
LARRY CORYELL : « At The Village Gate » 1971
Le monde du Jazz est la plupart du temps fort hermétique au commun des mortels. Et ne parlons pas de ceux qui se contentent du bousin que nos radios libres déversent dans nos oreilles.
Quand on est un peu éclairé sur la chose musicale, c’est-à-dire quand Jimi Hendrix et Cream évoquent quelque chose dans nos esprits, on sait combien le Jazz fascina le monde du Rock. De par son statut de musique pour musiciens, aux structures totalement libres, il provoqua quelques complexes d’infériorité qui virent Jack Bruce, Hendrix, et même Rory Gallagher tâter du genre dans leur musique.

Ce disque est une arlésienne du format digital, je le trouvai donc en vinyl. Et l’écoutai religieusement. Je découvris un petit bonhomme avec sa grosse Gibson à l’allure sage mais au langage musical redoutable. Bien qu’imprégné de mysticisme à la fois tendance en ce début de seventies, raccord avec certains grands maîtres du genre (John McLaughlin, Chick Corea….), Coryell avait opté pour un jazz gorgé de saturation et de sons rock. Il devint en quelques mois une sorte d’Hendrix du genre, développant des thèmes rythmiquement puissants, et prétexte à de formidables développement instrumentaux à la fois rugueux et virtuoses.

Tout cela avait pourtant commencé de manière plutôt étrange, puisque le premier disque de Coryell s’appelant « Coryell », et paru en 1969, est très bon, mais nous impose la vision de sa femme, de ses enfants et de lui-même nus dans les herbes folles. C’est chaste, hippie, mais totalement ridicule. Il y avait souvent chez les musiciens ce besoin d’imposer leur bonne femme sur disque ou en concert, même si celles-ci n’avaient aucun talent. Ce fut le cas de Linda MacCartney ou Yoko Ono, pour n’en citer deux. Mais dans le jazz, la chose était également régulière, tout comme dans le blues, le leader du groupe sortant souvent avec le plus jolie des choristes (Ike Turner et ses Ikettes, dont une certaine Tina faisait partie).

Le vrai détonateur, c’est ce disque. Enregistré live au Village Gate de New York , avec le bassiste Harry Bronson, et le batteur Harry Wilkinson, plus madame aux chœurs, évidemment (mais elle est extrêmement discrète, comme quoi, la prise de conscience est totale), est la première pierre angulaire d’un tryptique hallucinant de virtuosité et de créativité.
Pas que l’approche soit fondamentalement originale, puisqu’il s’agit d’un trio guitare-basse-batterie, formule ayant produit quelques superbes étincelles dont Cream ou Jimi Hendrix Experience en sont (à l’époque) les plus superbes représentants. Mais n’oublions pas Blue Cheer ou le Tony Williams Liefetime, comètes magiques de musique électrique qui feront de vous des gens moins cons après écoute.

Pourtant, l’approche de Coryell est totalement rebelle : jouer du jazz en live, avec une approche que seuls les musiciens rock ont à cette époque. Et dés la rythmique de « The Opening », on constate que les roulements virevoltants de Stanley Clarke ou Max Roach sont loin. Le son est épais, entre funk lourd et Blues. La guitare est sans effet, calme. La voix de Coryell, plutôt bonne, mais pas extraordinaire (elle est au moins juste, ce qui n’est pas le cas de beaucoup de chanteurs actuels), chantonne quelques paroles entêtantes, avant que le maestro emballe les amplis. La qualité des bends, la précision des dissonances, le subtil dérapage du thème dans des embardées solistes absolument brillantes, se gorgeant de wah-wah hargneuse font de ce premier titre une bonne entrée en matière.
« After Later » est un beau thème jazz qui s’emballe. Coryell fait preuve d’une prodigieuse dextérité dans les changements de thèmes. On sent les nuages noirs s’amonceler au-dessus de la salle. Le joli morceau jazzy s’énerve, se gorge de colère. La saturation gagne les notes du solo de guitare. La rythmique de la batterie de Wilkinson devient plus trépidante, plus brutale, entre Robert Wyatt et Ian Paice. La basse ronflote de notes épaisses tapies sur la thème initial. Un peucomme Billy Cox lorsque Hendrix l’embaucha comme bassiste pour remplacer un Noel Redding toujours au-delà de la ligne rouge du soliste de trop.


“Can You Follow?” est une merveille de jazz. Un thème subtil, mélodieux, virevoltant, qui s’épaissit à coup de médiator et de caisse claire. Furieux, violent, les notes s’égrènent en accords et brillent au firmament jusqu’au bout de ces neuf minutes et trente secondes de prouesse guitaristique.
Par la suite, Coryell adoptera un langage plus acoustique, comme John MacLaughlin après Mahavishnu Orchestra. Comme si il était allé trop loin, comme si continuer, c’était regarder au-delà du Soleil. Il s’éloignera ainsi de l’horizon Rock pour confirmer un public d’amateurs de Jazz plus feutré. Récemment, l’homme a redégainé sa grosse Byrdland et ses amplis Marshall pour un nouveau disque en concert furieux.

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