mercredi 10 février 2010

TASTE

"On entend sur ce premier disque le souffle des amplificateurs, les larsens, les changements de tonalité sur les guitares, le ronflement opaque, sourd, de la basse."

TASTE : « Taste » 1969

Si ma découverte de Rory Gallagher passa par le mythique « Irish Tour » de 1974, je découvris Taste, son premier vrai groupe, le soir de sa mort. C’était en juin 1995. Je me souviens que ce soir-là, j’écoutais l’émission « Classic Rock » sur RTL. C’était un samedi soir, il était 22h30. J’avais 15 ans, mais je ne sortais pas. Les boums, la dance, les mobylettes, tout cela ne m’intéressait guère. Les filles si, bien sûr, mais j’étais trop gauche, trop introverti, trop frustré pour pouvoir entamer la conversation. De toute façon, les plus jolies filles du lycée, que tous les garçons convoitent, n’avaient rien à faire avec un loser comme moi.
Alors ce soir-là, comme souvent, j’étais seul dans ma chambre, avec ma radio, et mes cassettes audio pour copier ce qui me plaisaient le mieux. J’avais découvert Rory via une émission de télévision appelé « Culture Rock », qui présentait l’année 1975 en musique. Il y eut quelques dizaines de secondes foudroyantes d’électricité, délivrées par un petit bonhomme en jean et chemise à carreaux, en sueur, le poil long. C’était un extrait d’un concert, en cette année 1975, où tous les délires mégalomaniaques du rock, qu’il soit progressif ou hard, sont permis : les concerts géants, la cocaïne, les double ou triple albums, les light-shows et les costumes déments.
Au milieu, Rory Gallagher c’était la simplicité, le Rock prolétaire, le Blues, nerveux, rageur, inspiré, exprimant autant la rue que la poésie gaélique. Ce garçon était magique, et renseignement pris, j’achetai donc le « Irish Tour », que je trouvai bien fameux.
Et puis ce soir de juin 1995, il y eut un hommage vibrant. Bien sûr, on était à 22h30, sur RTL, entre amateurs. La mort de Rory, ça ne faisait pas le 20h. Pourtant, ce soir-là, j’ai pleuré. Bien que ne connaissant pas bien l’homme ni sa musique, je découvris toute la sympathie qu’il inspirait, que ce soit auprès des fans ou de Georges Lang. Ce que j’avais perçu durant ces quelques secondes à la télé était vrai : Rory Gallagher était un type humble et passionné, qui sacrifia sa vie à la musique, et un art qui fut à la fois son pinacle et son tombeau.
La carrière de Rory fut donc égrenée, mais c’est Georges Lang qui dégaina Taste. Il avait découvert le disque en 1969. Alors jeune animateur sur Radio Luxembourg, il passait « Blister On The Moon » du premier album « comme un fou » selon ses propres dires.
Je me procurai ce premier album quelques semaines plus tard et fut terrassé par la totalité du disque.
Rappelons que Taste fut le premier groupe professionnel de Rory. Formé en 1966, il était alors un groupe de copains. Outre Gallagher à la guitare et au chant, on trouvait Norman Damery à la batterie, et Eric Kitteringham à la basse. Le groupe écuma tous les clubs irlandais, avant de débarquer à Londres en 1968. Taste enregistra une démo professionnel de huit titres , mais ces chansons restèrent inconnues jusqu’en 1972, sorties sous le nom de « In The Beginning ».
Le potentiel du groupe est déjà impressionnant pour l’époque. Taste est véritablement original malgré son répertoire Blues-Rock. En effet, il ne tombe ni dans les travers psychédéliques virtuoses de Cream ou Jimi Hendrix, et encore moins dans le côté British-Blues Boom respectueux du son noir jusqu’à la décalcomanie maniaque.
Taste offre un Blues-Rock énergique, sans fioriture et sans effet de manche, issu tout droit des pubs de pêcheurs. Le son est rude, c’est celui du dur labeur.
Lorsque Polydor signe Taste en 1968, il suggère fortement à Rory de virer ses compagnons, certes sympathiques, mais trop modestes musiciens pour aller taquiner du Cream ou du Experience.
Deux irlandais de Belfast (rappelons que Rory est du Sud, de Cork) prennent la basse et la batterie : respectivement Richard MacCracken et John Wilson.
Le répertoire est déjà bien établi, et les deux nouveaux doivent avant tout se fondre avec l’univers de Rory. Ce dernier sait ce qu’il veut ; les chansons, qu’elles soient des compositions ou des reprises, ont toutes la personnalité du guitariste.
En 1969, le Psychédélisme laisse place au début du Rock Progressif, au début du Hard-Rock avec Led Zeppelin, ou avec une forme de Blues dite progressive avec Free, Spooky Tooth ou Fleetwood Mac. Jimi Hendrix est mal en point après trois albums phénoménaux, des tournées à n’en plus finir et de la drogue comme si l’en pleuvait. Cream est mort à temps. L’enterrement de Première Classe a lieu au Royal Albert Hall en novembre 1968, et Taste assure la première partie, défonçant le trio heavy-pschédélique fatiguée.
Le premier album éponyme arrive en 1969. Sa pochette, magique, résume le propos : de la sueur, des larmes, et de l’électricité. Taste joue ici un Blues violent, âpre, enregistré live en studio. La photo en noir et orange de Rory, le montrant en action, hirsute, en sueur, est une fulgurance antinomique à cette époque. On cherche l’intellectualisation du propos, faire en sorte que le Rock soit pris au sérieux. Bien que de nombreux chefs d’œuvre émergèrent, tels « Tommy » ou « Aqualung », Taste rappelle combien le Blues et le Rock ont à voir avec une certaine culture ouvrière et prolétaire.
Surtout, l’énergie incroyable, totalement indescriptible et inclassable à l’époque, à la fois issue du Rythm’N’Blues du milieu des années 60 et du Rock des années 50, mais avec une virtuosité du propos totalement moderne, étonne.
Taste défriche le terrain au Hard-Rock de la fin des années 70, à la fois totalement exubérant et profondément romantique. C’est le vivier de UFO, Thin Lizzy ou de Aerosmith première époque.
On entend sur ce premier disque le souffle des amplificateurs, les larsens, les changements de tonalité sur les guitares, le ronflement opaque, sourd, de la basse. Les peaux et les cymbales semblent crépiter dans votre salon, le Blues est là, vivant.
Ce disque est irrémédiablement le symbole de ce que la nouvelle génération ne comprend pas. Les kids veulent du surproduit, du 3D, du HD, du Blue-Ray, de la hype. Avec Taste, on entend trois musiciens se donner le change. Ca ripe, ça souffle, ça siffle, bref, ça respire. Qu’importe les imperfections, la musique ici vit. On sent l'énergie du live, là dans le studio londonien.
Le Blues râcle le plancher. Après le fulgurant « Blister On The Moon », tonnerre de riffs rageurs sur une rythmique maintenant une tension exacerbée, on trouve l’un de mes titres favoris : « Leaving Blues ». La slide dérive, la voix de Gallagher est magique. La batterie rentre en jazz. Voilà encore un aspect de Rory dont tout le monde se fout : son amour du jazz. Le second disque de Taste le verra s’orienter vers ce courant, et l’homme est un brillant saxophoniste. J’aime cette slide toute en accords piqués. J’aime cette fantastique sensation mêlant joie de la liberté et sensation d’abandon, voire de trahison.
Suit « Sugar Mama ». Je n’aime pas trop les Blues lents. Du genre pompier et lourdingue, de ce que furent capable de produire des Eric Clapton, BB King, et autres adeptes du Blues à paillettes.
Pourtant, on y trouve une rage exacerbée que l’on ne trouve que chez Humble Pie. On y trouve les vraies boules de l’homme qui subit la vie comme un loser. C’est marrant, mais interprété comme cela, la Sugar Mama, elle a intérêt à faire profil bas. Parce que ça va chier, et pour de vrai. Tout y est exacerbé, de la guitare à la rythmique. On y trouve notamment les prémices du Doom, avec ce rythme ultra-ralenti, pachydermique, ces riffs plombés,qui préfigure le heavy-metal, bien plus que Led Zeppelin.
On retrouve cet art sur « Catfish », morceau du même métal, mais qui lui annonce « Whole Lotta Love » de Led Zeppelin de par son riff entêtant, tiré du Blues le plus noir, épidermiquement parlant.
« Wrong Side Of Time » est une rock-song héroïque, typique de l'influence irlandaise que l'on retrouvera sublimée chez Thin Lizzy.
« Same Old Story » est le titre efficace par excellence, avec son riff boogie imparable, et ses chorus bien sentis. Cette chanson aurait dû connaître un destin plus attrayant dans les charts.
Et puis il y a les titres acoustiques, « Hail » et « I'm Moving On », qui sont loin d'être négligeables. Plus que des respirations dans le brasier, elles démontrent l'amour profond de Gallagher pour le country-blues. D'ailleurs l'homme reste à mon sens l'un des tous meilleurs interprètes, de par l'énergie et la vivacité qu'il y insuffle.
Taste devient une attraction scénique dans tous le pays, et le second album, « On The Boards », paru en 1970 entre dans le Top 20 anglais. La suite, ce sera une tournée triomphale, et notamment à l'Isle de Wight. Alors que les héros hippie agonisent, de Jimi Hendrix au Doors, là sur la scène du festival, de nouveaux héros blues et heavy apparaissent, dont Taste et Free. Le trio de Gallagher devra ainsi faire cinq rappels après une performance brillante, immortalisée sur disque.
Puis Taste explosera en vol début 1971, Wilson et MacCracken voulant être davantage impliqués dans la composition. Se greffe dessus les inévitables conflits politiques entre Irlandais du Nord et du Sud. Rory s'en tamponne, mais ces deux camarades deviennent vite trop pénibles pour que l'homme de Cork supporte cela plus longtemps.
La dissolution de Taste restera pour lui une immense blessure, mais commence pour lui une brillante carrière solo, dont la quasi-totalité des disques sont des miracles sonores.
Finalement, sa mort lui aura éviter de finir totalement obèse dans des festivals de blues ou de jazz, devant un public bien trop éloigné des prolétaires de son vrai public et de son Irlande Natale.
tous droits réservés

6 commentaires:

lemomo a dit…

J'ai vu Taste la 1ère fois en 70 au Lyceum à Londres. Quelle claque mes aieux !!! ensuite direction Wight qui reste un souvenir inoubliable. Taste est passé vers 5 heures de l'après-midi et j'ai failli louper ça étant trop occupé, disons, à autre chose :-) j'ai rappliqué dare-dare quand j'ai entendu, au loin, les premières notes de Catfish. Quel pied ce jour là.

Budgie a dit…

Merci à toi pour ton témoignage. 40 ans plus tard (désolé de rappeler ce douloureux état de fait !); on a tendance à idéaliser l'époque. Bien que la musique soit fantastique, on est parfois surpris des témoignages de ceux qui ont vécu ces concerts, car ils n'ont finalement pas ressenti forcément les choses comme étant historiques. Logique finalement, ^puisque c'est la patine du temps qui fait les choses. Néanmoins, nous sommes bien d'accord, Taste état un sacré groupe de scène.

The Blues are the roots... a dit…

Ravis de voir qu'en 2010 on trouve encore à parler de Taste.

Belle chronique bien que je sois en désaccord avec certaine chose. En ce qui concerne les slows Blues j'en conviens que c'est une question de goût mais c'est un style tellement présent dans le Blues que l'on peut difficilement passer à côté. La perception que l'on a d'un slow blues dépendra de ressentis de chacun et ne dépend pas forcément du nombre de notes jouées. Le jeu de bluesmen comme BB King ou Albert King en est un assez bon exemple. En ce qui concerne Rory il en a gravé de sacrément beau avec ou sans Taste, un de mes slows Blues préféré chez l’irlandais reste ses nombreuses reprises du titre de Muddy Waters « Garbage Man ».

En ce qui concerne l’amour de Rory pour le jazz, je ne trouve pas cela très étonnant car (à l’exception d’un Jimmy Page pas du tout friand de ce style musical) tous les gratteux de la fin des 60’s se gavaient de disque de Jazz. Hendrix avec Miles Davis, Clapton qui vouait une passion pour John Coltrane lorsqu’il jouait avec Cream etc…
Rory ne dérogeait pas à cette règle, sauf que lui aura l’audace de franchir le pas en apprenant le saxo avec plus ou moins de réussite. D’ailleurs à ce propos pour avoir la chance de connaître quelques trompettistes et saxophonistes ce que fait Rory sur « It’s happened before, It’ll happen again » et « On The Board » bien que plaisant pour le mélomane s’avère en réalité assez approximatif. Et ce n’est pas anodin à mon avis si on entendra par la suite que très peu Rory jouer du saxophone.

Quant au devenir de Rory si il n’avait pas trouvé la mort ce fameux 14 juin 1995, je penses que l’on peu difficilement juger de part ses dernières prestations. Privé d’un dynamique Gerry Mc Avoy à la basse et devenu quasi obèse avec un groupe avec lequel il sous exploitait son talent. Il est clair que sa maladie commençait à le ronger et cela avait des conséquences néfastes sur son jeu. Si la santé et la vie lui avait un peu plus sourit son orientation musicale aurait été tout autre. Mais j’imagine mal Rory cantonné à un style devant un public étriqué. Ce type était un prolétaire dans l’âme et il s’est usé physiquement et moralement de peur de ne plus pouvoir tenir la route. Quand on sait que de nombreuses maisons de disques lui ont claqué la porte au nez (à l ‘époque de « Fresh Evidence » car étant considéré comme moins bankable qu’un Gary Moore. On peut se dire que c’est toute une série de malchance (qui ont du peser lourd psychologiquement) qui ont conduit à ce triste jour de 1995.

Budgie a dit…

Sacré commentaire mon ami !
On voit que Rory fait toujours débat ! En ce qui concerne les Blues lents, ce n'est pas que je n'aime pas, mais cela dépends des interprétations. j'ai toujours privilégié le côté crasseux et outrancier, heavy, et là, c'est une question de goût.
En ce qui concerne le jazz dans le rock, effectivement Rory n'en est pas le meilleur interprète (on ne peut aps être bon partout). Par contre, Rory fut l'un des premiers à intéger cette construction dans ses chansons, alors que Hendrix et Clapton en restèrent à l'intégration de quelques éléments dans leurs soli. Bien sûr, il y eut le jazz-rock, mais globalement, je trouve l'interprétation de Rory plus digeste que celle de certains jazz-rockeux plus doués techniquement. Lui et Ollie Halsall.
Enfin, je crois que nous parlons de la même chose à la fin. Je ne blâme pas Rory. Epuisé par des années de tournée, des albums, sa santé qui décline, il avait d'excellents restes à la fin de sa vie. Néanmoins, il ne pouvait pas lutter contre une chose : le business. Même Gary Moore est aujourd'hui un peu dans une voie de garage.Passé de mode. Rory faisait toujours de la très bonne musique, mais elle ne s'adressait plus au grand public, car il n'avait plus le support médiatique pour exister. Qu'aurait pu faire commercialement un Rory Gallagher commercialement parlant face à des Lady Gaga ou Coldplay ? Rien, il aurait donc fini par devoir se contenter de ce que l'on lui offrait, c'est-à-dire les festivals de spécialistes comme jazz In Marciac ou Blues En Seine. Peut-être aurait-il pu venir jouer dans quelques festivals de métal, mais le monde de la musique est tellement cloisonné en niches, qu'aurait-il pu faire ? des musiciens qui tourne sans relâche tout au long de l'année non aucun succès de grande échelle, car il sont trop vieux, pas assez stylés, et leur musique pas assez tendance. Finalement, Rory n'aura pas connu tout cela, et c'est presque tant mieux, cela l'aurait achevé de toute façon. Pauvres de nous.

The Blues are the roots... a dit…

Voilà un débat intéressant !!!

En ce qui concerne Gary Moore je penses que si aujourd'hui il est dans une voie de garage c'est parce que son style est finalement trop prévisible et lorgne trop vers un Hard Blues où les balades de Blues en mineur sont légion. Rory était un musicien bien plus complet d'ailleurs il se définissait avant tout comme un musicien et ne supportait pas être cantonné à un style. C'est pourquoi j'imagine mal Gallagher se contenter des festivals Blues. C'est vrai qu'à partir de l'album "Defender" il est revenu au Blues et je pense que le petit revival Blues des 80's initié par Stevie Ray Vaughan n'était pas étrangé à ce retour aux sources chez Rory.D'ailleurs je penses que malgré le fait que Rory ait pu être un musicien à part, il n'en reste pas moins que sa carrière à suivit un schéma parallèle avec les mouvances des différentes époques qu'il a traversé. Ce n'est pas un hasard à mon avis si fin 70's en pleine explosion Punk et Heavy Metal que Rory ait pris le chemin d'un Rock de plus en plus musclé voir Hard Rock.
Je penses aussi qu'il avait encore de grande chose à livrer. De mémoire il me semble que avant de mourir il avait pour projet de sortir un double album avec une face électrique et l'autre acoustique.
Autre chose, j'ai remarqué que même si cela fait 15 ans que Rory n'est plus de ce monde, il reste dans la mémoire des anciens mais il est aussi découvert par les nouvelles générations (comme moi)ou redécouvert par des gens qui sont passé à côté du bonhomme. D'ailleurs c'est un peu le même cas de figure pour Stevie Ray Vaughan, il est à la fois écouter par les anciens comme ceux de la nouvelle génération.

Bon je vais m'arrêter là... je pourrais en parler des heures. Le simple nom de Rory Gallagher suffit à faire s'emballer mon coeur. Pourtant je n'ai que 22 ans.

Anonyme a dit…

Merci, merci et encore merci pour cette (encore) superbe chronique.

Merci aussi pour Rory, mon ami, mon frère, mon père.


Roryfan16