lundi 1 décembre 2014

THIN LIZZY 1973

 "Il faut un tube, sinon c’est la porte."

THIN LIZZY : « Vagabonds Of The Western World » 1973

Une légère brise marine remontant de la Tamise flotte sur le pavé gris de cette petite rue londonienne. Une grande silhouette déguingandée progresse nonchalamment, les mains dans les poches de son jean pattes d’éléphant. Certains passants se retournent sur les pas de cet homme, métis de peau. Sa coiffure afro dénote encore dans le paysage pourtant cosmopolite de la cité britannique. L’homme est musicien, et il s’appelle Philip Lynott. Il est irlandais, né à Dublin d’une mère blanche, et d’un père inconnu noir, marin de son état. Le jeune homme, pétri de Rock électrique, celui de Cream et Jimi Hendrix, de Soul music et de poésie gaélique, est venu à Londres pour fonder son groupe avec son copain batteur, un certain Brian Downey. Ils croisent la route d’un guitariste de Belfast, ancien guitariste des Them, du nom de Eric Bell, et fondent leur propre trio de Blues-Rock. Il s’appellera Thin Lizzy, du nom d’une bande dessinée narrant les exploits d’une petite auto, Tin Lizzie.
La formation se fait une solide réputation sur scène, et signe fin 1970 avec le label Decca, celui des Rolling Stones. Ils vont enregistrer deux albums en 1971 et 1972, « Thin Lizzy » et « Shades Of A Blue Orphanage » au succès commercial mitigé. On y découvre les influences de ce groupe réellement original : Blues, Hard-Rock naissant, et Folk celtique. Ce qui frappe, outre la réelle compétence musicale des trois, c’est la voix de Philip Lynott. Gouaille funky, timbre souple et soyeux, jamais forcé, il est à mille lieux des hurleurs du hard-métal de l’époque, celui de Deep Purple et Led Zeppelin. Et puis il y a ce don poétique réel. Lynott est un songwriter magnifique, narrant des histoires poignantes,riches de l’imagerie celte, mais aussi de films de westerns et de livres d’aventure qu’il dévora durant son enfance.
Mais bien peu le savent. Encore un peu maladroit, Thin Lizzy brille sur scène mais peine à vendre des disques. Decca donne un ultimatum au trio : il faut un tube, sinon c’est la porte.
Comme nouveau simple, le trio décide de revisiter une chanson traditionnelle irlandaise : « Whisky In The Jar ». La chanson atterrira dans le haut du classement britannique, et va faire enfin connaître Thin Lizzy au monde civilisé. Hélas, l’album qui accompagne cette belle chanson ne connaîtra pas le sort du 45 tours.
L’album en question s’appelle « Vagabonds Of The Western World ». Il est incontestablement le disque de la maturité de cette première partie de carrière de la Mince Elisabeth.
Je me souviens l’avoir acheté dans une petite boutique de disques d’occasion après avoir lu plusieurs articles sur ce groupe hard-rock dont le leader est un métis. Mon choix se porta sur ce disque car il comportait « The Rocker », un classique que Thin Lizzy jouait toujours en concert, et ce jusqu’à son dernier souffle.
 Et puis il y avait cette superbe pochette type bande dessinée issue de l’imagination d’un ami de Phil Lynott : Jim Fitzpatrick. Ce dernier en dessinera plusieurs, ainsi que des affiches, dont celle du mythique « Jailbreak », et traduira parfaitement les influences héroic-fantasy du groupe, cette bande dessinée dont est si friand le grand Phil.
Je fus d’entrée ébouriffé par la slide magnifique d’Eric Bell en introduction du bluesy « Mama Nature Said ». Et puis il y a cette rythmique souple, agile, qui ronfle dans les enceintes. Le bottleneck dessine des arabesques de musique celte derrière le blues-rock évident au premier abord. Et puis il y a cette voix chaude, juste, majestueuse qui rentre de plein fouet dans l’oreille de l’auditeur imprudent. Le pas se fait plus léger, un sourire s’esquisse, la vie est plus belle. On sent aussi que les moyens mis à la disposition de Thin Lizzy par sa maison de disques pour enregistrer sont maigres. On entend que l’album a bénéficié d’une prise directe. On distingue une sourde résonance derrière le groupe, le peu d’overdubs donne l’impression que le groupe joue là, devant nous, dans le salon.
« The Hero And The Madman » met en œuvre tous les talents de conteur de Lynott. Il y ajoute une tonalité comique en modulant sa voix de manière un peu caricaturale pour entrer dans la peau de ses personnages de son western. Cette fois, c’est l’influence funk que l’on trouve ici, celle de Curtis Mayfield. 
 On retrouve le Blues classique anglais avec « Slow Blues ». Mais là encore la tonalité soul de Phil Lynott transpire et donne une vraie âme à ce morceau à la facture classique. « Broken Dreams », face B du simple « Randolph’s Tango » ajouté ici, est dans la même veine. On y retrouve cette personnalité, magnifié par un fantastique solo très claptonien de Eric Bell.
Cette soul, on la trouve à tous les niveaux : « The Hero And the Madman » bien sûr, mais aussi les très funk « Gonna Creep Up On You »et « Black Boys On The Corner ». Il faut ici davantage chercher du côté de Funkadelic et des Meters. Mais Thin Lizzy est résolument Rock, ce qui fait que cette musique est à la fois puissante et incroyablement entraînante.
Même « The Rocker », véritable brûlot de Hard-Blues, est en fait basé sur un thème funk. Eric Bell s’envole littéralement, jouant un superbe solo échevelé de longues minutes durant. Il interprète seul ce que ses successeurs Scott Gorham et Brian Robertson transformeront en duel fratricide bouclant tous les concerts du gang.
Du funk, de la soul... de l’âme. Il y en a dans la musique de Phil Lynott. Même la fameuse reprise de « Whisky In The Jar » en transpire totalement. On est bien en Irlande, mais pas seulement celle des pubs enfumés. Il y a aussi la lande frondant sous le vent du large, les petites maisons de briques des quartiers populaires, toujours ce Blues... C’est aussi celui de Rory Gallagher. Mais Lynott est un conteur et un fin observateur du monde qui l’entoure. Il peut nous plonger dans un monde imaginaire fait de cow-boys, de romantisme celte et de films policiers, ou nous narrer ces petites scènes de la vie. « Little Girl In Bloom » est de celles-ci. Profondément touchante, elle l’est d’autant plus qu’elle est inspirée de l’histoire de sa propre mère. Le solo de guitare de Bell est incroyablement fort, parfaitement en phase avec le texte de Lynott.
« Vagabonds Of The Western World » est véritablement l’achèvement de la première partie de la carrière de Thin Lizzy. Il est l’aboutissement de ce Blues-Rock rugueux teinté de funk et poésie celtique qui fut le premier matériau du groupe. Par la suite, Decca les virera sans ménagement, entraînant le départ d’Eric Bell.
Découragé, Phil Lynott retourne à Dublin. Mais un vieux copain guitariste du nom de Gary Moore, ayant officié dans un trio du nom de Skid Row, le persuade de continuer. Le nouveau Thin Lizzy doté de Moore, Lynott et Downey, composera notamment la chanson « Still In Love With You », et posera les bases du futur album « Nightlife ». Le versatile Moore parti, non pas un, mais deux guitaristes sont recrutés : Scott Gorham et Brian Robertson. Le quatuor magique et la formule gagnante de Thin Lizzy est née. Les deux six-cordistes vont utiliser la technique des twin-guitars mise au point par Wishbone Ash et en faire un emblème du Hard-Rock. Surtout, elle va donner une véritable dimension héroïque aux mélodies de Lynott, et permettre au groupe d’enfin s’imposer commercialement en Europe et aux Etats-Unis.
Malheureusement en route se perdra cette tonalité typiquement britannique, cette couleur que l’on retrouve dans les disques de Savoy Brown ou de John Mayall And The Bluesbreakers, celle du Blues anglais de la fin des années 60. Les garçons timides des débuts sont devenus des hommes, des bads boys bardés de cuir. Si Thin Lizzy conservera sa couleur irlandaise et si le songwriting de Lynott se magnifiera encore avec le temps, le désormais quatuor est devenu un aigle chromé.
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mardi 11 novembre 2014

MOUNTAIN 1974

"On entend les déclics des médiators sur les cordes des guitares sursaturées."
MOUNTAIN : « Avalanche » 1974

Le principal intérêt quand on écoute de la musique sans se fier à rien d’autre qu’à son instinct, c’est que l’on a de belles surprises. A de nombreuses reprises, de grands groupes m’ont éblouis tant par leurs disques les plus fameux que par des pépites oubliées de leurs discographies.
J’ai toujours été attiré par les merveilleuses pochettes d’albums des années 70, chatoyantes de couleurs et de motifs totalement improbables pour les musiques proposées. Ainsi, les discographies illustrées restent pour moi un grand plaisir visuel, et il m’arrive de m’arrêter de manière totalement compulsive sur un album, rien que par sa pochette. J’ai ainsi pu poser l’oreille sur des disques totalement méconnus et d’une qualité rare. Et ce alors que parfois les groupes n’étaient ni dans l’air du temps, ni au mieux de leur forme créatrice et/ou commerciale.
Mountain est la quintessence de ce que j’ai toujours recherché dans le Rock des années 70 dans mes jeunes années : des illustrations magnifiques magnifiant un Hard-Blues ultra puissant de poésie surréaliste. Ma découverte des grands noms du Heavy-Rock des années 70 me poussa à chercher plus lourd, plus agressif, plus puissant, mais aussi plus élitiste. Je me passionnai pour tous ces groupes, cherchant celui qui serait encore meilleur que la quintessence d’un Led Zeppelin ou un Black Sabbath. Le Graal absolu en somme.
Il me fallut un certain temps pour assimiler l’écoute de « Climbing » de Mountain. Leur premier album, devenu une référence du genre, me cueillit un peu. Il y avait en effet un clavier, et en termes de violence sonore, seul Deep Purple était capable de dompter un orgue Hammond pour en faire le bombardier allié de la guitare, en l’occurrence celle de Ritchie Blackmore. Mais là, ce clavier me gênait aux entournures. La voix puissante et rauque de West, ainsi que sa guitare sursaturée ne pouvaient en côtoyer un. A la recherche de la bombe sonique absolue, il était impensable que ce... cet instrument de ….enfin.... ce n’était pas digne de virilité, voilà ! Je finirai par apprécier pleinement toute la discographie de Mountain, y compris l’apport discret mais indispensable de son organiste, Steve Knight.
Mes explorations discographiques s’arrêtèrent un jour sur la pochette de cet album. Je fus subjugué : d’abord ces oiseaux luxuriants aux plumes de feu, et ce halo tout aussi incendiaire entourant la silhouette montagneuse. J’y retrouvai ce qui me fascinait graphiquement depuis que j’étais enfant : Brueghel l’Ancien et Jérôme Bosch, la peinture flamande du 16ème siècle, Arcimboldo l’italien.
Ensuite il y avait ces photos de scène du groupe, rougeoyantes comme le fer dans le brasier du forgeron. La batterie double grosse caisse de Corky Laing, la Gibson Flying V de Leslie West. Il se dégageait de tout cela une puissance indescriptible, comme si ce disque allait faire exploser les enceintes.
Enfin, un dernier détail me convint définitivement : il n’y avait plus de claviers, mais un second guitariste, un certain David Perry, en lieu et place de l’inamovible Steve Knight.
Et la première écoute me cloua sur place. Ce qui frappa mes oreilles, c’est la puissance effective de la musique enregistrée. Là où les premiers disques de Mountain étaient encore très ancrés dans un Blues électrique typique de la fin des années 60, « Avalanche » est totalement un disque de Heavy-Blues parmi les plus modernes du milieu des années 70. Il est même parfaitement en pointe, aux côtés du premier album de Montrose ou du « Physical Graffiti » de Led Zeppelin. Cette production est l’oeuvre du bassiste Felix Pappalardi. L’homme, qui officia derrière la console pour rien de moins que Cream, offrit aussi son savoir-faire à de rares occasions pour d’autres formations, et notamment Bedlam, le fantastique groupe de Cozy Powell en 1973.
Sur « Avalanche », tous les instruments sont totalement mis en valeur, parfaitement distincts, et totalement poussés dans leurs retranchements respectifs. La batterie claque magnifiquement, la basse vrombit, la guitare rythmique tranche, totalement sursaturée, et les chorus scintillent comme des étoiles dans le maelstrom de violence contenue de la musique.
Car tous les paramètres qui ont fait le brio de la musique de Mountain sont à nouveau réunis. Il fut souvent reproché au groupe de ne pas être plus inventif, plus aventureux. Ils n’étaient pas un groupe de Rock Progressif, mais un monstre de Heavy-Blues mélodique. On retrouve donc du Blues et du Rock’N’Roll des pionniers des années 50, du hard-blues en droite lignée des premiers cités , et un blues-rock plus lyrique davantage issu du cerveau fertile de Felix Pappalardi.
L’écoute de cet album me procure toujours vingt ans après les mêmes sensations d’extase totale, comme une sorte de félicité jouissive. Dès la reprise de « Whole Lotta Shakin’ Goin’ On » de Jerry Lee Lewis, on est emporté par une tornade électrique totale. On entend les déclics des médiators sur les cordes des guitares sursaturées, comme si West et Perry domptaient une vague sonique. Il semble qu’on la voit surgir de leurs guitares dans un tourbillon de couleurs psychédéliques lorsque les deux hommes lèvent leurs mains vers le ciel pour laisser jaillir le son. Mountain dote ce morceau d’une emphase fantastique, notamment sur sa partie finale sur laquelle Leslie West chorusse à l’envi.
« Sister Justice » est un méchant hard-blues chanté par Pappalardi. Le refrain mélodique et mélancolique, soutenu d’une ligne de mellotron, est d’une beauté parfaite. Bien que West et Pappalardi aient des voix bien distinctes, les deux hommes chantent sur la même tonalité. Le premier sur un registre plus rauque, le second de manière plus délicate, plus maîtrisée. Ce qui est amusant, c’est que j’ai un temps cru qu’il s’agissait du même chanteur, mais adaptant sa voix au climat du morceau.
Après deux superbes morceaux de hard-blues parfaits, Mountain se pose et joue acoustique. Les tentatives dans ce domaine sont rares, et font plus office d’intermède sur les disques afin de créer une pause à l’auditeur qu’un véritable morceau. On retrouve cette approche chez Black Sabbath. « Alisan » n’y coupe pas, mais cet instrumental est réellement superbe, et prouve combien Leslie West est un guitariste fin.
« Swamp Boy » est une composition de Pappalardi qui m’a toujours fasciné. Alors peu au fait de la mythologie du Deep South et de l’histoire du Blues, je trouvai ce morceau particulièrement caractéristique du Bayou. Mes recherches musicales me prouveront le contraire, mais ma fascination de ce court morceau est restée. Je continue d’y voir à son écoute les marais du Sud des Etats-Unis, les racines dans la boue, les cyprès, les eucalyptus.
Quant à la magie du Blues, elle est bien plus prégnante sur la reprise de « Satisfaction » des Stones. Ralentie, malaxée à grands coups de roulements de caisses, le morceau est propulsé dans la stratosphère à coups de slide sur le manche. Le jeu de bottleneck de West est lui aussi tout un poème, tant celui-ci est reconnaissable entre tous, et parfaitement authentique et virtuose à bien des égards. On y distingue l’influence de Duane Allman dans la précision et le lyrisme. « Satisfaction » devient ici totalement entêtant comme un leitmotiv. Exactement comme la version originale finalement, mais Mountain lui a injecté la testostérone qui lui manquait, ainsi que la disproportion emphatique liée au genre Heavy.
« Thumbsucker » est un retour au Heavy-Blues plus classique, chanté par Pappalardi. Le riff est tonitruant, comme celui de « Sister Justice ». Ici, pas de refrain mélodique, juste du rock bien macho, mais toujours avec son arpège saturé qui brille comme le soleil d’Espagne. Leslie West enchaîne avec « You Better Believe It », un Hard-Blues brutal que Mountain joue déjà depuis de nombreux mois en concerts. On y retrouve toute la dynamique inhérente à ce disque, qui s’éloigne effectivement de la lourdeur Blues presque Doom initiale que l’on retrouvait aussi chez Humble Pie ou Cactus. Mountain se montre ici plus agressif, plus mordant.
Une nouvelle bouffée d’air vient s’intercaler entre deux vagues de Rock brut. « I Love To See You Fly » est, fait rare, une composition commune de West et Pappalardi. Véritable titre acoustique, il dévoile une nouvelle facette du talent de Mountain : celle de délivrer une chanson acoustique d’une grande sensibilité, ayant la poésie mélodique de son bassiste, et le parfum délicat du Blues de son guitariste. « Back Where I Belong » revient au Hard-Blues gorgé de bottleneck. Status Quo n’aurait pas renié cette rythmique boogie. West fait jaillir des étincelles d’électricité miraculeuse de sa slide. Corky Laing s’emballe sur ses cymbales, emporté par la fougue.
« Last Of The Sunshine Days » est un Blues au parfum Jazz New Orleans. Chaleureux, joyeux, il est comme la main d’un bon copain sur l’épaule. On rit de bon cœur de ses emmerdes dans le soleil couchant, un verre à la main. La caravane chatoyante s’en va vers l’horizon, les instruments en bandoulière, en direction de ce monde merveilleux où seul l’amour et la musique comptent.

Ce n’est pas vraiment cette direction que prit Mountain, puisque le groupe se sépara fin 1974, et que Pappalardi sombra dans l’héroïne avant d’être abattu par sa compagne Gail Collins, l’auteur de tous les visuels de Mountain, en 1983. Il reste que la magie de l’univers de Mountain reste intact, et que ce disque a pour moi la saveur des longues heures de route à travers la France et l’Espagne, le cœur parfois lourd de soucis et de doutes qui s’envolent peu à peu lorsque s’égrène les chansons de ce bel album cher à mon cœur.
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