dimanche 9 juin 2013

HUMBLE PIE 1973

"Après « Smokin’ », ils auraient dû enfoncer le clou, sortir le brutal successeur de ce disque majestueux."
HUMBLE PIE  : « Eat It » 1973

Les essuie-glaces de ma 106 Peugeot balaient une vilaine pluie crachoteuse sur le pare-brise. Le vent souffle sur la plaine picarde au-dessus de Compiègne. Après avoir traversé la forêt attenante, si luxuriante en plein soleil d’été, mais si lugubre sous la pluie froide de février, je traverse les champs de céréales constellés de cimetières militaires de la Première Guerre Mondiale. Entre les croix des pierres tombales, la pluie, la nuit tombante à 17h et le vent, on ne pouvait craindre pire comme ambiance.
Pourtant, cela ne semblait m’être que la suite logique de mes aventures de l’époque. Pulvérisé par une rupture douloureuse, dans l’incapacité totale de comprendre ce qui était en train de m’arriver, je devais aussi supporter les tensions de ma pourtant déjà réduite cellule familiale. C’est pourtant auprès de ma sœur que je pensais trouver le réconfort et le divertissement nécessaire afin d’oublier un peu ma misère sentimentale. Cette chaleur humaine, j’allais la trouver. Mais aussi l’empathie inhérente à ce genre de situation, ma sœur et mon beau-frère baisant bruyamment dans la chambre d’à côté, histoire sans doute de me faire relativiser la situation. Ils réussirent une chose : ancrer cet album dans mon cœur pour toujours.
Il m’est aujourd’hui encore difficile de ne pas avoir les larmes aux yeux lorsque j’écoute « Is It For Love ? ». Je repense alors à tout ce merdier, ce gâchis. Je me dis aussi qu’on est bien con de vouloir à tout prix réparer ce qui s’est brisé. Et sous la pluie froide, dans ma petite auto, sur mon petit radio-cassette, j’écoute ce disque, me repassant à l’envie « Get Down To It ».
Si il y a bien quelque chose que je dois à Steve Marriott, c’est d’avoir tout simplement sauvé ma vie. C’est encore sa voix que j’entendis retentir lorsque je tentai lamentablement de mettre fin à mes jours, toujours à cause de cette nana. C’est une chanson de cet album qui résonna à nouveau dans mon cerveau embrumé de somnifères. C’était « Drugstore Cowboys ». J’en ressorti blindé, implacable. Il n’était plus question de me laisser pourrir la vie par toutes ces conneries tant que de la musique serait capable de m’apporter le carburant essentiel à la survie de mon âme. C’est dés cet instant que j’ai commencé à élaguer autour de moi ; cela fut facile, car les périodes où vous posez un genou à terre sont généralement l’occasion de compter vos vrais amis et les gens de votre famille qui tiennent à vous. Cela ne nécessite souvent guère plus des doigts des deux mains.
1973. Humble Pie vient de signer un coup double : le meilleur album de toutes les années 70 (« Smokin’ ») et leur meilleur vente aux USA (6ème au Billboard). Humble Pie devient donc un groupe sérieusement dangereux pour l’élite du Heavy-Metal de l’époque. Led Zeppelin particulièrement, dont le terreau est resté le Blues, sent le boulet passé de près alors que le quatuor cherche une nouvelle direction après quatre albums parfaits.
Il faut dire qu’Humble Pie est le groupe quasi-parfait : Jerry Shirley, le batteur à la frappe aussi lourde que Bonham, Jerry Shirley et sa grosse basse ronflante, l’une des meilleures du siècle. Et puis un nouveau bretteur en lieu et place de Peter Frampton : Clem Clempson, redoutable fine lame de la six-corde, ex-Colosseum. Enfin, il y a le chef du gang : Steve Marriott. Hurleur glapissant, sans aucun doute le meilleur Blues-shouter anglais devant Robert Plant à l’époque. L’homme est à l’image de sa voix et de sa musique : furieux, enragé, possédé.
Après « Smokin’ », ils auraient dû enfoncer le clou, sortir le brutal successeur de ce disque majestueux. Celui qui aurait fait d’eux les Black Sabbath du Heavy-Blues, le quartet le plus dangereux du monde. Ils ne le sortiront pas.
Le kid en quête de sensations fortes fut terriblement déçu, et je ne pus que comprendre la déchéance inévitable d’Humble Pie trois ans plus tard. Jusqu’à ce que la vie me fasse comprendre toute la profondeur de cet album.
Non seulement ils n’allaient pas produire le successeur de « Smokin’ », mais allaient, en plein Prog et Glam, produire le meilleur album de Soul-Blues de la décennie. Ne cherchez pas chez Stevie Wonder, ce dernier n’a pas assez mordu la poussière pour comprendre d’où vient le poison que contient ce double-album.
Car ce fut de surcroît un double LP. Marriott, Clempson, Shirley, et Ridley s’enfermèrent en studio en compagnie de trois choristes surnommées les Blackberries : Clydie King, Billie Barnum, et Venetta Fields. Soit trois anciennes Raylettes, rien de moins. Le rêve de Marriott se concrétise : produire son propre album de Soul tel qu’il l’entend depuis des années. Le succès de l’album précédent lui permet de concrétiser ses idées, et il va expérimenter.
De la fureur de « Smokin’ » va succéder un incroyable spleen, ce que l’on peut littéralement appeler le Blues. Et cela se concrétise par « Get Down To It ». Sorte de Soul enlevé, on ressent dés la mélodie du couplet et cet accord d’orgue Hammond une sorte de goût amer, de résignation. Celui-ci se voit succéder par un boogie-blues lourd au titre évocateur : « Good Booze And Bad Women ». Un whisky, un bar, et une fille facile, histoire d’oublier la loose. Les Blackberries accompagnent prodigieusement le groupe sans se révéler encombrantes. Curieusement, elles se fondent à merveille dans la musique de ces quatre barbares du Heavy-Blues. On découvre alors combien Humble Pie est formé de prodigieux musiciens.
« Is It For Love ? » est sans aucun doute ce qui a été écrit de plus beau, de plus fulgurant en matière de Blues-Soul. Mélodie à la guitare acoustique, grosse basse, ronde, petits chorus de Les Paul de Clempson, orgue Hammond, choeurs scintillants, et la voix de loup enragé de Marriott. Jamais un homme ne sut autant retranscrire la douleur avec le chant que Steve Marriott.
« Drugstore Cowboys » revient à ce style boogie cool sur son texte narquois. La rythmique se fait néanmoins particulièrement menaçante, montrant combien ces garçons savaient faire parler la poussière.
Et puis il y a le fabuleux « Black Coffee ». Jamais le Blues ne sonna aussi bien que dans ce morceau célébrant rien de moins que le petit noir du matin, histoire de se réveiller la gueule. Tout y est : le riff râpeux, la rythmique épaisse, la voix d’écorché de Marriott, et les choeurs Soul rutilants des Blackberries. « Black Coffee », c’est la première cigarette le matin, au petit jour, devant la tasse de café, sur cette terrasse de bistrot. C’est les embrouilles de la veille qui s’envolent entre deux taffes par un rire nerveux. C’est la réalité qui revient, les rêves qui s’envolent à nouveau devant le quotidien.
Un peu de flottement Soul survient alors avec trois reprises : « I Believe In To My Soul », le percutant « Shut Up And Don’t Interrupt Me » et « That’s How Strong My Love Is ». Interprétations personnelles, certes, mais pas franchement passionnantes, sauf pour la seconde. Marrant comme ce titre sonne terriblement personnel pour Marriott. Ta gueule, ne m’interrompt pas. On en meurt d’envie. Reste les couilles à avoir....
La troisième face est un florilège acoustique. « Say No More » est une jolie pièce pop acoustique comme sut en produire les Small Faces la décennie précédente. Il y a toujours cette arrière-goût amer. « Oh Bella » me fit toujours penser à un magnifique inédit de John Martyn chanté par Marriott. Pourtant je déteste la steel-guitar. Mais je trouve cette chanson incroyablement belle et nostalgique. Comme lorsque que l’on regarde un coucher de soleil sur la plage en pensant à son ex. Cela tombe bien, parce qu’Humble Pie a décidé d’enfoncer le clou dans ce registre. Ainsi, « Summer Song » est une fausse summer song, mais vrai Blues. Clempson fait résonner la bottleneck pendant que Marriott choruse de son jeu d’harmonica unique. Deux nouvelles taffes de clope, et toujours ce rire nerveux. Celui qui retentit quand on a les boules. Il faut un jour avoir ressenti cela pour comprendre un tel disque.
« Beckton Dumps » rugit comme un boogie optimiste. Si ce n’est qu’il fait le récit des poubelles de Beckton....
La suite devait être le final ultime. Mais comme ce disque n’est que fondations d’argile, le son de la face live ne sera pas celle du « Live At Leeds » des Who. Pas mauvais, il n’est pas non plus à la hauteur de la furie en concert de Humble Pie. Néanmoins, les trois titres joués sont indiscutablement bons, si ce n’est cette version fleuve trop longue de « I’m A Road Runner ». Mais lorsque l’on a les boules, on prend la route, et elle semble longue. On retrouve néanmoins le Pie brutal sur « Up Our Sleeves ».
De « Eat It » ressort à la fois l’exaltation de Marriott d’aboutir un projet qui lui tient à cœur, autant qu’un désespoir latent qui résonne dans toutes les chansons de ce magnifique album. La Soul comme rédemption dans la douleur.
Dois-je vous préciser que Marriott était en plein divorce durant l’enregistrement ?
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mardi 14 mai 2013

SUNGRAZER

" Le riff est donc toujours épais mais les atmosphères toujours vaporeuses. "

L’hiver se prolonge en ce début de printemps. Il fait froid, et une brume nuageuse plane sur le ciel bleu, poussée par un vent du Nord glacial. Et depuis plusieurs jours une pluie triste comme chagrin s’abat sur les toits écarlates. Dans cet horizon mi-figue, mi-raisin, je retourne au travail avec bien peu d’entrain.
Je n’ai guère eu le cœur à rire ces derniers temps. Je pensais que les soucis matériels qui m’harassaient depuis plus d’un an en était la cause, mais alors que je sors la tête de l’eau, je me rend compte que ma mélancolie intérieure ne semblait toujours pas vouloir s’en aller.
Un mal étrange au plus profond de mon être me rongeait. Je n’eut guère de goût à rien. Pourtant tout semblait aller : ma vie de famille, mon travail, mais rien ne m’apportait de joie apte à combler ce mal-être. Même le whisky ne m’apportait plus de réconfort. Je ne m’étais pas senti aussi bas, aussi répugnant depuis bien des années. Depuis ma dépression il y a quinze ans en fait.
Une fois encore, la musique vint à mon secours. Par d’étranges circonstances, en cherchant des informations sur un groupe familier (The Machine), je me mis à tirer la ficelle qui relie toute une scène vivace de groupes dits Stoner entre Allemagne et Hollande. Sortirent alors du chapeau Heat, Samsara Blues Experiment, Kadavar, Terraplane, Colour Haze, et puis Sungrazer. J’achetai alors boulimiquement leurs albums, parfois complexes à dénicher. Et je me délectai de leur musique psychédélique, heavy, et formidablement moderne.
Sungrazer est l’une de mes grandes découvertes. Il est de ces groupes qui vous font espérer qu’il y a toujours des musiciens capables de sauver la musique d’un inexorable déclin à l’entrée du 21ème siècle.
Personnellement, l’écoute de cet album m’apporta davantage que cela. Elle fut l’incroyable médication sonique dont mon âme avait tant besoin. Je m’apaisai à son écoute. Je me sentis progressivement fuir ce monde de cuistres. Les gorgées de liqueur cuivrée que j’avalai prirent à nouveau la saveur du plaisir. Je me sentais à nouveau serein, mais différent. Je me sentais lointain. Les falaises le long de l’autoroute qui menait à mon travail se brouillaient de couleurs rouge, verte et bleue. Je sentais un air différent emplir mes poumons, je ne percevais plus mes collègues et mon entourage de la même manière. J’étais discret, sympathique, mais un peu distant. Et toujours empreint de révolte et de philosophie. Mon agressivité se jugula progressivement vers des horizons nouveaux. Durant une petite quarantaine de minutes, j’avais fait la paix avec moi-même. Je n’avais pas ressenti cela depuis des années. Toujours empreint d’agressivité, frustré par les galères de mon travail, du quotidien, les petits tracas conjugaux et familiaux, on finit par oublier que l’on a que 33 ans et le droit de s’évader. Certains trompent leurs femmes, se droguent ou boivent. Moi je plonge dans ce disque. Il est une came prodigieuse. Deux gorgées de whisky en plus en font une drogue dure.
Le Rock germano-hollandais est le digne héritier de Kyuss et son plus formidable prolongement, comme le fut Robin Trower avec Hendrix. Colour Haze ou The Machine sont des synthèses magistrales de Black Sabbath, Hendrix, Pink Floyd et Led Zeppelin. Mais Sungrazer va au-delà.
Il est un amateur de Heavy-Rock lourd et de psychédélie. Le riff est donc toujours épais mais les atmosphères toujours vaporeuses. La violence est toujours sous-jacente, même quand la Fender Telecaster résonne, gorgée de saturation. Sungrazer est né en 2009 à Limburg en Hollande. Rutgers Smeets est à la guitare et au chant, Hans Mulders à la batterie, et Sander Haagmans à la basse.
Ce qui fait la force de ce groupe, c’est cette batterie jazz couplée à l’épais jeu de basse Rickenbacker de Haagmans. Lourd, dense, menaçant, il est la réponse européenne d’un Scott Reeder. C’est lui qui gronde, étouffant, derrière les arpèges pyschés de Rutgers. La basse est le moteur lourd de ce trio. Leur musique éclate entre stries électriques saturées et arpèges gorgées de feedback « larsenant » en tourbillon. Les voix sont toujours douces et vaporeuses, comme l’ambiance apparente. Mais les éclairs de furie sont comme des coups de canon.
Jamais un groupe n’avait su à ce point faire du heavy-rock psychédélique avec autant de maestria, et surtout, sans le moindre plagiat. La Telecaster de Rutgers vibrionne comme un insecte fou, gorgée de wah-wah, de reverb et de fuzz.
Lorsque « If » démarre en petits accords blues syncopés, l’écho résonne, le cerveau est en alerte. La Telecaster crache alors un riff cradingue, se saturant progressivement jusqu’à la moëlle en se gorgeant de wah-wah . Et puis basse et guitare retombent dans des vapeurs inquiétantes. La rythmique est comme le balai des essuies-glaces de la voiture traversant les collines de la Drôme sous la pluie. Le rythme résonne à nouveau comme un éclair. On n’est pas là pour rien. Et puis à nouveau, la guitare résonne en écho, comme le vent dans les hautes herbes. Le ciel est la fois gris et bleu, entre menace et espoir. C’est ce qui fait la grande qualité de ce groupe. On est toujours entre deux espaces, entre violence et mélancolie. La voix est toujours douce, comme celle d’un druide halluciné, entre naïveté et folie sous-jacente. On navigue entre Blues saturé et Heavy-Rock saturé et grondant, mais toujours empreint de flotter sur de la poussière d’étoiles. Le jeu de basse de Haagmans est un délice, rebondissant entre fureur et lignes jazz. Il règne dans ce morceau espoir et mélancolie, distance et colère. J’écoute souvent ce morceau après une réunion avec notre nouvelle direction. Autocratique, brutale jusqu’à l’absurde, sans aucun sens ni de l’humain ni du service public, obnubilée par la rentabilité, et paradoxalement dotée d’ambitions aussi démesurées qu’irréalistes, ces assemblées sont à chaque fois des démonstrations de la bêtise humaine et technocratique.
« If » bénéficie d’une coda merveilleuse intitulée « Intermezzo ». Délicat riff psychédélique rebondissant sur une basse souple et une cymbale frondeuse rappelant celle de « Albatross » de Fleetwood Mac, ce merveilleux morceau sent les embruns, la mer. On distingue les falaises de craies blanches, le ciel gris bleu sous le soleil pâle, les grandes plages de sable après la marée, les vagues qui rebondissent sur les rochers. Et puis ce saxophone qui court en un solo délicat, rappelant le jazz de Soft Machine et John Coltrane. Vaporeux, amer, à la fois désenchanté et ouvrant sur un autre monde, plus serein, plus personnel.
La basse poursuit bientôt le périple avec un riff qui n’est pas sans rappeler Joy Division. L’arpège de guitare, plein d’échoplex, rappelle John Martyn. Les voix en choeur font souffler un air étrange de résignation. « Somo ». Et puis, une modeste inflexion vient injecter une pointe de colère : « Let me alone now, I got to go now ». Et puis le périple se poursuit en un bel arpège qui rappelle ces quelques pas dans la grande ville, entre deux heures de pointe. Là où la beauté du site se réveille sous le soleil se levant au-dessus du fleuve, et qu’enfin, le calme est revenu. Mais Sungrazer sait faire exploser la fureur, et le doux riff se gorge de saturation et de fuzz. « Let me alone now, I got to go now ». Le sens n’est plus le même. Le heavy-rock embrase l’air, il est étouffant.
« Zero Zero ». Je me suis senti ainsi durant plusieurs mois. Double zéro, un naze. Et la plaie n’est pas encore totalement refermée. Je me sens encore souffrir intérieurement. Et puis « Zero Zero » explose dans l’électricité. Il n’est plus question de refus mais de revanche. La fureur électrique est ici sublimée par ses choeurs.
Mais rien ne peut combattre « Common Believer ». Un riff teigneux, , frustré, qui se calque sur une rythmique lourde. La voix se fait plus teigneuse, On retrouve des sentiers plus hard. Sauf que le pont central se fait sur un arpège cristallin et maladif. Et l’électricité de rebondir en furie.
Cette furie, on la retrouve sur « Mountain Dusk ». Monumentale pièce de Stoner-Rock, gorgé de basse overdrivée rebondissant dans un calme incertain. Dans un démentiel festival mêlant Black Sabbath et Jimi Hendrix, le morceau éclate comme une bombe à fragmentation. Les vocaux chantent toujours en choeur, entre désespoir et mélodie.
Et de ce fabuleux disque ne reste que des scories, cendres vénéneuses. Fureur, magie électrique, chaque note est un impact brutal. Et de voir défiler dans la vitre latérale ce paysage sauvage côtoyant la puanteur urbaine. Folie, colère. Amertume. Et l’apaisement sonique, enfin. Pour une quarantaine de minutes, à peine.
 
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