il que cette bonne chanson puissante, aux ressorts progressifs ne fait qu’annoncer les pépites à venir.
« Higher Circles » est une petite merveille qui débute tout en douceur avant de plonger dans les affres de la Les Paul de Jones. Mais ce que j’adore ce sont ces ponts à l’Hammond presque cosmiques, angoissants, qui font rebondir la chanson dans une autre dimension.
« Hell Or High Water » est un funk-rock très à la mode, qui rattache le funk ambiant et la rock-music de Peter Frampton, notamment par cette talk-box survolant l’introït. Seulement voilà, c’est Mike Patto qui chante, et le côté mélodique niais est évité largement, pour plonger dans un refrain puissant, gorgé d’orgue Hammond noir et de Les Paul Custom grasse. Le refrain est tout simplement imparable, malgré le psychédélisme délicieusement désuet du refrain : « I Chase Rainbows In The Dark ». Les chœurs sont parfaits, et finalement, la talk-box est un peu superflue.
« I’m Alive » est LA Hard-Rock song a se caler sur l’autoradio de la voiture lorsque l’on se barre en vacances, ou lorsque l’on fuit une rupture douloureuse. Tout y est impeccable : le riff de guitare, les chorus de piano électrique, la rythmique. Reste la voix, celle de Wright, qui aurait dû être confiée à Mike Patto, plus expressif, plus hargneux. Néanmoins, « I’m Alive" s’écoute des dizaines de fois sans lasser, notamment avec sa coda lyrique.
Lorsque les premiers accords acoustiques de « The Mirror » retentissent, on entre dans une autre dimension. Il y a bien ces quelques accords de synthétiseur qui pourrait prêter à confusion, mais vous êtes bien avec un grand titre. C’est une sorte de ballade morbide, lugubre, froide, étrange. Wright et Patto alternent le chant sur des accords surréalistes de claviers et de guitare acoustique. Les chœurs interpellent, rassurent presque, mais lorsque l’homme regarde dans le miroir, il cherche la lumière, semblant la voir, en vain.
« The Hoofer » ne résout rien, laissant un doute derrière ce chorus cynique. Il conclut le disque comme une parenthèse. Il semble que Spooky Tooth n’ait pas tout dit.
Le temps reste en supens. Le groupe s’est reformé, mais Mike Harrison revenu au chant, le blues a pris la place du lyrisme soul-jazz-progressif.
Pas un mal, car un concert de Spooky Tooth vaut mieux qu’un concert de Johnny, et cela, j’en fais la promesse. En me regardant dans le miroir.
tous droits réservés

3 commentaires:

Jean-Michel a dit…

Hello,
Voilà un groupe que je connais juste de nom et que je vais de ce pas écouter, var ton article m'a mis l'eau à la bouche.
A part ça, ça gaze ?
Amicalement,
Jean-Michel

Budgie a dit…

Merci à toi Jean-Michel,
Je suis ravi que mon article sur Spooky Tooth t'ait donné envie d'en savoir plus. Ce groupe le mérite. Sa musique est profonde, et parle à ceux qui savent écouter, ce qui n'est pas toujours évident.
J'essaierai d'être plus prolifique à l'avenir, mais je suis actuellement sur un projet d'écriture plus lourd qui me prend pas mal de temps.
Je te remercie en tout cas pour ta fidélité à ce blog, destiné à tous ceux qui aiment la musique, et pour qui le rock est une vraie nécessité vital.

Jadoc a dit…

Bonjour
Je cherchais des info sur the Vip's et je tombe sur Blackfoot qui est mon groupe préféré de puis près de 20 ans. J'ai appris plein de choses sur l'évolution de leur musique! Bon sinon je suis à la recherche des paroles de i wanna be free des Vips que je ne trouve pas sur la toile. Une idée!