lundi 7 mai 2012

DANAVA

"Cet album est sans doute ce qui est sorti de plus formidablement fédérateur pour tous les amateurs de Rock de tous bords. "

DANAVA : « Hemispheres Of Shadows » 2011

                Ils sont la lumière. Ils sont un espoir formidable pour moi, et un réconfort inné pour mon âme. J’avais fini par devenir un vieux con. Cette sensation effrayante de n’aimer que des disques et des groupes du passé, de ces années 1965-1985 aujourd’hui préhistoriques pour les ados d’aujourd’hui, cette aigreur d’esprit finit par me rendre malade.

Alors je cherchai : Black Lips, Coldplay, les derniers U2, Muse, Simple Plan, Arcade Fire, Amy Winehouse …. Même Beyonce… C’est vous dire le désarroi. En vain. Moi qui sut trouver à toutes les étapes de ma vie un groupe ou deux qui sut m’extasier, de Soundgarden aux Queens Of The Stone Age, en passant par Kyuss ou Sleep, il y eut, malgré la relative pauvreté qualitative, des groupes géniaux.

                Il faut dire qu’en ce moment, chaque nouveau morceau m’irrite le cortex. Je ne supporte plus certains sons. Ces boîtes à rythme faisandées, ces chanteuses pseudo-soul que l’on nous présente comme la nouvelle Aretha Franklin, ces groupes dits électro qui produisent une daube Dance pour boîtes de nuit au moins aussi pourrie que celle des singles jetables des années 80-90. Dés les premières notes, je sens mes nerfs à vif, j’ai envie de coller un coup de pompe dans l’autoradio. Le phénomène commercial s’étend à tous les genres : le Rock, le Folk, la Soul, le Heavy-Metal. Jolies, filles, groupes bien propres sur eux, sons calibrées, voix et intonations uniformisées, production aseptisée, on ne distingue plus rien. Tout est interchangeable. C’est à la fois rassurant pour le public qui n’est jamais perdu et les maisons de disques qui ne prennent aucun risque, mais c’est profondément blessant pour tout amateur qui veut ressentir un tant soit peu des émotions en écoutant de la musique.

                Mais avec MySpace, Facebook ou n’importe quelle connerie de réseaux sociaux, des milliards de groupes formidables auraient dû sortir de la fange, et bousiller les majors et leurs purins auditifs. Il n’en fut rien. Blackout total.

                Cet album est sans doute ce qui est sorti de plus formidablement fédérateur pour tous les amateurs de Rock de tous bords. Il rassemble les nostalgiques du passé, mais aussi tous les amateurs de musique pour qui ce dernier terme ne signifie pas uniquement fond sonore de club ou de soirée entre amis super-cools. Car sa richesse est telle qu’il vous faudra autant le savourer en voiture qu’assis sur un fauteuil, le casque sur les oreilles.

                Ce disque s’appelle « Hemispheres Of Shadows », et le groupe, Danava (pronounced DON-UH-VUH folks). Fondé à Portland, dans ce sympathique état de l’Oregon ou il fait bon se faire chier, par le guitariste Gregory Meleney alias Dusty Sparkles et le bassiste Zachariah Dellorto Blackwell,  le bientôt décide de fusionner Heavy-Rock psychédélique et Rock Progressif des années 70.

Sparkles et Blackwell furent rejoint par Rockwell aux synthés vintage et Buck Rothy à la batterie après le passage de Monte Mattson. La position de claviers au sein du quatuor semble fort précaire puisque Sparkles en joue pas loin de 98 % sur les deux premiers disques. Avec l’arrivée du batteur Matt Oliver, et le second guitariste Andrew Forgash, le quatuor se stabilise depuis 2009.

                Le résultat est une mixture unique mélange de guitare Heavy-Blues, de souffles de basse Rickenbaker ou Gibson, de batterie organique, et de synthétiseurs obsédant. Un premier très bon album parut en 2005, et aurait déjà, par sa qualité, amplement mérité sa place ici. Seulement voilà, « Unonou » en 2008 est tellement fantasmagorique, qu’il est indispensable à la bonne immersion du public non averti dans la musique du groupe. Et ce nouvel album lui est encore supérieur.

                « Hemispheres Of Shadows » est paru en 2011, mais semble sorti tout droit de l’année 1971. Enfin presque, parce qu’il est néanmoins d’une incroyable modernité dans la construction des chansons,  le 21ème siècle ne pouvant le renier. Recyclage certes, mais surtout synthèse géniale ouvrant sur de nouveaux horizons musicaux. Ce disque est en fait l’alliage parfait de deux losers magnifiques : Stray et Budgie. Soit des constructions mélodiques et progressives osées collées sur un son lourd et sombre.

                Que le lecteur qui ne connaît ni l’un ni l’autre se rassure, il basculera dans l’autre monde. Car j’ai trouvé dans cet album une incroyable chaleur que je n’avais plus retrouvée depuis mes émois sur les premiers Led Zeppelin, sur Humble Pie ou sur les premiers cités. Je me suis senti chez moi, comme si des amis m’avaient accueilli et m’avaient réconforté. Il y a une puissance dans les mélodies, dans le jeu qui fait que vous ne pourrez plus dire que les musiciens des années 70 étaient meilleurs que ceux de maintenant, inspiration parlant, bien sûr. Vous y retrouverez à la fois ce qui fait que le Rock des années 70 était si riche, et vous y découvrirez une richesse musicale exceptionnelle, totalement nouvelle.

                C’est aussi et surtout une tornade. Dés le début. Dés « Shoot Straight With A Crooked Gun » (un titre que n’aurait pas renié Budgie, justement), on part sur un riff tourbillonnant et épais, doublé par Forgash. La basse ronfle, tapis dans l’ombre derrière la batterie d’Oliver, qui n’a jamais sonné aussi bien que celle de Ian Paice sur « Machine Head » de Deep Purple. Les synthétiseurs sont encore là, mais plus discrets, enluminant le refrain d’un arrière-goût spatial proche d’Hawkwind, référence déjà évidente sur « Unonou ». La voix de Meleney est à la fois juste et fragile, mais surtout parfaitement originale, unique. Incontestablement, elle donne à ce morceau cette atmosphère possédée, que ne lui aurait pas donné, je ne sais pas moi, un chanteur de Metal allemand par exemple. La succession de riffs, de ponts, de soli tourbillonne dans les oreilles comme l’effet d’un grand verre d’alcool blanc. Ivresse des sens, Danava ne va être que cela pendant quarante minutes.

                « White Nights Of Murder » est un boogie déglingué plus classique, plus directement dans la lignée du heavy-blues de Stray. Classique, certes, mais d’une efficacité redoutable par ses multiples rebondissements instrumentaux : solo et harmonies de guitares, changement de riffs….

                Il n’est finalement que le passeur du redoutable « The Last Goodbye ». Cavalcades de riffs dignes de la New Wave Of British Heavy-Metal,mais sur un tapis de roulements de toms et de caisse claire totalement fou, mêlant une forme de jazz-rock à ce heavy-metal rude du début des années 80. Meleney chante comme un être maléfique, menaçant, au bord de la rupture. Le premier pont en harmonies de guitare semble frôler le doom,  rebondit lourdement, avant qu’un prodigieux solo d’orgue Hammond B3 retentisse, et emmène l’auditeur imprudent dans ces contrées magiques que Deep Purple effleura parfois en 1970. La lande, une voiture anglaise grondant de tous ses cylindres sur les petites routes de campagne, entre deux haies verdoyantes, avant de s’arrêter devant cette petite chapelle celtique, là au bord de la mer. C’est tout simplement étourdissant de majesté et de brio, d’autant plus que suit un superbe solo de guitare de Meleney, emmenant encore ce titre au firmament avant qu’il n’explose de sa superbe en plein vol.

                « I Am The Skull » lui succède avec une certaine pression artistique. Ce nouveau morceau ne vous décevra pas, car il est lui aussi gorgé de ce heavy-blues épais et de ce lyrisme musical, qui, semble-t-il, n’a plus de limite. Vous vous surprendrez à taper du pied en même temps que la grosse caisse d’Oliver une fois qu’aura retenti la cavalcade de riffs introductive. Mon cœur s’emplit de plaisir. Sous le friselis de ride se cache la voix menaçante de Meleney. Le heavy-rock gronde avant que le chant ne dérape dans l’espace. De superbes nappes de synthétiseurs inondent l’horizon sonore. En quelques mesures, c’est un incroyable décollage vers Cassiopée.  Avant que le superbe solo de guitare vienne clore les débats dans l’électricité libératrice.

                « Riding Hood » est en fait un excellent morceau de Budgie. Extatique, possédé, pris de soubresauts doom, il rebondit sous le riff lourd de la rythmique. La basse de Blackwell gronde sous la folie avant que la rythmique ne s’emballe. Ce manège se répètera deux fois de suite, de plus en plus furieux. Prenons également un instant pour faire une parenthèse sur le batteur Matt Oliver. Brillant depuis le début de ce disque, il remet au  goût du jour le roulement extatique de toms, et la frénésie de caisse claire si chère au Jazz, et que de nombreux batteurs de Rock des années 70 usèrent avec délice, à commencer par Ian Paice de Deep Purple et John Bonham de Led Zeppelin. Le son de la guitare rythmique est d’une lourdeur absolue, massue même dans les accélérations du refrain.

                « The Illusion Crawls » arrive en écho rythmique et sonique de « Riding Hood » dans son introduction. Puis un filet de synthétiseur vient annoncer une plongée dans l’abysse de l’inter-espace. Sous les coups de ride de Oliver, le vaisseau spatial plonge à toute allure à travers les poussières de comètes. La voix de Meleney se fait prophétique, presque fantomatique. Les guitares et la basse font gronder les moteurs au bord de l’explosion. Curieusement, dans sa construction faite d’une cathédrale de riffs, il n’est pas sans rappeler « Helpless » de Diamond Head. Il faut savoir que comme ces derniers, Danava ne pratique pas le solo systématique, et préfère les tourbillons d’accords de métal luisant.

                De cet acier est également constitué « Hemisphere Of Shadows ». Epaisse tranche de Heavy-Rock furieux mêlant Stray, Budgie et Blue Cheer. La voix de Meleney se fait menaçante et vicelarde. Puis Forgash et Meleney s’envolent dans une embardée de guitare en harmonie typique de Wishbone Ash ou Thin Lizzy (principe qu’ils emploient par ailleurs sur plusieurs ponts depuis le début de cet album. Mais si je vous disais tout, vous ne courriez plus acheter ce disque). Les harmonies sont superbes dés la fin du premier solo. Parce que comme un feu d’artifice, les deux guitares vont s’entrecroiser dans une furia électrique miraculeuse, rapidement rattraper par le riff entêtant du thème central.

                Ne reste alors que « Dying Into Light », délicate coda jouée au synthétiseur. Elle rappelle parfois Klaus Schulze, tous ces pionniers du Rock électronique allemand, influence indéniable de Danava. Dans un soupir vaporeux se termine ce disque brillant, magistral, à la fois riche de ces références anciennes mais débouchant sur un Rock résolument moderne, qui a su enfin se montrer digne de la créativité de ses prédécesseurs.

                Il est hélas certain que Danava n’atteindra pas la tête des charts ni ne fera le festival branchouille californien Coachella. Mais, on s’en fout : amateurs de Rock, êtres humains dotés d’ouïe et de sentiments, ce groupe est à vous.
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lundi 9 avril 2012

ROBIN TROWER 1974

"Plus que le son sublime, la qualité des chansons est indéniable. "
ROBIN TROWER : « Bridge Of Sighs » 1974

Trop occupée à aduler le Glam de Bowie et le Prog de Emerson, Lake And Palmer, la Grande-Bretagne ignora Robin Trower. Qu’importe, l’homme et son groupe, composé de Jim Dewar à la basse et au chant et de Reg Isidore à la batterie, trouvent fortune aux USA. Orphelins d’Hendrix et d’une certaine forme de Blues électrique qui fit les grandes heures de la contestation anti-Vietnam alors révolue, les Etats-Unis trouvent en Trower un digne héritier qui a su sublimer le son et l’esprit du Cherokee Mist.
Le premier album paru en 1973, « Twice Removed Of Yesterday », débarque dans le Top 40 US et devient disque d’Or. Les portes s’ouvrent, et Le Trower Band tourne sans relâche dans le pays. A grands coups de concerts, le trio aux apparences nonchalantes fait rugir un bombardier de Heavy-Blues ravageur, carbonisant de son napalm sonique les oreilles engourdies de codéïne des kids américains.
Trower et Dewar, fort inspirés, se remettent au travail et produisent un nouveau disque avec Mathew Fisher, ancien membre de Procol Harum et également producteur du précédent album du Trower Band.
Le résultat est cet album, « Bridge Of Sighs ». Le son est une fois de plus là, à la fois clair et vaporeux, mettant en valeur aussi bien les délicats soli Blues que les riffs lourds. La profondeur du son est exceptionnel et laisse rêveur, presque 40 ans après.
Plus que le son sublime, la qualité des chansons est indéniable. L’ouverture se fait par le cancéreux et lugubre « Bridge Of Sighs ». Morceau évoquant les soldats morts au combat traversant le fameux pont pour rejoindre l’Eternité, il traduit autant par ses mots que sa musique la douleur de la mort. Le texte de Dewar est puissant, et le riff de Trower épais et lent, comme une marche funèbre. Isidore n’a plus qu’à appuyer de sa caisse claire et sa ride le tempo mortifère. Douloureux et dense, ce morceau éponyme confirme l’intensité émotionnelle du Blues de Robin Trower.
« Bridge Of Sighs » sur un thème lancinant et obsédant submergé de vent. « In This Place» poursuit le disque sur mélodie délicate mais pas forcément plus gaie. C’est une poignante chanson d’amour relatant la douleur d’un homme meurtri par l’abandon de sa bien-aimée. C’est profond et la douleur se révèle sournoise. Mine de rien, Robin Trower vient de pulvériser nos âmes à deux reprises, et sans crier gare.
« The Fool And Me » est un morceau plus Rock, qui vient alléger le climat lourd du début. Efficace, doté d’un solo assassin, le refrain vient se nicher dans votre cortex pour ne plus vous lâcher.
Cette respiration vous permettra de plonger dans la pièce de résistance de ce disque : « Too Rolling Stoned ». C’est l’évocation de l’univers du Rock et de ses travers. La came, la célébrité, la route, la concurrence, les filles. Mais traité avec ironie et une certaine amertume. Celles de ces hommes qui voient des musiciens brillants se carboniser et se perdre dans les méandres sournois du music-business.
Sur un tempo funky furieux et rugueux, Dewar, Trower et Isidore débutent le morceau dans une orgie de Heavy-Rock chromé. La voix de Dewar vient temporiser un poil cette embardée Rock presque parfaite de son timbre sombre, rappelant que la menace est toujours là. La wah-wah de Trower fait des merveilles, et le solo vient entériner le fait que Trower est un sacré guitariste, brillant, concis, expressif et pas bavard inutilement. Ce dernier point à son importance, car le morceau vient s’écraser dans un crash de cymbale et quelques retentissements de marimba. Puis un prodigieux riff Blues vient racler l’estomac de l’auditeur imprudent. Méchant, menaçant et impitoyablement désespérer, il se voit emboîter par la basse de Dewar et la batterie de Isidore qui appuient à plus soif le tempo moite. Dewar incante qu’il s’est trop cramé. Trower emboîte le pas, et sort du bois avec ses chorus noueux et hypnotiques. Merveilleuse coda possédée, elle achève ce fulgurant morceau qui reste depuis toujours un grand classique de scène de Robin Trower.
La brume se lève à nouveau quand débute « About To Begin ». Comme ce voile humide au petit matin sur les étangs et le canal que l’on longe en allant travailler, le cœur lourd. Délicate mélodie de guitare cristalline, à peine surmontée de quelques claquements de cymbales cloutée, cette chanson possède en elle une mélancolie infinie. La voix de Jim Dewar y est magnifiée, sertie d’intonations Soul par moments. Le chorus de Trower, tout en douceur et en spleen, nous ramène à ces belles images perdues de nos vies après lesquelles on court en vain.
C’est sans doute elle après qui l’on court. Cette « Lady Love » qui nous carbonise et nous obsède. Plus Rock, plus rapide, elle n’est pourtant pas exsangue de subtilités. D’abord par son riff mi-figue mi-raisin, entre entrain et dépit. Dewar et son chant magique viennent appuyer cette dualité des sentiments. Comme cet amour fou, entre espoir déçu et ivresse de la passion aveugle. Curieusement, il ne prendra sa vraie saveur qu’en concert, où la puissance scénique viendra intensifier la profondeur du morceau.
« Little Bit Of Sympathy » a plusieurs points communs avec « Too Rolling Stoned ». D’abord son inspiration funk, ensuite la luxuriance de sa guitare. Si le premier brillait par sa coda Blues poisseuse, le second exulte dans les chorus ravageurs hendrixiens en diable, rapides et furieux. Ils sortent de partout, ils transpirent par tous les pores du morceau ! Etourdissant, enivrant de brio musical, il laisse à la fois l’auditeur pantois et sur sa fin. Le dernier solo s’achève comme une ouverture vers une suite, qu’il faudra attendre un an.
La suite, ce sera « For Earth Below », le meilleur album de Robin Trower. En attendant, « Bridge Of Sighs » grimpe à la 5ème place des charts US, et le Robin Trower Band devient un groupe qui compte. Loin du star-system et des excès en tous genres, ils seront des ovnis de la planète Rock de l’époque, à la fois trop brillants et trop sérieux pour que la presse leur consacre un peu d’attention. Mais le temps leur a donné raison.
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