"Ce qui fait la réputation du
groupe, ce sont les simples, tous des compositions de Green :
« Black Magic Woman », « Need Your Love So Bad »,
et surtout « Albatross », qui devient numéro un en
Grande-Bretagne."
PETER GREEN : l'étrange
poète du Blues
Peter
Green est parti discrètement dans sa petite maison de la banlieue de
Londres. On pensait le personnage oublié de tous, sa disparition
subite a pourtant crée un émoi important chez tous ceux qui
aimèrent le Rock de la fin des années soixante. Si sa carrière fut
erratique, et son succès aussi court que fulgurant, sa musique
marqua des générations de musiciens, et nombre de groupes puisèrent
des idées originales, reprenant ses morceaux. Personne, par contre,
ne sut capter aussi bien la sensibilité du Blues électrique tel que
le fit Peter Green, une mélancolie profonde qui lui était propre.

Né
Peter Allen Greenbaum le 29 octobre 1946 dans le quartier de Bethnal
Green à Londres, il est issu d'une famille de classe moyenne
d'origine juive, au sein d'une fratrie de quatre enfants. Peter est
autodidacte de la guitare, comme beaucoup de musiciens anglais de
cette époque. Dès quinze ans, il commence à jouer dans des
groupes. C'est avec Peter B And The Looners, la formation crée par
le pianiste Peter Bardens, qu'il enregistre son premier disque :
le quarante-cinq tours « If Youy Wanna Be Happy/Jodrell
Blues ».
Peter
B And The Looners tourne dans le circuit des clubs Rythm'N'Blues, et
Peter Green se fait remarquer par John Mayall. C'est à lui que
Mayall fera appel en octobre 1965 lorsque Eric Clapton fera faux bond
pour quatre concerts. Il le remplace définitivement en juillet 1966
lorsque Clapton accepte la proposition du batteur Ginger Baker de
créer un trio Blues : Cream.
La
tâche n'est pas aisée. L'album Blues Breakers de
John Mayall With Eric Clapton publié en juillet 1966 a fait
forte impression, ouvrant la voie au Blues anglais à guitares
virtuoses, et donnant envie à des milliers de jeunes anglais de se
mettre à la guitare. Le son du disque a aussi révolutionné la
prise de son : Clapton a imposé que ses parties soient
enregistrées en direct en studio, à partir du son de son
amplificateur Marshall, et non la guitare directement branchée dans
la console de studio.

A
Hard Road sort en février 1967, et se montre largement à la
hauteur de son prédécesseur. Peter Green y est moins démonstratif
que Clapton, mais son toucher chaud et inspiré illumine le disque.
Green est aussi meilleur compositeur, apportant deux morceaux de son
cru : « The Supernatural » et « The Same Way
». Enfin, il accompagne au chant Mayall, et se révèle comme un
très bon vocaliste. Mayall le sait : avec un tel talent, Green
ne restera pas longtemps dans son groupe. Alors que Clapton s'impose
aux USA avec Cream, et qu'un jeune guitariste américain, Jimi
Hendrix, est en train de bouleverser la donne du Rock électrique en
Grande-Bretagne, Peter Green a toutes les qualités pour créer son
propre groupe et s'envoler.

C'est
ce que qu'il va faire à la mi-1967. Il fonde son ensemble avec le
batteur démissionnaire des Bluesbreakers : Mick Fleetwood. Un
jeune guitariste, as de la slide, est recruté : Jeremy Spencer.
Bob Brunning prend la basse le temps que John MacVie, toujours dans
les Bluesbreakers, en termine avec ses engagements. Le quatuor se
produit pour la première au Festival de Windsor en août 1967. Cette
prestation leur permet de signer sur le label Blue Horizon que Mike
Vernon vient de créer, et consacré au Blues.

John
MacVie les rejoint, et le groupe entre en studio. Le nom de la
formation sera un alliage malicieux des patronymes du batteur et du
bassiste, Green pensant qu'ils sont l'épine dorsal du groupe. Le
futur lui donnera raison, MacVie et Fleetwood étant les deux seuls
musiciens originels encore présents dans Fleetwood Mac. Déjà, le
guitariste tente de rester dans l'ombre. Il refuse d'être la figure
de proue, il se considère comme le membre d'une entité, et non le
leader. Toutefois, c'est bien sur ses épaules que repose le succès
potentiel du quatuor. Aussi, lorsque sort le premier disque en
février 1968, il s'appelle Peter Green's Fleetwood Mac.
Si
l'album est brillant, Peter Green s'y montre très économe dans ses
interventions, laissant le champ libre à la slide et au chant de
Jeremy Spencer. Il dévoile aussi une philosophie du Blues très
particulière en cette ère hippie. Fleetwood Mac pratique une
musique proche de l'os, inspirée par les maîtres du Blues noir
américain, avec une forme de spleen urbain rampant.

Le
disque atteint la 4ème place des ventes en Grande-Bretagne, et
Fleetwood Mac est l'un des nouveaux phénomènes de la musique
anglaise, à contre-courant des innovations sonores des Beatles, et
des démonstrations pyrotechniques de Cream et Jimi Hendrix
Experience. Les quatre musiciens sont habillées de manière très
simple, presque pouilleuses : tennis ou Clarks usées, jeans,
chemises à carreaux ou tee-shirts, vestes élimées. Ils vivent dans
de petits appartements, ou chez leurs parents, comme Green. Clapton
encourage Peter à s'habiller à la mode, et il refuse, n'y voyant
pas l'utilité. Seule la musique compte, et parle pour lui, pas
besoin d'artifice.

En
août 1968, le second album de Fleetwood Mac sort : Mr
Wonderful. Un troisième guitariste est embauché : Danny
Kirwan. C'est un jeune protégé de Green d'à peine dix-huit ans. La
tournée américaine qui a suivi la sortie du premier album a été
un grand succès, et Peter cherche à tout prix à fuir son statut de
leader. Les sets se partagent entre les boogies à la Elmore James de
Jeremy Spencer, et les belles pièces de Blues inspiré jouées par
Green. Son jeu fin et gorgé d'émotion fait mouche à chaque fois,
et qu'il le veuille ou non, c'est lui qui brille systématiquement.
Un troisième guitariste lui permettra peut-être de se diluer un peu
plus dans l'entité Fleetwood Mac. Le nouvel album est encore très
inspiré par le Blues noir. Quelques cuivres font leurs apparitions
pour enrichir le son. Toutefois l'album s'englue dans les Blues
slidés de Spencer, qui se ressemblent tous.

Ce
qui fait la réputation du groupe, ce sont les simples, tous des
compositions de Green : « Black Magic Woman »,
« Need Your Love So Bad », et surtout « Albatross »,
qui devient numéro un en Grande-Bretagne. Cet instrumental maritime
impose l'alliage des trois guitares en harmonie, une technique qui va
être réutilisée à grande échelle par Wishbone Ash, Thin Lizzy,
Judas Priest et Iron Maiden. Quant à « Black Magic Woman »,
elle sera l'un des premiers succès de Santana aux USA en 1970.
Le
début de l'année 1969 est consacrée à une tournée américaine
durant laquelle le groupe enregistre aux Studios Chess en janvier
avec quelques figures du Blues de Chicago : Willie Dixon, Otis
Spann, JT Brown… D'abord sceptiques face à cette bande de petits
blancs, les bluesmen se laissent convaincre. Willie Dixon racontera
que lorsqu'il entendit pour la première fois le jeu de Peter Green
dans la cabine de mixage, il pensait qu'il s'agissait d'un musicien
noir.
Les
tournées américaines au coeur des années 1968 et 1969 ne sont pas
sans impact sur Green, musicalement parlant. Lui et Kirwan sont
fascinés par les formations psychédéliques qui improvisent
longuement : Santana, Jefferson Airplane, Grateful Dead,
Quicksilver Messenger Service… Les mélodies West-Coast ainsi que
cette liberté d'interprétation marquent le troisième album studio
de Fleetwood Mac qui sort en septembre 1969 : Then Play On.
Fleetwood
Mac tourne intensément, et notamment aux USA. En deux année à
peine, le quintet a sorti quatre albums avec le disque des sessions
Chess, auxquels s'ajoutent les albums américains comme English
Rose. L'idée d'un double live commence à germer dans la tête
du label et du groupe, les prestations en direct étant ce qui rend
le plus justice à la musique de Fleetwood Mac. Les concerts à la
Boston Tea Party du 5 au 7 février 1970 sont captés, mais les
enregistrements ne verront le jour de manière complète qu'en 1998.
En
mars 1970, Fleetwood Mac est en tournée en Europe. Des tensions sont
apparues au sein du groupe, car Peter Green encourage les autres
musiciens à donner leur argent à des œuvres de bienfaisance. Le
guitariste considère qu'on ne peut pas comprendre la souffrance du
Blues noir américain si l'on vit dans l'opulence.

Le
22 mars, ils jouent à Munich. Ils sont ensuite invités par un
couple au look inquiétant : Rainer Langhans et Uschi Obermaier.
Les deux font partie de l'élite artistique et intellectuelle
d'extrême-gauche allemande. Peter Green accepte, et ce n'est qu'au
petit matin qu'il sera récupéré dans une grande villa par l'équipe
du groupe. Les témoignages diffèrent, du plus rassurant au plus
alarmiste, certains décrivant une véritable vision de l'Enfer. Une
chose est certaine, c'est que Peter Green s'est amusé comme un fou
en jammant avec des musiciens de la scène Krautrock : Amon Duul
II, Neu, Can… Cette soirée sera appelée « l'Incident de
Munich », car c'est selon les membres de l'entourage du groupe,
le début de la fin de la formation originelle. On parle de
consommation abusive d'un LSD surpuissant, voire d'emprise
ésotérique, qui vont provoquer les départs successifs de Green,
Spencer et Kirwan.

En
réalité, Peter Green est épuisé par les tournées interminables,
et la jam à Munich lui a ouvert l'esprit à une musique plus
inventive, plus libre. Le Blues que pratique Fleetwood Mac est trop
restrictif, et il est persuadé que les musiciens du Mac sont trop
limités techniquement pour se lancer dans des improvisations type
Krautrock. Green fait connaître son intention de quitter Fleetwood
Mac une fois l'ensemble des engagements déjà signés honorés. Son
départ est effectif en mai 1970.

Il
débute l'enregistrement d'un premier album solo dans l'esprit de ce
qu'il a joué à Munich, mais les sessions de mai ne donnent rien.
Finalement, ce sont celles des 8 et 9 juin aux De Lane Studios de
Londres, sous la houlette de Martin Birch, qui serviront de base à
ce disque. Green est accompagné de Zoot Money au piano, d'Alex
Dmochowski à la basse, de Nick Buck au piano électrique et à
l'orgue, et de Godfrey MacLean à la batterie. Green se met ensuite
au service de différents groupes et musiciens pour des sessions de
studio : Gass, Toe Fat, Memphis Slim, Peter Bardens, Country Joe
MacDonald.

A
l'automne, les bandes de ce qui va devenir The End Of The Game
sont mixées par Green avec Birch sous la forme de six morceaux
instrumentaux, peu de temps avant qu'il parte aux Etats-Unis pour un
voyage d'agrément. Le disque sort le 20 novembre 1970, et
déstabilise autant la critique que le public. Le don de Peter Green
est au service d'un jazz-rock sauvage, à la limite de la démence,
où chaque note de guitare est un mot.

Après
une dernière jam à la Warehouse de Londres en septembre, il vend sa
précieuse Gibson Les Paul à un jeune guitariste irlandais qu'il
apprécie : Gary Moore, alors membre de Skid Row, qui fit la
première partie de Fleetwood Mac plus tôt dans l'année. Il revient
à Londres en décembre 1970. Il monte un nouveau groupe avec Nigel
Watson et Clifford Chewaluza aux percussions. Le simple « Heavy
Heart/No Way Out » sort en janvier 1971. Le premier morceau est
fantomatique, quelques percussions surmontées d'un chorus hantée.
Le second est une jam bourdonnante de basse sur laquelle Green
vocalise, comme possédé.

Il
est ensuite appelé à la rescousse par Mick Fleetwood pour remplacer
Jeremy Spencer au sein de Fleetwood Mac, parti subitement dans une
secte, Les Enfants de Dieu, sur une tournée américaine en février
et mars 1971. Les concerts seront particulièrement éprouvants à
cause du comportement de Green. Ce dernier refuse de chanter, et de
jouer le moindre solo, à part sur de longues jams pouvant dépasser
la demi-heure. Il pousse donc Danny Kirwan, terrifié par le trac
depuis toujours, à se mettre en avant, à chanter et à jouer les
chorus. Kirwan plonge alors de plus en plus dans l'alcool pour tenter
de calmer son stress. Les set-lists sont inexistantes, et lorsque les
musiciens montent sur scène, ils ne savent pas à l'avance ce qu'ils
vont jouer. Toutefois, cette tournée américaine sera bénéfique,
et les imposera auprès du public US grâce à leurs audaces
électriques.

En
juin, il enregistre un dernier simple avec Nigel Watson :
« Beast Of Burden/Uganda Woman ». En octobre 1971, il
effectue une session avec BB King. C'est à la suite de celle-ci que
King dira que Green est le seul guitariste qui lui ait donné la
chair de poule. Mick Fleetwood l'invite sur l'enregistrement en
janvier 1973 du morceau « Nightwatch » destiné à
l'album Penguin de Fleetwood Mac. Green a déjà grossi, et
reste prostré la plupart du temps. Il a été diagnostiqué
schizophrène, et a commencé plusieurs traitements psychiatriques
médicamenteux. Sa carrière musicale s'est perdue au milieu des
sessions et de la folie, devenant incapable de construire avec un
groupe ou des musiciens ce qu'il a en tête.

Entre
1972 et 1978, c'est une période d'errance. Green est pompiste,
fossoyeur, serveur… Seul Mick Fleetwood garde le contact avec son
ami, et fait tout pour le remettre en selle en tant que musicien. En
1977, il est arrêté par la police pour avoir menacé son comptable
avec un fusil. Les versions divergent là encore. La plus connue veut
qu'il l'ait menacé car il ne voulait plus toucher d'argent de son
ancienne carrière. Green expliquera en 2011 qu'il était au Canada,
et à cours d'argent, il avait appelé son comptable. La discussion
s'envenimant quelque peu, il aurait fait entendre qu'il allait
revenir avec une arme à feu. Connaissant l'état psychiatrique du
guitariste, le comptable a alors aussitôt appelé la police.

Green
retourne en établissement psychiatrique pour reprendre ses
« traitements ». Outre les médicaments, il subit des
séances d'électrochocs, méthode très utilisée dans les
établissements britanniques, comme en fait référence le film de
Stanley Kubrick : Orange Mécanique. En 1978, Michael
Green, voyant son frère décliner, décide de le faire sortir et de
l'héberger chez lui.

Avec
l'aide de Mick Fleetwood, Peter Green reprend une carrière musicale
avec le simple « The Apostle » en 1978, puis avec le très
bon album In The Skies en mai 1979. La musique y est apaisée,
rêveuse, mais toujours empreinte de cette mélancolie tourmentée.
Le Blues est de retour en filigrane, et Green y joue merveilleusement
bien. Il débute alors une série d'albums solo inégaux sur lesquels
son frère Michael compose la plupart des titres. White Sky de
1982 est un autre sommet de cette période, disque troublant, à
l'atmosphère étrange, au bord du précipice, qui annonce une
nouvelle rechute. Parallèlement à ses albums, Green participe à
l'album Tusk de Fleetwood Mac en 1979, et à l'album solo de
Mick Fleetwood de 1981, The Visitor, avec une fantastique
version de « Rattlesnake Shake ».

Après
l'album Kolors en 1983, Peter Green retourne dans son mutisme.
Ses derniers concerts avec le groupe Kolors le montre barbu, bouffi,
vêtu d'un boubou en toile, un bonnet et des sandales, la voix
éteinte, le regard perdu. Il fait encore quelques sessions pour les
amis, notamment le projet Katmandu en 1985 avec Ray Dorset de Mungo
Jerry et Vincent Crane d'Atomic Rooster.
En
1997, il fait son retour avec le soutien de Nigel Watson, qui fonde
le Splinter Group avec Cozy Powell et Neil Murray. Green retrouve un
rythme de sortie d'un disque par an, rare pour les années 90.
S'agit-il d'une frénésie créatrice après tant d'années
d'errance ? Peter Green retrouve le Blues, et les disques sont
de qualité constante, avec une petite préférence pour le premier
album, et l'album de reprises de Robert Johnson : The Robert
Johnson Songbook en 1998.
Le
Splinter Group se termine en 2004 dans un curieux contexte.
Officiellement, Peter Green est parti pour rejoindre la tournée
British Blues All Stars après s'être installé en Suède. En
réalité, une procédure a été engagée contre Nigel Watson pour
abus sur personne fragile, la famille de Peter Green considérant que
Watson essorait Peter pour mener sa propre carrière en profitant du
nom lucratif du célèbre guitariste.
Green
va encore effectuer quelques concerts à la fin des années 2000,
avant de se retirer tranquillement dans sa maison de Londres. En
2018, la célèbre Gibson Les Paul à micro inversé « Greeny »,
qui appartint à Gary Moore jusqu'à sa mort en 2011, est rachetée
pour 350 000 dollars par Kirk Hammett de Metallica. Depuis, il
équarrit ses gros riffs Thrash sur ce précieux instrument, effaçant
définitivement toute sonorité Blues pouvant encore résonner dans
le bois de la guitare.
Mick
Fleetwood a organisé il y a quelques mois un concert hommage à
Peter Green à Londres avec un line-up all stars : David
Gilmour, Pete Townshend, Joe Perry, Steven Tyler, Kirk Hammett…
Outre le prix indécent de l'entrée (260 euros), les extraits
publiés sur le web font peine à voir, la palme étant décernée à
Hammett labourant sur la précieuse « Greeny » un solo en
shred censé évoquer le Blues de Peter Green.
Il
était sans doute temps que le vieil homme torturé s'en aille
paisiblement après une vie tourmentée, quittant ce monde absurde et
formaté. Il laisse derrière lui une douzaine d'albums précieux et
hantés, lui, le génie obscur de Fleetwood Mac, l'étoile noire du
Blues anglais.
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