vendredi 14 décembre 2012

MOTORHEAD 1979

" Finalement, il manque au trio un vrai disque capable de retranscrire sur vinyl la furie de leur musique. "

MOTORHEAD : « Overkill » 1979

Johnny Rotten se penche sur le devant de la scène, regardant le public des premiers rangs dans les yeux. Derrière son groupe, les Sex Pistols ferraillent « Pretty Vacant ». Nous sommes au Winterland de San Francisco début 1978, et il s’agit du dernier concert du groupe. La lumière s’éteint et Rotten déclare : « On vous a bien eu, hein ! ». La grande escroquerie du Rock’n’Roll. Le Punk raviva l’électricité et l’énergie des morceaux simples de trois minutes, ceux-là même qui firent les grandes heures du Rock britannique de la seconde moitié des années 60. En 1977, la colère est là, dans la rue. Pistols, Clash, Damned, Stranglers, Wire… tous déclenchent la foudre. Une foudre débraillée, hirsute, mal jouée, mais qui a le mérite de rapprocher le Rock du public, de faire des musiciens des porte-paroles et non des idoles.

Et puis 1978, c’est l’ère de la New-Wave, et des tentatives de réponses : Joy Division, Cure, et puis Clash et Stranglers cherchent dans le reggae et les synthés une ouverture, une alternative à la colère. Comme si on ne pouvait pas être en colère à 25 ans, que tout cela avait une fin.

Et puis dans un coin de la scène britannique, un grand échalas à moustaches fonde son groupe. En 1975, il a 30 balais, et c’est déjà un vieux con. Il a été roadie d’Hendrix en 1967 et l’a initié au LSD, avant de rejoindre en 1970 Hawkwind, formation de speedfreaks azimutés. Ces derniers pratiquent un Rock psychédélique qui prend une tournure plus radical avec l’arrivée de garçon, et les albums qu’il gravera en leur compagnie compte parmi les meilleurs de leur existence. L’homme s’appelle Ian Fraiser Kilminster, dit Lemmy Kilminster, et en 1975, il est en colère.

Fraîchement débarqué d’Hawkwind à la frontière canadienne pour cause de possession de stupéfiants (un comble pour ces sacoches à cachetons), il revient à Londres le cœur gros et une envie d’en découdre plus que prononcée.

Il forme un trio d’abord appelé Bastard qui deviendra bien vite Motorhead, du nom d’une chanson de Lemmy écrite pour Hawkwind. S’y succèdent des anciens des Pink Fairies comme Larry Wallis à la guitare, et un premier disque est enregistré après l’arrivée du batteur Philthy Animal Taylor en 1976 et qui ne verra le jour qu’en 1979 sous le nom de « On Parole ». Le contenu est alors entre Hawkwind et Pink Fairies dernière génération, c’est-à-dire sympa mais pas trop énervé. Wallis est viré, et un nouveau loser fait son apparition.
Il se fait appeler Fast Eddie Clarke et a bientôt trente balais. Il est fan de Cream et a joué dans Zeus, le groupe de Curtis Knight qui accueillit en 1965 Jimi Hendrix, ainsi que dans Blue Goose, un groupe de Rock-Blues un peu progressif. L’homme a un touché miraculeux, une science du riff à la fois Blues et hargneux alliée à une rapidité d’exécution du solo efficace qui en fait un pistolero de la six-cordes. Un premier disque est mit en boîte en lieu et place d’un simple pour Stiff, le label Punk-Pub Rock du moment, soit douze titres enregistrés en moins de deux jours. Le disque déboule à la 43ème place des charts anglais, résultat d’intenses campagnes de concerts britanniques depuis deux ans, et alors que le NME classa Bastard à sa formation comme le pire groupe du pays.
La suite va être une nouvelle tournée de plus d’un an, et la négociation d’un vrai contrat avec le label Bronze. Outre la scène, le trio devient une machine à bringuer redoutable, consommant sans vergogne whisky, clopes et acides en tous genres. Ils deviennent ainsi les Huns du Downtown londonien, et avec leurs bottes, leurs cuirs, leurs cartouchières et leurs cheveux longs, commencent à sérieusement faire flipper les petits Punks du Speakeasy et du Marquee. Car c’est un fait, Motorhead, malgré un héritage avoué du Blues anglais et du Rock’N’Roll des années 60, pulvérise avec sa musique brutale les tympans de ses auditoires. Plus que cela, il les effraie par leur dégaine sombre et ombrageuse, à l’instar de Black Sabbath à ses débuts.

Finalement, il manque au trio un vrai disque capable de retranscrire sur vinyl la furie de leur musique. Un peu comme ce quintet australien, AC/DC, qui en 1977, publie enfin un disque à la hauteur de leur réputation scénique : « Let There Be Rock ». Et cela n’est pas un hasard.

Car Motorhead aime enregistrer rapidement et en direct. Mais il faut un producteur capable de capter cette furie dans toute son entièreté. Le choix se portera en cette fin 1978 sur Jimmy Miller. L’homme n’est pas un inconnu, puisqu’il est le fier producteur de nombre de grands artistes anglais comme Traffic, Blind Faith, mais aussi et surtout les Rolling Stones de 1968 à 1973. La collaboration s’arrêta à cause de sa consommation d’héroïne envahissante. Il sembla s’assagir un peu à la fin des années 70, et sa cote ayant bien baissée, il devint accessible aux trois cavaliers de l’Apocalypse.
L’homme n’est pas anodin sur ce disque. Il offre à Motorhead un son exceptionnel que le trio n’aura jamais l’occasion de retrouver malgré de multiples autres bons disques.
Le vrai prodige est d’avoir réussi à séparer chaque instrument, les empiler l’un sur l’autre tout en les rendant bien audibles séparément, leur donner un son chaud, et garder la furie initiale du concert.
« Overkill », qui ouvre l’album, en est la plus belle preuve. Chacun arrive progressivement. La double grosse-caisse de Taylor, la basse de Lemmy, la guitare de Clarke. Chacune est claire et distincte, mais parfaitement complémentaire, faisant à l’arrivée de la dernière une épaisse tranche de Rock. C’est un galop de l’Enfer, quelque chose de jamais vu. Le Hard-Rock reste une sorte de démonstration Blues progressive, entre Led Zeppelin et Deep Purple, avec leurs soli de trente minutes. Les soli hendrixiens furieux de Clarke s’envolent sur un tapis de roulements de toms et de basse Rickenbacker. Cette fameuse basse en forme de rythmique qui gronde tout au long de ces dix titres fabuleux. On retient souvent de Motorhead cette sècheresse rythmique et émotionnelle en forme d’hymnes speed-metal avant l’heure. Le vrai Motorhead a plus à dire, avec la fougue de ses débuts. Blues, Rock’N’Roll, Rythm’N’Blues, tout y passe avec une égale fureur. Lemmy est une brute, mais il reste un homme des années 60, gorgé de références fort diverses. Il est un homme du passé qui se recadre dans le présent du Punk. Avec plus de références, de folie, de colère.
Il rugit, il éructe, et du haut de la Rickenbacker qui tabasse et la Stratoscaster qui râpe, Lemmy pleure son Blues. Un rugissement Rock, comme le prouve d’ailleurs le premier album éponyme du groupe, paru en 1977 et ondulant entre Heavy-Rock psychédélique tabassé à la Hawkwind, et Blues-Rock tiré de John Mayall ou de ZZ Top. Un peu trop bancal, enregistré et mixé en deux jours en lieu et place du délai à partie pour la réalisation d’un 45 tours, cet album ouvre pourtant la voie à celui-ci. Désormais sûrs de leur force Motorhead, après deux ans sur la route, savent ce qu’ils veulent.
Et donc, entre décembre 1978 et janvier 1979, le trio enregistre son nouveau disque. Il est entamé par « Overkill », cavalcade infernale ouvrant une nouvelle utilisation de la double grosse caisse. Il se dégage de ce morceau une sensation de vitesse, de liberté. Il sécrète une adrénaline à chaque accélération. Morceau à rebondissements, semblant ne jamais vouloir se terminer sous les assauts de la Stratocaster de Fast Eddie Clarke, il enivre. Il est par ailleurs à remarquer que le son de la guitare n’est jamais sursaturé, typé réellement Metal. Il est plus proche de celui de Clapton et Hendrix, les deux références du Rapide Eddie.
Lorsque s’achève enfin « Overkill » dans un fracas de cymbales, un roulement de toms vient déchirer l’air lourd. « Stay Clean » poursuit la route sur un tempo enlevé mais plus carré. Etonnant d’entendre Lemmy éructé qu’il faut rester clean alors que les trois sont en mode débauche, avalant pilules, alcool, bitume et minous féminins avec l’avidité d’un crocodile sur un troupeau de buffles. Cet excellent morceau nous permet d’ouïr Lemmy dans ses œuvres, servant en deux couplets un solo de basse vertigineux, totalement inédit depuis la création du Rock.
Puis on entend l’homme de Stoke-On-Trent gargouillé « I’m so drunk » avant que n’arrive « I Won’t Pay Your Price ». Dans sa construction, ce morceau n’est en fait rien d’autre qu’un bon vieux boogie. Mais l’urgence, la voix de Lemmy, les chorus possédés de Clarke, la batterie brutale de Taylor font de cette structure antique une embardée jouissive de trois minutes. A l’instar d’ un AC/DC qui dépoussiéra le bon vieux Rock’N’Roll des familles, celui de Chuck Berry notamment, Motorhead défriche sous les assauts du Punk le Blues, le Rock’N’Roll, le Boogie ou le Rythm’N’Blues. Il est même à constater que ces trois-là n’ont pas grand-chose de heavy-Metal, à part leurs références Blues, leur maestria sonique (ce sont de vrais très bons musiciens). Ils vont en fait créer une nouvelle légende, sortant le heavy-metal de ses oripeaux hippies pour l’emmener vers une nouvelle dangerosité qui fera les beaux jours de la New Wave Of Heavy-Metal et du Trash américain. Cet alliage de chemises noires, de jeans, de cuir, de cheveux longs, de références outlaws, nazis, satanistes, bref, obscures, mais souvent avec la culture et le second degré de Lemmy en moins, sera la nouvelle panoplie du rocker Metal.
Mais revenons à l’album, qui continue avec « I’ll Be Your Sister ». Excellent heavy-blues démarré par un riff de basse, ce morceau voit Lemmy déroulé tout son humour, éructant de sa grosse voix à la paille de fer une litanie de chanson d’amour quasi mièvre sur un tapis de bombes. Le solo de Clarke y est brillant, et la batterie de Taylor est impeccable. On reprocha souvent à ce dernier son approximation rythmique, mais l’homme sait être très bon, ce que sa consommation de stupéfiants altère parfois. Quant à Clarke, il sait se montrer précis et expressif sans être ni démonstratif, ni bavard. L’homme n’est pas un virtuose flashy, il est au service de la musique, ce qui manquera parfois par la suite dans Motorhead malgré le gardien du temple Lemmy.
« Capricorn » en est la preuve la plus éclatante. Ici, Fast Eddie y est purement et simplement brillant. Cette version est par ailleurs pour ma part définitive. Malgré d’excellentes prestations scéniques, notamment sur le mythique « No Sleep ‘Til Hammersmith », aucune n’atteindra ce paroxysme d’angoisse et de folie. Gorgée d’écho, résonnant de toute part, possédée par un démon venu du fond des âges, « Capricorn » est un sommet d’abandon et d’angoisse. Clarke décoche des chorus d’un autre monde, imprégné d’un Blues sombre, noir comme le jais. Le texte ésotérique de Lemmy résonne dans la Stratocaster, sur un tapis de caisse claire et de cymbales lointaines. Là, sous les manettes toxiques de Jimmy Miller, Motorhead donna le meilleur de lui-même, gravant ici sa légende de trio brutal et peu fréquentable.
De cette furia maladive décolle « No Class ». Enorme rock’n’roll héritier direct de Chuck Berry, ce morceau est encore une démonstration de l’impeccable efficacité du groupe, et de son humour féroce, imprégné de références aux westerns spaghettis des années 60. Le son de la guitare cingle comme un coup de fouet. Tout comme sur « Damage Case » qui est le digne héritier boogie de « La Grange » de ZZ Top. Sur l’un ou l’autre, la guitare de Fast Eddie hulule le Blues. Plus que jamais, il sait ralentir le rythme et faire scintiller le feeling, à l’instar d’un Billy Gibbons, qualité qu’il ne mettra que trop peu en exsergue.
« Tear Ya Down » qui débute par un décompte jusqu’à quatre en allemand qui entretiendra la légende des références nazies de Lemmy. L’homme est un passionné des deux conflits mondiaux, et un collectionneur des armes de cette époque. Mais sa culture historique, immense, et son discours, prouvent, à qui veut bien l’entendre, que l’homme est au-delà d’une certaine représentativité médiatique de l’extrême-droite. L’homme est un anarchiste, profondément de gauche en fait, qui demeura fasciné par la réussite il faut bien l’avouer surréaliste des nazis allemands dans les années 30.
Toujours est-il que ce morceau demeure moyen par rapport à la qualité générale du disque qui est, rappelons-le, exceptionnelle. D’ailleurs suit « Metropolis ». Seul vrai Blues-Rock psychédélique de Motorhead, il reste une obsession pour les fans. Clarke déroule son obssession pour Hendrix. Comme pour « Capricorn », il développe ces accords ouverts tout en résonnance angoissante. Là encore, le trio n’atteindra le pinacle de cette version possédée par le désarroi. La basse de Lemmy gronde en tapis sourd sous la guitare, et Taylor tape une rythmique impeccable, tout en roulements d’une classe folle.
Dés lors, comment terminer un tel disque ? Par un heavy-blues crasseux comme le faisaient si bien Led Zeppelin ou Humble Pie. Formidable tapis d’électricité grasse, mêlant à la perfection guitare et basse, avant de s’emballer dans un, osons, speed-metal, le trio va alterner deux soli, dont un par Lemmy himself, lui qui fut au départ guitariste. Il ne reproduira heureusement pas deux fois la même erreur. Comment vous dire combien le chorus de Clarke est cent fois supérieur…. Comment dés lors en ajouter plus ?
Par trois titres fabuleux. « Too Late Too Late », Punk à souhait, et puis ce « Like A Nightmare », furieux écho de « Capricorn » et « Metropolis ». La guitare en écho, les soli Blues amers. Le trottoir, la dérive, pas un sou en poche. Là encore, la production magistrale de Jimmy Miller emplit l'air de ce Rock radical et nihiliste, mais au combien savoureux.
« Overkill » se classera 24ème des charts britanniques, et commence l'ascension du groupe vers les cimes avec une trilogie de disques stupéfiants de férocité, dont celui-ci est le premier.Motorhead devient une référence, et pour la première fois, à 35 ans, Lemmy n'est pas un loser.
tous droits réservés

5 commentaires:

Nikko a dit…

Ces ont de gentils rebelles, comment on pouvait les prendre pour des bad guy à l'époque ? Moi je continue à vivre avec Ace of spades dans les oreilles !

Pascal Georges a dit…

Super chronique pour cet album (et ce groupe).
Lemmy : "Il faut que les français arrêtent d'écouter Johnny...".
Sûr, un album comme Overkill est un pavé rock, de ceux qui ne vieillissent pas et effectivement, quelle prise de son.
Je les ai vu en concert à cette époque...
Énorme !
Merci pour ces souvenirs chroniqués.

Bruno a dit…

Que dire de plus ?
Le binôme "Overkill" et "Bomber" sont deux albums majeurs. "Ace of Spades" également, dans un autre genre.
(Question solo de basse, avant Lemmy, je pense de suite à ceux de Jack Bruce avec West, Bruce & Laing - écouter "The Doctor").
Bonne Année & meilleurs voeux !!

Ramon a dit…

C'est sûr, Fast Eddy était bien plus inspiré que l'actuel (et depuis fort longtemps néanmoins) guitariste de Motorhead, je n'accroche pas du tout à ses soli, d'ailleurs...Question solo de basse: john Entwistle sur "my generation" en 1965 il me semble...

Anonyme a dit…

Super analyse !! Le Meilleur Trio de Rock and .... !! A 53 berges ; je n écoute principalement que leur trilogie !!!! Good life